
Exavatrice 2006, exBh9, Esba, Genève Pancher en panneaux batipin, machine, bicylindre quatre temps, roues, lames d'acier.

The Tied down Rope Law and The Wild Drag Race

Lustre 2007, Genève, artistes et cérateurs d'aujourd'hui, bourse des fond Berthoud, Lissignol-Chevalier, Galland 2008 - Centre d'art contemporain, Genève Moteur deux temps, acier chromé, câbles d'acier, poulies à palier lisse, treuils à manivelle

Baignoire à moteur hors bord 2006, halles de la Fonderie, Carouge Baignoire, moteur hors-bord deux temps, bois

Lustre 2007, Genève, artistes et cérateurs d'aujourd'hui, bourse des fond Berthoud, Lissignol-Chevalier, Galland 2008 - Centre d'art contemporain, Genève Moteur monophasé, courroie trapézoïdale lisse, acier laqué, acier chromé, doigts en polymère souple

Candidate 2007, Swiss Art Awards, Concours Kiefer Hablitzel, Messe, Bâle Moto, bois, métal, réservoirs pendulaires largables.

Sac à dos à moteur 2007, Kunstpreis der Nationale Suisse, Liste 07, Bâle Moteurs 2 temps, métal, cordura, matériaux divers Edition de 3 Collection de la Nationale Suisse et privée

Sac à moteur 2004, Salle Crosnier, Palais de l'Athéné, Genève Sac à dos, moteur deux temps

86 hours running container 2006, promenade St-Antoine, Genève Container 20 pieds, moteurs, fûts, essence 1:40, bois.

