
Souffre, 2009

Buuuscchhhttttt, 2009


Chorégraphie, 2008

Clack, 2008


Elongation, 2008


EDOIS, 2010

EDOIS, 2010


+ 1, 2007


Citations prélevées sur cimaise ajoutée, 2009
Simon Nicaise, « We are not amused » *
Par Camille Paulhan, août 2010Pourtant, c’est sûr, au début j’étais assez amusée par les œuvres de Simon Nicaise, souvent en forme de jeux de mots ou de clin d’œil au « monde de l’art contemporain » (quel est-il ?). Récemment diplômé des Beaux-Arts de Rouen, il faisait alors plutôt figure de fiston indigne de trublions comme Lizène, ou dans une moindre mesure Filliou. On avait pu voir ses productions au salon de Montrouge en 2009, à Mains d’œuvres ou encore à Jeune Création (dans un geste vaguement épique, il avait décidé de décrocher ses travaux le soir du vernissage, à cause d’une œuvre qui aurait pu prendre feu – on ne saura jamais de toute façon).
Justement, cette œuvre qui aurait pu, qui aurait dû prendre feu, Souffre (2009, avec deux « f », oui), n’est rien d’autre qu’une cheminée constituée d’allumettes. Sorte d’objet introuvable à la Carelman (1), qu’on verrait bien côtoyer le marteau à tête de verre ou la bouteille faite d’éponge, elle est un véritable oxymore visuel : brûlera, brûlera pas ? Menaçant le collectionneur étourdi qui aurait l’idée de fumer à ses côtés, cette œuvre en un instant s’auto-consumerait, détruisant du même coup l’objet censé canaliser les flammes. Objet inquiétant, tout autant qu’objet inquiet, donc, qui pourrait faire penser à l’étonnant dessin de Philippe Ramette Le suicide des objets (2002). Chez Nicaise, les objets en font souvent à leur tête, mais c’est pour mieux cacher leur état dépressif. Un poisson rouge téléguidé tourne à la surface de son bocal, avant que l’on ne se rende compte qu’il ne s’agit que d’un poisson de plastique mort que des soubresauts animent [Agonie radiotélécommandée, projet de 2009]. Un buste en plâtre semble respirer de manière continue, mais nous ne voyons ce petit sursaut d’existence que parce que la sculpture est recouverte d’un sac plastique, lequel prend alors une connotation tout à fait morbide [Buuuscchhhttttt, 2009]. Dans un autre genre, Chorégraphie (2008) nous présente un marteau languissant et comme un danseur pompette qui se traîne seul à terre, à moins qu’il ne cherche à se débattre. Actionné par un moteur, il s’enroule ou se déroule autour de son fil sans que l’on puisse imaginer une issue favorable. Non loin des objets mélancoliques de Ramette ou de ceux, agressifs, de Jeppe Hein, ceux de Simon Nicaise nous éclaboussent [Sans titre, projet de 2008 où une boule à neige percée se prend pour la Fontaine de bonne volonté de Michel Blazy], nous giflent [Clack, 2008, où un bras mécanique distribue les mandales à hauteur de visiteur indulgent] ou décident de se faire la malle, comme dans Boulet, un projet de 2008 où un boulet de prisonnier lévite. Finalement, à l’évocation de cette dernière œuvre, on aurait tendance à penser que tout n’est pas si noir dans le petit monde nicaisien : un boulet qui gravite nous fait furieusement penser à tout un tas de sympathiques pensées sur l’évasion, la liberté, etc. C’est oublier que lorsque les objets cherchent à s’évader, ce n’est pas toujours joli-joli (et le boulet menace d'ailleurs de tomber) : ainsi en témoigne Elongation (2008), où un grappin attaque un mur. C’est que ces petites choses sont violentes : défoncer un mur avec un grappin, oui, mais aussi avec un tasseau reproduisant le son du balai utilisé pour frapper les treize coups du théâtre (13 coups, projet de 2010). Nicaise ne ménage pas son spectateur : non content de lui administrer (potentiellement) des baffes, ses œuvres le font sursauter, menacent de s’enflammer ou de lui donner une trouille trempée (Seau sans eau, projet d’un seau placé au-dessus d’une porte entrouverte, mais vide). Mais tout cela est fait dans une sorte d’agressivité molle : il n’est pas question d’attaquer ouvertement le spectateur, mais de lui faire éprouver le malaise que l’on a devant le clown grimaçant qui jaillit de sa boîte. On pourrait croire à premier coup d'oeil que les oeuvres de Nicaise cherchent une proximité avec le spectateur, par le biais de la blague, mais il n'en est rien ; ses propositions laissent place à une oeuvre bien plus réflexive qu'elle pourrait paraître à certains.
