

Folle (Madwoman), 2000 Vidéo projection au sol


Sculptures de Chair, 1999/2000 Tirage cibachrome

Sculptures de Chair, 1999/2000 Tirage cibachrome


Female (Tryptique), 1999/2000 Trois photographies argentiques couleur


Sculptures de Chair, 1999/2000 Tirage cibachrome

Sculptures de Chair, 1999/2000 Tirage cibachrome




Dar (Maison), 2003/2007 Vidéo



La Colonne Vide, vidéo, 2004, exposée à l'ENS Ulm, Nuit Blanche 2009
Myriam Mihindou
Exorciser le corps pour soigner l’âme
par Sonia Recasens - novembre 2010
Connais-toi toi-même ne signifie pas : Observe toi est le mot du serpent. Cela signifie : Fais de toi le maître de tes actes. Le mot signifie donc Méconnais-toi ! Détruis-toi !, c'est-à-dire quelque chose de mauvais, et c’est seulement si l’on penche très bas que l’on entend ce qu’il y a de bon et qui s’exprime. Afin de te changer en celui que tu es.
Cette note de Kafka, datée de 1917, définit très bien l’œuvre aussi puissante que charnelle de l’artiste nomade Myriam Mihindou. Concevant la création artistique comme un accouchement d’elle-même, comme une maïeutique aux vertus thérapeutiques, cette artiste expose ses œuvres au public tardivement. Née à Libreville (Gabon) en 1962, Myriam Mihindou intègre l’École des Beaux Arts de Bordeaux, dont elle sort diplômée en 1993, pour créer, non pas dans l’intention de présenter ses œuvres au public, mais dans une optique de soin. Si bien que pendant très longtemps, elle détruit systématiquement le fruit de son ouvrage. Ce n’est qu’en 1998, à l’Île de la Réunion où elle met en place l’art thérapie, que l’artiste présente sa première exposition personnelle intitulée « Tout le monde a peur » à la demande du Frac Île de Réunion. Elle présente ensuite ses œuvres à Paris, puis s’enchaînent des expositions au gré de son nomadisme : au Caire, au Maroc, en Haïti… Elle est remarquée à Paris en 2001, lorsqu’elle présente ses Sculptures de chair (1999-2000) à la Trafic Galerie, mais c’est surtout la grande exposition « Africa Remix » en 2005, où elle présente Folle (2000) qui la sort définitivement de l’anonymat. Travaillant aussi bien la photographie que la vidéo, la performance que l’installation, ses œuvres ont un caractère hautement autobiographique, plus particulièrement celles centrées autour de son propre corps. Ce dernier est littéralement travaillé, telle une pâte, telle une matière première, sous ses divers aspects : comme corps métis – Myriam Mihindou est née d’un père gabonais et d’une mère française –, comme corps de sexe féminin, ou encore comme corps politique… Ainsi, toujours dans une optique thérapeutique et dans une forme ritualisée, le corps se fait vecteur de tensions et d’émotions, tel un livre ouvert où l’artiste dissèque son identité, son histoire, son métissage…
Ses premières œuvres ritualisées ont pour dessein d’exorciser la notion lourde de sens et d’histoire qu’est le métissage et dont son corps est le témoin. Apparu pour la première fois au 15ème siècle, le terme « métis », qui vient du latin mixtus, à savoir mélangé, désigne des êtres surnaturels, monstrueux et impurs. Ainsi, dans des œuvres où son corps est utilisé à la fois comme sujet et objet, le mythe de la pureté des races est interrogé dans l’espoir de réparer les préjudices subis. De sorte, Myriam Mihindou soumet son corps à d’étranges et intenses rituels, où il est malmené, pétri, lacéré comme dans la série des Mains (1999-2000). Dans cette série photographique, l’artiste explore les limites de son propre corps en le soumettant à un certain nombre de tensions sensorielles. En effet, elle lacère à l’aide d’élastiques en caoutchouc ses pieds, pique avec des aiguilles ses mains jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à ce que la tension soit trop forte, et ce n’est qu’à cet instant précis que l’artiste saisit par la photographie ses membres meurtris. De cet exorcisme résultent des œuvres ambivalentes, à la fois violentes et douces, douloureuses et incroyablement esthétiques, mais dans tous les cas puissantes. Elle explique avoir besoin de sentir son corps vaciller, flirter avec le point de non retour, pour exprimer le plus pleinement ses blessures, les tensions qui sont à l’œuvre à l’intérieur d’elle même.
Dans son désir de soin, de réparation du corps, Myriam Mihindou utilise des matériaux qui entretiennent une relation particulière avec le corps, qu’ils soient de l’ordre de la purification (le savon), de la thérapie (la paraffine) ou de l’agression (les aiguilles). Ainsi Myriam Mihindou, à l’instar d’une Frida Kahlo ou d’une Ana Mendieta, tente d’exorciser son mal être, ou plutôt la « souffrance d’être », à travers ses œuvres et surtout à travers son corps. Ce dernier devient le matériau privilégié, le sculptant pour lui redonner une forme pure, de la même façon que l’artiste Louise Bourgeois qui pratiquait la sculpture comme un exorcisme. En effet, cette dernière affirmait que « tant que les peurs du passé sont liées aux fonctions du corps, elles font leur réapparition à travers le corps. C’est pourquoi ma sculpture est mon corps. Mon corps est ma sculpture » .
Ce lien à la sculpture est très palpable chez Myriam Mihindou, qui a commencé sa formation artistique en travaillant la sculpture. Les Sculptures de chair (1999-2000) sont la superposition de la sculpture, de la performance et de la photographie. Lors de ces performances, elle sculpte son corps, qui est ensuite photographié. La photographie revêt ici le rôle de relique. L’art est ainsi une façon pour l’artiste nomade de garder le contrôle sur son corps, de le libérer de ces « peurs » dont parle Louise Bourgeois et de le soigner. Transformé en espace de rencontre lors de rituels – véritable réminiscence de son enfance passée au Gabon – le corps se fait vecteur d’émotions et de sensations intenses. La peau se fait médium, surface plastique où se révèlent des tensions. Au-delà du simple médium, le corps de l’artiste se fait œuvre.
