Mathieu Verlier
D’un maître l’autre, Rubens, Yoda.

par Emilie Bouvard

La Guerre des Etoiles

Il y a environ un an, Mathieu Verlier exposait pour sa première exposition personnelle à la galerie Loraine Baud. Il s’agissait d’un ensemble de portraits – mais d’un genre bien particulier. Sur les murs de cette belle et jeune galerie, on se trouvait confronté à un portrait en pied de Luke Skywalker de face sur fond blanc, à un Dark Vador en buste émergent d’un fond noir, à un Maître Yoda verdâtre de trois quart, à une tête à la colle, dans les tons clairs, en format ovale, de la princesse Leïla – mais le cadre fictif était fait de polystyrène solidifié. On pouvait aussi voir un petit portrait de Shubaka format rectangulaire. Les supports variaient : de nombreuses toiles – mais Luke Skywalker apparaissait sur une porte. Cet ensemble était frappant. Mathieu Verlier prend en effet dans cette série le genre du portrait au sérieux et le décline : Skywalker est vu en pied, dans sa pure majesté de héros interstellaire, Yoda, tenant sa toge d’une main, évoque, comme le suggère l’artiste dans l’entretien qu’il m’a donné, un portrait classique, de philosophe par exemple – la pose est proche de celle du Démocrite de Coypel, qui se trouve au Louvre. La délicate tête de la princesse Leïla, nymphe de la série, pourrait orner un boudoir 18ème.
Cette série est un véritable plaisir pour toute cette génération, dont je fais partie, qui a grandi avec La guerre des Etoiles. Et pourquoi ? Il y a davantage ici qu’un plaisir de reconnaissance, plus que cette satisfaction de revoir ses héros préférés transférés de l’écran et du film industriel, divertissant, copiable, à ce médium noble et ancien de la peinture capable de leur conférer la fameuse « aura ». Si cet ennoblissement est jouissif, c’est aussi parce qu’il procure un trouble : tout portrait, et surtout tout portrait qui est à ce point ostensiblement un portrait, qui s’affiche comme tel, suppose un modèle, des séances de pose, une fréquentation du peintre et du modèle, voire une intimité entre eux, qui permette au peintre de saisir la personnalité de celui qu’il peint. Du moins est-ce ainsi que l’on imagine les choses. On fait le portrait de gens réels, et le portrait, réaliste ou non, cherche en général à restituer ce que dégage une personne dans la réalité. Mais Luke Skywalker n’existe pas, ni Maître Yoda. Alors ces portraits seraient la preuve de leur existence ? Ces êtres fictifs, de pellicule, fantasmes et héros de l’imaginaire collectif, se voient doter par le médium pictural d’un surcroît d’existence, d’une forme d’incarnation. Donc, pas de néo-Pop ici, ni complaisance régressive et enfantine. Dans l’exposition, l’éclairage tendait à donner le maximum de présence à ces personnages : on croyait parfois avoir affaire à des réflexions de miroir, comme si Luke Skywalker s’était trouvé juste derrière nous – et Dark Vador était franchement effrayant.

Mythologies
« C’est comme Rubens », commente Mathieu Verlier dans son atelier. Les personnages de la Guerre des Etoiles sont nos nouvelles mythologies, l’équivalent des Vénus et des dieux fluviaux. Verlier pratique assidument la copie au Louvre, particulièrement celle de tableaux 16ème-18ème. Il conçoit d’ailleurs l’ensemble de son travail, copies, « œuvres » comme une étude infinie d’après images anciennes ou actuelles. Il y a une équivalence selon Verlier entre ces vieux mythes qu’il copie et les mythes créés par le cinéma – on pourrait même pousser le bouchon et comparer l’industrieuse Anvers productrice d’images en deux dimensions du 17ème siècle et l’industrie cinématographique hollywoodienne.
En copiant, le cycle de Rubens sur la vie de Marie de Médicis par exemple, Verlier réalise des modifications : le couronnement ou le mariage de Marie de Médicis développent un fondu de formes souples qui mettent à jour le dynamisme des tableaux de Rubens et soulignent les oppositions de tons. La copie est une reformulation de l’œuvre originale. Tel montreur de marionnettes flamand se retrouve avec sur la main un Kermit la Grenouille d’un vert pétant. Là c’est l’anachronisme qui floute les époques et les confond dans un même imaginaire – le nôtre.
Il met à jour les contiguités de notre imaginaire pour lequel tel tableau flamand et tel personnage télévisuel cohabitent dans un seul espace mental – figuré par la surface plane et unidimensionnelle du tableau. Cette contiguité des images et des représentations est visible dans deux autres travaux de Verlier : pour son diplôme à l’ENSBA, il avait construit un mur de portraits de personnages fictifs (le Joker, Shubaka, des personnages de séries télé) mythiques, médiatiques, rangés les un à côté des autres comme un échiquier, soulignant leur totale équivalence pour l’imaginaire – cette disposition utilisait le caractère bidimensionel de la peinture pour souligner le fait que ces personnages sont fondamentalement, subjectivement, sur le même plan. Une œuvre de Verlier dans son atelier tente autrement de figuer cette équivalence : sur un même tableau, dans un paysage-décor sombre, mi-urbain, mi-terrain vague brun et gris, se retrouvent à la fois des super-héros et des héros de western. Si dans ce tableau, Verlier construit un espace en perspective composé très nettement de différents plans, celui-ci apparaît d’emblée comme espace mental, celui d’un sujet humain du 20ème siècle : il n’y a que là que Batman et Droopy peuvent cohabiter ; il ne s’agit même pas d’un espace fictionnel et illusioniste, vraisemblable (comme un film, un dessin animé, un tableau), mais d’une fiction au second degré, d’un tissage de fictions. Comme Rubens qui fait cohabiter une figure royale, la reine Marie de Médicis, avec des dieux grecs, et figure des noces fantasmatiques.

Rêve
Et enfin, cet imaginaire se déverse dans la vie – plus précisément sur des sous-bocs de bière : la publicité est remplacée par Maître Yoda et compagnie – comme si l’on avait bu au point de voir ses héros se matérialiser sur le carton. Et Verlier réalise aussi des autoportraits en personnage de fiction, comme s’il se voyait autre.
Bref, contiguité, équivalence, déplacement, espace psychique – cette peinture est structurée comme un rêve. Quand je suis entrée dans l’atelier –immense, sombre et glacial en cette mi-janvier – que Verlier partage avec d’autres peintres, et que je me suis étonnée du manque de lumière, Verlier m’a répondu que cela ne le dérangeait pas, mais que dans le même temps il prêtait une attention extrême aux conditions lumineuses dans lesquelles ses tableaux étaient exposés et de fait, l’exposition à la galerie Loraine Baud témoignait bien de ce souci. La lumière venait frapper les personnages, leur donnaient de l’aura. Verlier peint ainsi des espaces psychiques imaginaires et la lumière n’est jamais celle du soleil mais celle des spots, ou de la télévision. Ses tableaux renferment une atmosphère spéciale presqu’angoissante, une forme de puissance du fantasme qui tiendrait à son irréalité.
Les derniers travaux de Verlier, en cours, portent sur le nuage – et les formes que l’on y voit. Il réalise de grands panneaux ou les nuages, formes qui évoquent la rêverie, se démultiplient en abyme, créant une forme de vertige qui accentue leur irréalité.