Thomas Mazzarella
Rêver en technicolor

par Septembre Tiberghien, mai 2011

Thomas Mazzarella est un jeune homme taciturne. Chez lui, ce sont plutôt les peintures qui parlent. Celles-ci racontent des microhistoires sous forme de tableaux aux traits simplifiés et à l’humour burlesque. On y rencontre pêle-mêle stripteaseuses et motards, super héros et simples badauds qui se côtoient dans un microcosme urbain programmé à la manière d’un jeu vidéo. Le ton employé par l’artiste est celui d’un adolescent espiègle pour qui la réalité est subordonnée à l’imaginaire. Cependant, si son langage plastique s’élabore en marge de l’Histoire de l’art, il s’approprie néanmoins les référents d’une culture visuelle propre à la génération « Nintendo ». Ainsi, sa peinture se présente comme un amalgame savant de jeux vidéo et de bande dessinée, avec des emprunts faits ici et là aux sitcoms américains et aux Westerns « spaghetti ». Il s’agit donc moins d’une vision caricaturale de la société comme on pourrait d’abord le croire, que du point de vue singulier d’un artiste pétri de culture populaire.

« N » comme dans nostalgie

En effet, les compositions de Thomas Mazzarella au graphisme linéaire et à la perspective aplatie évoquent irrémédiablement l’esthétique des jeux vidéo des années 1980. Les allusions répétées à cette technologie obsolète n’ont sans doute rien d’anodin, car elle révèle une certaine nostalgie de l’artiste pour cette époque révolue. Lui qui revendique haut et fort ses origines carolos (1) semble avoir gardé un souvenir plutôt positif de cette période oisive écoulée à la lueur de son écran de télévision. Ce qui explique par ailleurs la résurgence de certains motifs emblématiques d’une société du divertissement – écran de toutes sortes et panneaux publicitaires – ainsi que l’emploi de couleurs un peu ternes, des gris mats aux roses bonbons, qui laissent présumer une sympathie pour les univers légèrement surannés. Dans l’une de ces peintures récentes, on aperçoit ainsi une ancienne console de jeux vidéo portative à la forme rectangulaire si caractéristique qu’elle est immédiatement identifiable. Celle-ci prend place sur un bureau parmi d’autres objets, dont une paire de lunettes aux verres carrées et un paquet de cigarettes, qui forment une sorte de « nature morte » à la signification nébuleuse. En guise de décor, une affiche représentant un paysage de montagnes au ciel crépusculaire devant lequel se consume une bougie. Dans un premier temps, on pourrait déceler dans cette représentation une quête d’évasion romantique, car l’imaginaire l’emporte sur l’aspect rationnel de l’image. Cependant, à bien y regarder, on remarque une certaine symétrie entre le premier et le second plan, en raison des réseaux de lignes qui les parcourent. Or, tout se passe comme si les objets étalés sur la table singeaient par leur disposition le panorama du dessus, marquant un rapprochement entre une nature factice et une culture de l’artifice. C’est alors que la quête de liberté se meut en aliénation, puisque la réalité virtuelle finit par se confondre avec le monde réel et tangible. En vertu de cet astucieux trucage, Thomas Mazzarella dément ainsi la formule d’Alberti, qui veut que la peinture soit une fenêtre ouverte sur le monde.

American Story

En plus de cette fascination pour un passé idéalisé, le jeune peintre démontre un attrait pour la mythologie nord-américaine, pour ses grands espaces qui inspirent un sentiment de sublime - notamment le Grand Canyon - et pour ses routes qui se perdent dans de lointains horizons. On pense par exemple à ces paysages caillouteux et désertiques animés de minuscules personnages ou encore à ces villes et villages victimes de catastrophe – inondation, incendies, éboulements – qui rappellent la petitesse de l’homme face au déchaînement des éléments. À contrario, c’est aussi le pouvoir de l’individu et le mythe du self-made-man qui le captive. Ainsi, les hommes d’affaires en complet cravate peuplent-ils ces petites miniatures, tout comme le super héros en collant, qui surplombe fièrement le toit d’une salle de gymnastique. Enfin, l’American way of life semble avoir gagné la faveur de l’artiste qui dépeint souvent des parkings de centres commerciaux et des gratte-ciels monotones situés dans d’insipides banlieues-dortoirs. Ces clichés proviennent en grande partie du répertoire désormais classique du cinéma hollywoodien ou encore des films d’animation. Prenons-en pour exemple cette peinture d’un comique consommé où des motocyclistes tournent en rond sur une gigantesque scène devant une estrade désertée. Celle-ci évoque un épisode de la célèbre série télévisée South Park où les motards sont ostracisés par les habitants de la ville qui en ont assez de subir leur vacarme incessant. Bien que l’humour de Trey Parker et Matt Stone, les créateurs de ce dessin animé, soit plus caustique et vulgaire que celui de Thomas Mazzarella, il n’en demeure pas moins que ce dernier partage un goût pour l’irrévérence. En témoigne d’ailleurs sa présence aux côtés d’Eric Duyckaerts, Laurent Impeduglia, Capitaine Longchamps et du très remarqué Werner Moron dans l’exposition du Centre Wallonie Bruxelles à Paris, nommée à juste titre L’art de l’irrévérence.

Viens dans mon comic strip !

On sent par ailleurs chez l’artiste une prédominance de la ligne et une économie de moyen inspiré de l’artiste anglais David Shrigley, reconnu pour ses dessins à l’humour potache publié sous forme de petits livres. De même, la peinture de Thomas Mazzarella emprunte à la bande dessinée une certaine forme de narration, sans que le texte ne fasse partie intégrante de l’image. On remarque dans ces peintures un effet gigogne, les cadres s’y emboîtant les uns dans les autres, constituant ainsi plusieurs petites saynètes indépendantes. D’où l’importance du détail, qui devient comme un indice de cette mise en scène. La plupart du temps, ces éléments relèvent de l’anecdotique, cependant ils permettent également de lier le récit, l’œil s’attachant d’abord à différents points du tableau pour finir par en déduire une signification globale. C’est le cas de cette œuvre où des femmes en tenues aguichantes papotent sur un canapé au centre d’un spacieux loft avec vue sur la mer. Derrière l’une d’elles est accrochée au mur une grande toile blanche éclaboussée de bleue, censée évoquer une forme d’expressionnisme abstrait. Près de la fenêtre, faisant dos au fauteuil, un homme contemple l’horizon, une cigarette à la main. On a vite fait le lien entre le commerce de l’art et celui du sexe, dont le caractère malsain s’exprime à travers la tête de mort qui git dans l’aquarium. Ces petites fables – des chroniques comme le dirait plutôt l’artiste – n’ont rien de vraiment scandaleux. Elles présentent une certaine filiation avec les scènes de genre de Pieter Bruegel, quelque chose d’une vision omnisciente, à vol d’oiseau, permettant d’embrasser le monde d’un seul coup d’œil. De la même manière que chez le maître flamand, ces petites scènes grouillantes de vie fonctionnent comme de mystérieuses paraboles. L’image est ainsi faite pour que le spectateur s’y introduise comme dans un rêve, en couleur.

(1) Abréviation de carolorégiens, soit les habitants de la ville de Charleroi, située en région wallonne, dans la province du Hainaut.

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