Neven Allanic
Even Neven

par Camille Paulhan - mai 2009

« Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie ; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l’infini et pour le promettre… », Jorge Luis Borges, in « La bibliothèque de Babel », Ficciones

Un paradoxe
Les œuvres de Neven Allanic semblent animées d’un curieux paradoxe. À première vue, celles-ci paraissent en effet s’inscrire dans la droite lignée du minimalisme, du white cube et du froid caisson lumineux. Pourtant, par un parasitage léger des formes qu’il crée, l’artiste réussit toujours à contourner ce premier regard.
Dans l’exposition qu’il présentait en 2008 dans le vestibule de la Maison rouge à Paris, on pouvait voir, sans s’en approcher, une vidéo placée à l’entrée de la pièce, dans laquelle l’artiste, coupé à la taille, hochait de temps à autre ostensiblement la tête. On apercevait derrière cette œuvre un plancher mal dégrossi et surélevé par rapport au sol initial, ainsi qu’un caisson lumineux présentant une photographie sobre d’un ballon noir. Un vague arrière-fond sonore donnait l’impression d’une œuvre musicale hermétique.

En s’approchant de la pièce, nos premières perceptions étaient pour ainsi dire ébranlées. À l’entrée, la vidéo (Interdire, 2007) nous présentait de fait l’artiste, à hauteur de regard, bras croisés, faisant mine de nous interdire l’entrée. Par intimidation peut-être, on pouvait croire que les bruits de lèvres de Neven Allanic, recréant l’interdiction non-verbale que l’on fait d’habitude aux enfants (« Tt-tt-tt »), étaient déclenchés par un détecteur de mouvement. L’autorité de l’œuvre n’empêchait cependant pas les visiteurs de pénétrer la pièce parquetée. On pouvait dès lors découvrir ce qui se cachait sous le plancher, à savoir un étrange bruit de feu qui parcourait les planches sèches de l’intérieur (Le feu, 2006-2008). Quant aux caissons lumineux (puisqu’il y en avait trois, se répondant en écho), on pouvait y apercevoir dans le reflet d’un ballon noir l’artiste prenant une photographie dans trois lieux différents (Cyclope I, II et III, 2007).
Voilà une des premières caractéristiques du travail de Neven Allanic : ce que l’on voit tout d’abord a moins d’importance que ce que l’on perçoit par la suite. Les Cyclopes nous montrent moins des ballons de baudruche sur fond immaculé que les reflets un peu tremblants d’un autoportrait au miroir (noir) convexe. Ils se placent dès lors non dans la lignée d’un art contemporain aride, obsédé par l’absence de couleur ainsi que par la pureté maladive du blanc, mais plutôt dans la continuité historique du miroir noir et de l’autoportrait au miroir convexe (1).

Le feu quant à lui est une œuvre qui enveloppe le corps, qui lui donne l’étrange sensation de se trouver au milieu d’un feu de broussaille dans un environnement pourtant sec, les haut-parleurs étant cachés sous le faux plancher. Interdire, enfin, agit comme un léger perturbateur de l’espace : on le voit avant de l’entendre, mais une fois rentré dans le vestibule de la maison rouge, on l’entend encore, atténué par le bruit du feu au point de ressembler étonnamment à un chant d’oiseau.

Moins voir pour mieux voir
L’idée que l’image n’est pas le meilleur support à l’imagination occupe une place importante dans le travail de Neven Allanic. Avant le Feu, il s’est essayé au vent et à l’eau (Vent, Goutte d’eau, 2006). Et, à chaque fois, avec des moyens pauvres, contrastant fortement avec l’effet rendu : froisser des feuilles et des brindilles pour le feu, souffler dans un micro pour le vent, faire claquer sa joue pour la goutte d’eau. Mais les secrets de fabrication importent peu, car l’artiste cherche avant tout à suggérer plutôt que montrer. Les bruits sont ici sans référent premier, devenant ce que chacun souhaite se figurer : rêve de feu de bois ou cauchemar de l’incendie, sonorité d’une grotte ou rappel d’une fuite d’eau.

