Lorena Diaz
Visibilité critique
par Constanze FritzschFille d’un graphiste colombien, Loréna Diaz grandit dans le monde de l’art et du spectacle et découvre très tôt son goût pour le dessin et la peinture. Encore au lycée, elle obtient un premier prix lors d’un concours de peinture. L’idée de poursuivre une carrière artistique existe depuis longtemps et se trouve renforcée par l’échec au concours d’une école d’architecture. Carrière toute tracée, semblable à celle des artistes prédestinés, dirait-on. Mais Loréna Diaz se rend vite compte que les règles de l’art, la composition, le choix harmonieux des couleurs, la maîtrise de la technique l’empêchent dans sa libre création. Les cours théoriques d’histoire de l’art de l’École des Beaux Arts de l’Université Nationale de Colombie Bogotá et des cours sur la politique et l’économie de son pays à l’université l’amènent sur un autre chemin : la réflexion. Etant donné la situation politique de son pays pris dans de violentes querelles entre les guérilleros et les paramilitaire, la pauvreté, la situation de la femme, elle se tourne vers un art plus conceptuel qui veut rendre compte de la vie actuelle. Son processus artistique est précédé de longues recherches thématiques, de recherches méthodiques et scientifiques qui scrutent et creusent les sujets attirant son intérêt.
Par son art, Loréna Díaz regarde la réalité politique de son époque. Sa critique se trouve implicitement dans l’œuvre par le choix d’un sujet polémique. Grâce au processus artistique, elle rend visible des processus sociaux qui sont inaperçus, pour la simple raison qu’ils sont admis par tous et donc trop visibles. Son œuvre cherche à susciter une réaction critique chez le spectateur qu’elle invite à prendre position. Son œuvre s’ouvre au spectateur qui la complète en réfléchissant, en analysant et en concluant.
Ainsi, elle s’inscrit dans la tradition de l’art des années 1970 problématisant des faits politiques afin de permettre aux spectateurs de retrouver sa capacité critique de façon semblable à ce que Beuys a pu faire dans son « Hunderttage-Büro für direkte Demokratie » (bureau de la démocratie directe pendant 100 jours) à la documenta V à Kassel. Tout comme chez Beuys, le performatif, c’est-à-dire cette capacité d’évoquer et de générer de la réalité par des actes humains, constitue le centre de son œuvre et de ses réflexions. Le caractère collectif et situatif de ses performances peut être analysé grâce à des catégories de la théorie du performatif car Loréna crée moins des oeuvres d’art dans un sens classique que des actions.
La série des jupes Ellas de 2002 traite de la situation des jeunes filles dans les écoles catholiques et de la réduction des filles à leur féminité, qui leur est en outre interdit de vivre et d’explorer. En se concentrant sur l’entrejambe, la suite de photos Rojas montre la réduction désindividualisée de la fille à son sexe. Dans la succession d’images, le processus de fermeture et la coupure du sexe est concrètement traduite par la couture – acte féminin par excellence – avec un fil rouge – fil rouge de la menstruation – qui ferme et coupe la fille de sa sexualité. A la fin, il n’y a plus que les fils rouges qui coulent et sortent entre les deux cuisses, domaine féminin dégradé à la fertilité.
La pratique artistique de Loréna Diaz imite, redit ainsi la pratique de l’éducation catholique et « double » ainsi ce processus par son propre processus artistique. En reprenant des objets concrèts – couture et fil rouge – du processus qu’elle veut rendre visible, son processus artistique se pose sur le premier. Son processus artistique est un simulacre du processus qu’elle représente.
Quant à la photo, Loréna Diaz s’en sert dans son sens premier : représenter la réalité telle qu’elle se présente sans faute et ajout. Mais, il s’agit d’une représentation dirigée et composée sur une photo artistique. Il s’agit d’une réalité vue à travers l’œil de l’artiste. La photo devient ainsi un hybride entre une demande artistique et la réalité crue.
« Vigilance et propreté », slogan rappelant des paroles patriotiques, est inscrit sur des sacs poubelles à Paris et donne un air patriotique à un des objets les plus banals de la vie quotidienne, un sac poubelle. En même temps, ce sac poubelle parisien témoigne de l’omniprésence du danger latent d’un attentat terroriste tout comme du contrôle de l’état sur les déchets. Pourtant, ces différentes dimensions (danger terroriste, contrôle étatique, patriotisme) sont cachées par la banalité et l’aspect quotidien de l’objet lui-même : un sac poubelle. Les passants l’acceptent et ne se posent plus de questions. En agrandissant un sac poubelle en 2007, Loréna Diaz veut rendre conscient d’un fait qui, par sa familiarité et par sa trop grande visibilité, reste inconscient, sans susciter ni questions ni réactions.
Elle « active » ce grand sac plastique par une action se déroulant dans une rue étroite de Paris : la rue Visconti du 6e arrondissement. Plusieurs personnes rentrent dans le sac et doivent se déplacer sous les ordres de l’artiste. Il leur faut coordonner les mouvements à l’intérieur et se mettre d’accord les uns les autres. L’action simule l’omniprésence du contrôle restrictif de l’état en le rendant explicite, visible pour provoquer une réaction qui n’a plus lieu dans la vie quotidienne. En tant que tel « l’œuvre » est la réaction des participants dont l’artiste se voit comme moteur et catalyseur. Les participants, à leur tour, deviennent donc les artisans de « l’œuvre » de l’artiste qui leur ouvre les yeux en leur rendant leur capacité critique. Les photos polaroids en témoignent comme simples traces d’une action passée.
Lors de son arrivée à Paris en 2006, Loréna Diaz se promène dans les rues pour s’approprier cet espace nouveau. Ce sont les chewing-gums collés par terre qui frappent son regard. L’impersonnalité de l’espace public parisien sont en quelque sorte annulés par les chewing-gums et la salive qui se touchent, se superposent et se chevauchent sur le sol. Pourtant, c’est le rejet humain, un chewing-gum et de la salive crachés par terre, qui font une brèche dans l’absence de contact dans l’espace public. En encerclant les chewing-gums avec de la craie et en tirant des lignes entre les chewing-gums, Loréna Diaz rend compte de cette ironie des destins humains qui se touchent sans le vouloir et vivent les uns à côté des autres sans le savoir. En conséquence, le dessin abstrait, qui en découle, peut être considéré comme une constellation de destins. Pour cette action, Loréna Diaz amène non seulement des spectateurs à voir la complexité des rapports dans l’espace public, mais elle intègre également d’autres personnes dans l’action même de tracer le dessin des destins. Une fois de plus, elle agit comme moteur pour « activer » leur perception et leur conscience des faits. Elle les dirige afin de leur permettre de devenir acteurs de leur propre perception.
Faire de l’art pour Loréna Diaz, c’est penser et faire penser la réalité, c’est la rendre consciente. Rendre visible, c’est critiquer. A ce fin, les différents médiums artistiques lui servent de supports artistiques mais restent de simples supports. Elle y navigue librement sans vouloir fléchir sous une contrainte technique. L’action du grand sac poubelle montre qu’elle veut s’inscrire directement dans la réalité pour la problématiser, la rendre visible par une action la simulant. Son art est donc une fenêtre vers la réalité, selon Alberti, sans fenêtre ou du moins sans médium exploité dans un sens artistique.


