Et que penser de sa (pas) très sérieuse entreprise EDOIS, pour « Entreprise de démolition des œuvres in situ » ? Présentée sous forme de plaquettes et de dépliants bien sous tous rapports, cette entreprise digne d’IKHEA services propose le plus simplement du monde de détruire les œuvres superflues de collectionneurs potentiels. « La passion des solutions », « Vous œuvrez, nous démolissons ! » ou encore « Les travaux que propose EDOIS entrent dans le cadre de la loi Malraux », autant de statements qu’on pourrait lire sur le site Internet de n’importe quelle société de conseil aux entreprises. Par ailleurs, cette œuvre s’en remet également au tout-puissant « monde de l’art contemporain », comme d’autres travaux de l’artiste. Mettant à mal les stratégies d’exposition ou encore le nouveau politiquement correct, Nicaise réfléchit actuellement à une œuvre intitulée Et un néon de plus, néon qui reproduirait simplement cette phrase et comme pour signaler l’invasion de ce médium dans les galeries. Dans le même temps, on pourrait faire remarquer très justement qu’en critiquant, il se place également dans la position du parasite qui profite de la dénonciation pour montrer un néon supplémentaire. Mais ce n'est là encore qu'un jeu de dupes. Le jeune artiste ne prétend pas faire un art d'attitude, ne se met pas en scène dans ses travaux. L'ambiguïté est en fait au cœur du travail de détournement de Nicaise, qui n’a pas peur de proposer des +1, projets réalisés à partir d’œuvres emblématiques de l’art contemporain, agrémentées d’un petit plus : 90 kg de bonbons de Gonzalez-Torres + 1 kg, ou encore quatre ballons de basket flottant dans l’eau d’une œuvre de Jeff Koons à la place de trois. Une manière de de parodier le citationnisme ambiant vis-à-vis des "maîtres" (tout relatifs) de l'art actuel. Sans jamais prendre la parole à la première personne, Simon Nicaise semble adopter avec contentement la figure du loser, jeune artiste qui, en lieu et place de contacter les « vrais », téléphone à des homonymes d’artistes ou de critiques actuels pour leur poser une question relativement insipide (2). Il a exposé les réponses au salon de Montrouge en 2009, Citations prélevées sur cimaise ajoutée. Public dubitatif devant la réponse d’un Nicolas Bourriaud très crédible, ou de Jean Nouvel qui s’en « fout éperdument », de Bublex qui se demande s’il s’agit d’une caméra cachée ou encore de Bertrand Lavier qui « peint des pierres » dans son garage (et c’est très joli). Bref, Simon Nicaise n'ignore pas sa condition de jeune artiste et connaît les rêves de sa génération (une exposition au Palais de Tokyo, un article dans une revue bien sous tous rapports ?), mais cela ne l’empêche pas d’être le petit grincement dans la porte, qui crisse de manière insupportable mais ne change pas vraiment l'ordre des choses [Grain semant, projet de 2010 : un caillou placé sous une porte raye le sol jusqu’à y laisser un sillon]. En espérant qu’il le reste.
Au final, son travail semble tout entier reposer sur un dernier projet, Effet, pas d’affect : pour cette œuvre, un train électrique est posé sur des rails, lesquels tournent en sens inverse. Les wagons semblent patiner dans la choucroute et le train lancé à pleine puissance n’avance pas. À l’image de Francis Alÿs poussant sans but son glaçon géant et le regardant fondre sous ses doigts, voilà bien une action inutile ; mais nous n’en sommes plus à un paradoxe près.
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* Troisième version du texte, Màj 16 août 2010.
(1)Voir l’incontournable Catalogue d’objets introuvables de Carelman, Paris, éd. André Ballan, 1969.
(2) On se rappelera qu'Edouard Levé avait réalisé une série d'homonymes, d'André Breton à Yves Klein en passant par Henri Michaux. Cette série, tout comme l'oeuvre de Nicaise, fait bien sûr la nique à ceux qui prétendraient qu'il y a les originaux d'un côté et leurs répliques, d'un intérêt moindre et d'un avis qui compterait pour des prunes. Elles se placent toutes deux également dans un relativisme rafraîchissant, qui consiste à remettre en cause, pour Levé, l'image du grand homme, pour Nicaise, sa parole (et quels grands hommes !).