Ainsi, dans les œuvres de Myriam Mihindou, le métissage est déconstruit et disséqué, aussi bien en tant qu’expression corporelle, qu’en tant que mariage de deux cultures antinomiques. Le métis a à sa disposition un incroyable éventail de possibilités. La sensation de liberté que cela procure est grisante, mais elle peut aussi donner le vertige. Chaque métissage est une écriture unique et surtout inconnue, si bien que le métis avance seul. Myriam Mihindou met en scène cette peur de l’inconnu, la confrontation perpétuelle au choix qui la fait flirter avec la folie dans son installation vidéo Folle, (2000). Cette dernière est une mise en abîme efficace du vertige provoqué par le sentiment d’être toujours à côté. L’œuvre consiste en une vidéo projetée au sol où nous voyons les jambes d’une femme hésiter entre les deux bords d’une faille. Ainsi projetée au sol, les jambes deviennent celles du spectateur, qui en entrant dans l’espace de l’installation vidéo, entre dans l’espace métaphorique du choix. En fond sonore, des rires moqueurs, agressifs, se veulent être une métaphore du regard. Que les jambes aillent d’un côté ou de l’autre, les rires continuent inlassablement, se faisant lourds et oppressants. Ainsi les rires enveloppent le spectateur, et le projettent dans la situation de l’observé et du marginalisé, qu’est celle du métis. La principale qualité de cette œuvre est sa capacité à placer le spectateur au centre de l’œuvre. Ainsi projeté dans l’espace duel, le spectateur est amené à projeter ses propres choix, son propre vécu dans cet espace. Par ailleurs, Myriam Mihindou exprime la peur de l’inconnu qu’implique le passage d’un territoire géographique ou métaphorique, à un autre. La seule issue est de sortir du cadre, franchir les frontières, de passer d’un espace à un autre. C’est aussi ce qu’exprime Myriam Mihindou, en dépassant l’espace de l’intime pour celui du collectif, en invitant le spectateur à pénétrer dans son espace duel, et réciproquement le spectateur sort du cadre du collectif pour entrer dans l’intime. L’intimité est simultanément celle de l’artiste et celle du spectateur.
Il est aussi question d’espace intime dans la vidéo Dar, (2003-2004). Signifiant « maison » en arabe, Dar révèle au spectateur l’aliénation de l’espace domestique. Dans cette vidéo en lumière infra rouge, nous voyons l’artiste s’approcher puis reculer dans un espace assez étroit. Par bribes, nous entendons des sons que nous devinons provenir d’un poste de télévision. La cacophonie de ces bruits en devient oppressante voire inquiétante. D’autant plus que nous n’arrivons pas à savoir si la femme est à l’intérieur de l’écran ou à l’extérieur, ou si c’est le spectateur qui est à l’intérieur de l’écran. Les espaces sont brouillés et en même temps très resserrés, compressés, ce qui intensifie le sentiment de suffocation. Myriam Mihindou entend ainsi restituer l’expérience de la femme dans l’espace privé. Son utilisation de la vidéo est une mise en abîme du confinement et de l’oppression de l’espace domestique. Le spectateur, ne distinguant pas clairement les espaces, est amené à ressentir cette aliénation. D’autant plus, comme pour Folle, l’artiste recourt à un fond sonore qui enveloppe, accentuant ainsi le sentiment d’oppression. Le son a pour effet de plonger le spectateur dans l’espace de la vidéo. L’artiste réalise Dar lors de son séjour au Caire, où l’espace public est réservé aux hommes, si bien qu’elle expérimente la vie d’une femme au foyer.
L’enfermement est un thème récurrent dans les œuvres de Myriam Mihindou. Déjà dans ses Sculptures de chair, (1999-2000), il est question d’enfermement du corps. Les performances photographiques de Myriam Mihindou, comme elle les appelle, sont ambivalentes et renvoient à cette souffrance liée au corps de femme métisse. Ainsi, le triptyque Female (1999) issue de cette série, exprime la difficulté de construire son féminin entre deux cultures, entre deux tabous qui touchent au corps de la femme. De l’ordre de la douleur et de la blessure, avec ses mains piquées, ses sculptures sensorielles expriment l’enfermement du corps, le silence du corps de la femme métisse dans le tabou.
Ainsi, au fil des œuvres, c’est un intense corps à corps que nous donne à voir l’artiste nomade. De ces mystérieux exorcismes affleurent des identités et des intimités qui entrent en résonnance avec le spectateur grâce à la puissance du traitement esthétique et l’universalité des questions abordées : comme le corps et les identités... À l’ère de la publicité et du culte des images de papiers glacés, le corps est devenu un objet de consommation standardisé et dépersonnalisé. La notion d’identité, quant à elle, à l’ère de la globalisation et des flux massifs de migrants, est devenue obsolète. Ainsi l’artiste donne corps et vie à deux notions qui ont été vidé de leur sens, en rappelant alternativement leur fragilité et leur puissance.
Myriam Mihindou expose actuellement Territoire à l’Île de la Réunion les dernières acquisitions du Frac Réunion, et participe à l’exposition collective « Africa, Objetos y sujetos » au Centre d’expositions Fernan Gomes à Madrid. Nous attendons avec impatience de découvrir ses dernières créations en France….
