Marie-Sybille Lainé
par Camille Paulhan - juin 2010

Marie-Sybille Lainé est une jeune artiste rare, de ceux qui produisent peu et lentement, pour qui la construction d’une œuvre est avant tout une question de prendre le temps. Elle a une approche singulière de son médium, la photographie : en partant d’un procédé permettant la reproduction à l’infini d’images, elle a choisi tout au contraire de le détourner afin de produire des images uniques.

Pour sa série Limon (2005), l’artiste a souhaité s’éloigner de l’appareil en s’intéressant à la question de l’empreinte photographique. Lors d’un séjour d’études en Finlande, elle trouve sur une île après la fonte des glaces trois délicates ailes de libellule sur le sol gelé. La rareté de cette découverte, tant la terre est alors friable et dégrade toute bribe organique, l’incite à réaliser une œuvre à partir de ces fines dentelles. Il n’est cependant pas question de les photographier, mais au contraire de travailler à les imprimer, par photogramme. Les ailes sont ainsi posées sur du papier photographique, qui lui-même subira une empreinte lumineuse, dont le papier fera l’objet d’une nouvelle exposition, et ainsi de suite. Il en résulte un portfolio de sept planches, en alternance noir sur blanc ou blanc sur noir, où les ailes de libellule répétées perdent en finesse de trait mais gagnent en mystère. De finement ciselées elles deviennent floues et fantomatiques, à la manière des re-photographies de Christian Boltanski, où le visage prend une densité toute particulière dès lors qu’il n’est plus reconnaissable. Les ailes de libellule ici montrées sont semblables à un secret qu’on murmure et qui se déforme tout autant qu’il s’enrichit à chaque fois qu’on le répète.

Il n’était également nullement question d’appareil dans la série Estuaire, engagée deux ans avant Limon, alors qu’elle était encore étudiante aux Beaux-Arts de Nantes. Elle avait alors cherché à se débarrasser de l’objet photographié : à l’inverse d’une vision un peu virile de la photographie comme médium qui possèderait et s’approprierait l’objet, Marie-Sybille Lainé a au contraire choisi de se placer en marge. Elle évoque à ce propos un texte d’Hervé Guibert, « Les anneaux », où l’écrivain évoque le jeu des anneaux de foire et le compare à la photographie : « On convoite un objet, et l’enjeu est dérisoire, on loupe son coup ou on fait mouche, les anneaux glissent, on n’attrape rien. »(1) Ces planches ne sont là encore que des photogrammes, mais de souffles, de mouvements légers du corps de l’artiste dans l’eau du bac révélateur. Peu intéressée par les photogrammes surréalistes et de leurs jeux d’ombres et de d’objets, Lainé a ici voulu donner à voir de légères traces, des présences fantomatiques. Il persiste, de ces gestes, une vingtaine de planches uniques, que l’on aurait du mal à différencier les unes des autres. C’est ici un léger feu d’artifice gris sur gris, dont on comprend qu’il s’agirait d’un souffle sur la surface de l’eau, ou là des nuances légères qui parcourent la feuille, plutôt des gestes, mains ou bras dans l’eau. L’œuvre est ainsi conçue qu’il s’agit d’un portfolio non pas à exposer (sur un mur ou dans une vitrine) mais manipulable par le spectateur. Celui-ci doit lui-même faire glisser les différentes feuilles au grain différent, afin d’en saisir les imperceptibles modulations. Il s’agit également pour l’artiste de faire ressentir au spectateur les gestes qu’elle-même a pu faire, penchée sur son bac comme le visiteur serait penché sur son portfolio posé sur une table. Ces différents papiers, qui ne sont pas sans rappeler des papiers marbrés japonais ou vénitiens, font également penser aux petites traces que la peau humaine présente, de la couperose aux vergetures en passant par la peau d’orange. Et leur manipulation n’en devient que plus troublante. Liées intimement au corps, non seulement par leur rendu plastique mais également par leur procédé (si l’artiste ne conçoit pas son travail comme performatif, il est toutefois évocateur de gestes et de pratiques), elles ne semblent pas très éloignées d’autres photographies célèbres de traces corporelles. On pourrait ainsi penser à la célèbre photographie du Saint Suaire (pas son négatif, mais bien la photographie) : de légères altérations sur un linge clair, qui évoquent plus qu’elles ne montrent. De même, les photographies médiumniques, où l’aura du modèle était supposée auréoler son visage, viennent immédiatement à l’esprit en voyant les frémissements gris à la surface des papiers.

Outre ces recherches sur le corps par le biais de ces bacs d’eau stagnante ondoyés par l’artiste, Lainé a choisi de s’intéresser à l’eau en mouvement. Ce n’est plus dans le bac révélateur qu’elle verra des ondulations, mais dans une eau vive. Fascinée par le ressac de la mer, elle cherche à prendre en photographie ce moment particulier où l’eau entre en elle-même. Mais, comme chercher à photographier le vent, ce projet semble irréalisable. Comment montrer le ressac sans le son particulier des vaguelettes qui rencontrent les vagues ? Ou en figeant un mouvement fugace ? C’est qu’il faut montrer cette fascination pour le ressac, le vertige qu’on éprouve devant lui, ce moment où la mer semble avoir honte d’avancer franchement, et revient sur elle-même pour repartir de plus belle. Dans Des lieux (2004), les photographies sont silencieuses, en noir et blanc. De petit format, précieuses comme pourraient l’être des daguerréotypes, légèrement métalliques comme des gravures, elles sont encadrées de larges bandes de papier blanc, qui rappellent l’horizontalité de la mer tout en isolant le motif.

C’est encore la question du mouvement qui sous-tend le travail de Marie-Sybille Lainé dans Mesures, une série de treize planches en noir et blanc, des prises de vue d’un gave dans les Pyrénées datant de 2002, mais qui n’ont été tirées en 2009. De ces photographies d’une eau insaisissable, l’artiste a souhaité en donner une nouvelle vision, en les rephotographiant afin que les contours en deviennent légèrement flous. Il n’est plus question d’une eau vive et limpide mais plutôt d’une eau de rêve qui semble bien incertaine, bien que la différence entre les deux se situe du côté de l’inframince. De ces treize photographies, toutes les mêmes et toutes différentes, elle a par ailleurs choisi d’en donner des assemblages qui tendraient à faire croire au spectateur qu’il existe des passages entre elles. L’écume se suit d’une photographie à une autre (sur des assemblages de quatre à six photographies), et pourtant il s’agit toujours des mêmes photographies, inversées, retournées, répétées.

Enfin, s’il faudrait aborder encore une œuvre, Kevojoki (2007) semble être à la lisière des deux courants qui animent le travail de Lainé, entre mouvement continu et contemplation. Cette photographie unique a une histoire bien particulière : en Finlande, alors que la photographe parcourt les rives de la rivière Kevojoki, la batterie de son appareil gèle en raison du froid. L’obturateur se bloque, le négatif est surexposé. Et sur l’image, l’eau du fleuve devient noire comme du goudron, épaisse et bouillonnante comme de la lave.

Et les photographies de Lainé fonctionnent comme des contes : le jour où il faisait si froid que la batterie a gelé, la fois où j’ai trouvé trois ailes de libellule à terre, mais aussi ce moment où la pluie a dessiné, où j’ai pu saisir le contour d’une ombre en mouvement, celui de l’air quand il passe dans un sifflet. Et me transformer en lichen pour mieux comprendre la pierre...

(1) Hervé Guibert, « Les anneaux », in L’image fantôme, Paris, éd. de Minuit, 1991, p. 91.