Hors bords 2006, Salle Crosnier, Palais de l'Athénée, Genève DVD en boucle, 7 min
LUC MATTENBERGER
MOTEURS !
par Emilie Bouvard
Machine
La machine a une histoire dans l’art du 20ème siècle. Détruite, décomposée, composée, en état de marche ou figée, la machine est un objet dont les usages et les implications, de Tinguely à Sylvie Fleury, construisent un imaginaire. Outil, symbole industriel, mais aussi support identificatoire, voire anthropomorphe, la machine sert l’art et intéresse les artistes.
Mais les machines de Luc Mattenberger sont spéciales et pourraient faire l’objet d’une sorte de théologie négative qui démontrerait leur spécificité dans le champ de l’art actuel et du 20ème siècle. Elles ne sont pas, par exemple, des traces d’un monde industriel ancien porteur d’une nostalgie « Billancourt », ni des êtres échappés d’une BD de Bilal, elles ne figurent pas une industrie déchue et rouillée à l’heure du numérique. Elles ne réfèrent pas à une Histoire – contrairement aux chars de Chris Burden par exemple – du moins en apparence. Les machines de Luc Mattenberger, l’Excavatrice par exemple, sont neuves, comme sorties des mains d’un ouvrier spécialisé inventeur un peu étrange.
Leur chrome brille, et leur peinture noire, peinture furtive, de camouflage, utilisée par l’armée, ne présente aucun accroc, aucune rayure. Ces machines n’ont pas encore servi, et leur caractère hybride, mi charrue d’acier, mi moto Hell’s Angels par exemple, les signale comme des êtres particuliers, des mutants, objets industriels paradoxalement uniques, œuvres d’art dont l’aura est faite de moteur, d’essence et de pots d’échappement. Les machines sont hybrides dans leur mode de fabrication : elles sont le résultat d’un soigneux système D – rien à voir avec un bricolage de loisir – qui assemble des éléments d’origines diverses (réservoirs auxiliaires d’avions de chasse, moteur de tel ou tel engin, carcasse de moto). Mattenberger renoue ici avec l’art de la chimère, chimère de la mythologie, être fabuleux mais aussi monstrueux et inquiétant, surtout quand on désigne par là les aberrations de l’expérimentation biologique. Et s’il rencontre un de ces êtres chimériques dans le monde réel (machines de chantier à la fonction incertaine, voiture refaite, etc), il les prend en photo et constitue ainsi une sorte de bestiaire mécanique.
Ces « sculptures » ne sont pas non plus inertes. Elles ne sont pas des images de machines ; ni des sculptures représentant des machines. Ce sont de vraies machines, en état de marche. Preuve en sont les quelques gouttes d’huile sous The Tied down Rope Law and The Wild Drag Race. La machine est construite autour d’un moteur en état de fonctionnement, la clef est sur le contact de l’Excavatrice, le réservoir d’essence plein. Parfois, l’artiste les met en marche : les Lustres, série de trois moteurs suspendus en hauteur au dessus de nos têtes, ou ce rouleau de tétines, appelé Lustre lui aussi, qui frôle nos crânes, s’agitent, tournent, bourdonnent, se balancent, menacent de tomber, s’arrêtent et se remettent en route selon un cycle inconnu au spectateur. La Baignoire à moteur hors bord, objet dont l’absurdité semble comique et bricolée dans un esprit dada, s’avère une fois en état de marche générer un malaise physique dû aux vapeurs d’essence et au bruit du moteur que le gardien met en marche – et l’eau claire de la baignoire se teinte lentement de résidu de combustion huileux.
Potentiel
Neutralité de la technique ? On peut considérer que les machines de Luc Mattenberger thématisent une forme de neutralité. Leur nature chimérique, insolite, conduit en effet le spectateur à s’interroger sur leur fonction réelle puisqu’elles sont en état de marche. Or, si ces machines s’affichent comme des objets à utiliser, avec leur moteur et leur mécanique bien huilés, leur usage, lui est incertain. Un Lustre ventile, caresse ou scalpe. L’Excavatrice s’avère rouler vers son conducteur et trancher un corps en deux, ou défoncer les précieux parquets des white cube et autres intérieurs bourgeois – et chaque spectateur se projette dans la Baignoire à moteur hors bord pour des Dents de la mer en salle de bain. On peut arracher un rideau de fer avec The Tied down Rope Law and The Wild Drag Race ou braquer une banque. Ou empaler un ennemi – l’artiste réfère cet objet à des pratiques de lynchage au début du siècle au Etats Unis.
Ainsi, ce que montre Mattenberger, c’est combien cette neutralité technique est en elle-même inquiétante : pour un esprit sombre et pessimiste, celui du spectateur troublé par son propre désir de puissance violente par exemple c’est bien la neutralité de la machine, neutralité figurée par le noir, le gris, l’acier, qui, apparaît comme dangereuse. L’angoisse de la liberté, du choix entre construction et destruction, est ici comme amplifiée par la puissance de l’outil qui prolonge le corps de l’homme. Chaque machine est en effet attirante et belle tant on aimerait s’en servir, tant elle semble si parfaitement correspondre à un besoin inconnu, rêvé, utopique : faire de la moto sur l’eau avec Candidate, voler avec les Sac à dos à moteur. Ces machines ont des airs de jouets grandeur nature pour super héros ou personnages de science-fiction et renvoient à des fantasmes enfantins, à des rêves de puissance. Mais leur caractère inquiétant opacifie ces désirs de puissance, les brouille, leur donne un contenu trouble.
L’énergie potentielle mécanique est une énergie qui est échangée par un corps lorsqu’il se déplace tout en étant soumis à une force conservative. Elle est exprimée en Joules (c’est-à-dire en Newton mètre, ou kg.m2.s ? 2). Cette énergie potentielle, définie à une constante arbitraire près, ne dépend que de la position du corps dans l’espace. Cette énergie est appelée potentielle car elle peut être emmagasinée par un corps et peut ensuite être transformée par exemple en énergie cinétique lorsque le corps est mis en mouvement. Les lustres moteurs de Mattenberger semblent résumer à eux seuls ce principe : ils produisent de toute leur force une énergie inutile, et polluent.
Les machines de Luc Mattenberger sont traversées par cette notion de potentiel : de cette énergie qui peut se libérer, et de ce que l’on peut en faire. La violence de ses sculptures tient à ce qu’elles semblent emmagasiner une énergie prête à sourdre. C’est bien ce qui fait leur spécificité : neuves et en état de marche, elles se distinguent par leur aspect clos et menaçant des mécaniques de Tinguely – même si elles y font référence.
Espace urbain/espace machine/espace naturel
Luc Mattenberger a été formé aux Beaux-Arts de Genève ; son projet d’entrée portait sur l’enfermement, particulièrement psychiatrique, avec une perspective très foucaldienne. Ses premiers travaux l’ont amené à perturber l’espace urbain par des déambulations avec au dos un sac à dos à moteur, par des machines bruyantes, ou polluantes, comme le 86 hours running container. Il présente en général ses objets de façon à créer un sentiment de frustration, prémisse de la violence, et table d’attente. Des machines visiblement en état de marche restent moteur éteint, ou inversement, le moteur est enclenché de façon à déplaire (bruit, odeur…) ou à surprendre.
Il a aussi réalisé des peintures murales. Enfin, une vidéo récente présentée à Jeune Création en 2007 montre une rivière de montagne idyllique que vient perturber un moteur hors bord. Le bruit révèle au spectateur le caractère fallacieux du lieu construit par des siècles de clichés littéraires et iconographiques sur le caractère bucolique de la nature : cette rivière est artificielle, créée par un barrage hydro-électrique.
Et pourtant, Mattenberger ne se dit pas écologiste – au nom justement du mythe de la « Nature », tout littéraire et trop humain qui animerait les mouvements écolo. En fait, ce qui l’obsède, c’est, d’une façon plus générale, la présence violente et insidieuse des normes dans nos sociétés développées. La glissière d’autoroute sur roulettes (les glissières décapitent les motards lors des accidents) figure cette ambivalence des normes qui tuent en protégeant.
Ainsi, qu’il s’agisse d’exposer les moteurs, ces objets comme refoulés de nos sociétés industrielles, de les libérer de leurs fuselages, de révéler une volonté de puissance potentiellement violente de l’homme, ou de perturber les normes, Luc Mattenberger excave. On ne s’étonnera pas d’entendre de sa bouche que son objet préféré à ce jour est L’excavatrice.