Dans certaines de ses installations, contrairement au Feu, Allanic a souhaité dévoiler au spectateur l’origine du bruit, par exemple en disposant des moniteurs le représentant en action. Mais, en disposant les écrans dos au spectateur qui rentrait dans la pièce, il prenait le parti de lui laisser le choix : se laisser porter par le bruit ou, guidé par la lumière bleutée de l’écran, découvrir ce qui se cachait derrière. Pour résumer, croire ou voir, l’imaginatif ou le déceptif.
Mais si certaines œuvres s’appréhendent avant tout du côté de la croyance, d’autres au contraire nécessitent un second regard. Les Cyclopes ne sont au premier coup d’œil que trois caissons lumineux sur lesquels se détachent la photographie d’un ballon noir. Ce n’est qu’en les regardant de plus près que l’on perçoit leurs différences dans leurs reflets. En utilisant des ballons, miroirs noirs convexes dont le reflet a un rendu très doux, l’artiste porte d’abord notre attention sur le motif du ballon. Détourné de ses connotations classiques (le ballon rouge de l’enfant, le ballon blanc du mariage, etc.), il se découvre un nouvel usage. Mais le ballon n’est ici qu’une forme, un outil de représentation, et s’il est d’abord un objet de contemplation dans une perception lointaine de l’œuvre, ce qu’il faut ensuite regarder est dans le reflet, si trouble soit-il.

On peut retrouver également ce principe de second regard dans d’autres œuvres de l’artiste. Par exemple Van Eyck chez Velasquez (2007), étonnante photographie d’un espace architectural intérieur qui nous semble familier. Il s’agit en effet d’une reconstitution de l’espace des Ménines de Velázquez, vidé de ses figures humaines. Les tableaux accrochés aux murs ont également disparu. Cependant, quelques ajouts mystérieux ponctuent la scène, comme par exemple un parquet impeccable qui semble n’avoir jamais été foulé d’un pied humain. Et pour cause, car il s’agit d’une maquette, qui n’est pas sans rappeler les inquiétantes compositions de Thomas Demand. Un détail supplémentaire ajoute un trouble dans la perception de la photographie : le miroir dans lequel les parents de l’infante se reflétaient est ici remplacé par un miroir convexe dont les proportions semblent démesurées. Il reflète pourtant en minuscule l’artiste, à côté de l’appareil photographique à l’origine de l’image, rappelant aussi bien Les époux Arnolfini de Jan Van Eyck que L’autoportrait au miroir convexe du Parmesan. Comme dans les Cyclopes, l’artiste s’enferme dans un espace resserré, dans lequel il maîtrise cependant l’entièreté de l’œuvre. Il a non seulement vidé l’espace, mais nous en a également interdit l’accès (ouvert dans la composition de Velázquez). L’espace vide n’est donc pas ici une réflexion sur l’architecture, mais sur l’absence et la fermeture, que seul un regard attentif peut percevoir.

De même, dans la série de photographies De l’autre côté du miroir (2008), on croit voir au premier abord différents objets banals (chaise, balai…) pris devant un miroir. Et puis, comme dans les boîtes de Charles Matton qui fascinent l’artiste, on s’aperçoit après y être revenu à plusieurs reprises, qu’il s’agit d’objets jumeaux, posés l’un contre l’autre dans l’embrasure d’une porte. Comme par malice, Allanic a même volontairement modifié d’infimes détails sur les objets, rompant par là même leur gémellité apparente. Cette œuvre, tout comme par exemple Le feu, se penche sur la question de la limite, de la frontière entre les espaces.

C’est ainsi qu’on pourrait également s’intéresser à L’anniversaire (2007), étonnante installation dans laquelle l’artiste, filmé en train de souffler, éteint une véritable bougie placée juste devant le moniteur qui diffuse l’action. Comme par magie le souffle de l’artiste pourtant enfermé derrière l’écran semble éteindre la flamme. C’est que l’œuvre d’Allanic gravite toute entière autour de la question de la limite et de son franchissement. Et quand bien même, dans cette œuvre, le mécanisme est visible – la force du souffle projetée via un haut-parleur éteint la bougie – une frontière est franchie. Comme dans un univers de science-fiction, cet étrange télécran souffleur investit notre espace tangible.

Plus récemment, Neven Allanic a développé certains de ses projets autour de la figure du mime, comme par exemple dans Présence, vidéo dans laquelle il mime la présence d’un objet. Il nous rappelle ainsi qu’il n’y a rien à voir, et tout à imaginer. Et quand bien même nombre de ses œuvres peuvent sembler mues par une austérité minimaliste, la dérision ou le second degré les suivent dans leurs traces.

(1) Comme l’a montré Arnaud Maillet dans son magnifique essai, Le miroir noir, enquête sur le côté obscur du reflet, il existe non seulement une histoire du miroir noir, mais également une histoire du miroir noir convexe. Cet objet, recommandé aux peintres, fut toutefois condamné par l’Église dès le XIVe siècle, en raison de son caractère possiblement diabolique dans les activités de divination.

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