


Julien Creuzet, Calme et tempête, 2010. Vidéo, muet, en boucle.


Julien Creuzet, Doudou, 2011. Sculpture, matériaux divers. 160 x 110 cm. Photo Michelle Gottstein


Julien Creuzet, Saint Colas, 2010 . Sculpture installation, résine, verre de pare-brise de voitures accidentées. Photo Pierre Capiémont


Julien Creuzet, Les sirènes, ensemble Attitude et Longitude, 2011. Sculpture. Photo Michelle Gottstein



Julien Creuzet, Sans titre (coquillages), ensemble Attitude et Longitude, 2011. Sculpture. Photo Michelle Gottstein


Julien Creuzet, Ifé, 2010 (extrait). Vidéo avec son, 23 minutes.

Julien Creuzet, Ifé, 2010 (extrait). Vidéo avec son, 23 minutes.

Julien Creuzet
Syncrétismes
par Camille Prunet, août 2011
Julien Creuzet a vécu en Martinique, carrefour des civilisations africaines, européennes et indiennes. De ces origines caribéennes découlent une recherche identitaire récurrente dans ses œuvres. Loin d’un propos anthropocentriste sa démarche intègre l’environnement animal et végétal, naturellement. Il revendique le syncrétisme qui l’anime, tissé de référence aux cultes animistes, à la religion chrétienne, à l’identité française, etc. Jouant avec les clichés et les particularités de l’histoire créole, il y puise de quoi enrichir une démarche artistique qui a su s’émanciper de ses racines.
Comme pour de nombreux artistes originaires des îles françaises de la Caraïbe, le concept de créolisation développé par Edouard Glissant tient une place importante dans l’œuvre de Julien Creuzet. Voici une des définitions que Glissant en proposait : « La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de langages qui produit de l'inattendu. C'est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C'est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l'interférence deviennent créateurs. C'est la création d'une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l'uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques »(1). La vidéo Calme et tempête (2010, en boucle, muet), réalisée à bord d’un avion, est un espace hors temps et hors champ. Filmée caméra au poing, avec pour tout matériel supplémentaire un rhodoïde collé sur le hublot, la vidéo réussit à déplacer le regard. Le spectateur est emmené dans un étrange voyage dans lequel une caravelle semble naviguer au gré des turbulences sur une mer agitée et dans un silence « mouvementé ». Un léger décalage, où ce que l’on prend pour la mer se révèle être une coiffe africaine, et donc le sommet d’un crâne. Ce bateau émerge comme l’histoire dans le cerveau d’un homme, comme une mémoire contrariée qui questionne le temps en se repassant en boucle la même séquence.
L’idée de la mémoire est présente dans de nombreuses œuvres de Julien Creuzet et s’associe souvent à un syncrétisme personnel. Doudou est une sorte de sculpture votive, si tant est que l’on puisse vouer un culte aux chiffons et rebuts textiles. Les chiffons jaunes sont jetés sur un fil de fer en forme de cornes de taureau à l’extrémité duquel surgissent deux goupillons. Un tas de polaires déchirées, multicolores, sont suspendus juste en-dessous. Le monde de l’enfance transparaît à travers la douceur des couleurs, des matières utilisées et le titre Doudou, nom donné à sa grand-mère par l’artiste et voulant dire "chérie" en créole. Typique du syncrétisme personnel de Julien Creuzet, ce « mélange créolisé de l’œuvre Monogram de Rauschenberg » comme l’artiste le dit lui-même, combine par sa forme et ses matériaux une improbable divinité. La série des Combines de Robert Rauschenberg, à laquelle appartient Monogram (1955-59), assemble des objets prélevés du quotidien pour en créer de nouvelles lectures. C’est ce qui ressort de cette sculpture, vision renouvelée du syncrétisme : « Je m’intéresse au syncrétisme religieux présent dans ces zones géographiques [les Caraïbes et le golfe du Mexique] comme une forme de métissage qui ferait partie intégrante des concepts de créolisation ». Julien Creuzet hisse au rang de divinité la femme, qui assume souvent tous les rôles au sein du foyer créole, tout en l’associant au ménage, rappelé par les chiffons jaunes, les goupillons et les vêtements en lambeaux.
Une autre sculpture de la série Combines de Robert Rauschenberg, Coca-Cola Plan (1958), consiste en trois bouteilles de Coca-Cola exposées dans une boîte en bois ouverte encadrées des ailes de l’aigle américain. Les bouteilles surmontent une boule d’escalier en bois, en forme de globe terrestre. L’ensemble fait penser à un retable, critique de la société de consommation et de l’hégémonie américaine qui induit une uniformisation culturelle et sociale. Dans Saint-Colas (2010), Julien Creuzet reprend la forme de la célèbre marque de soda. Composée du verre de pare-brises accidentées, cette bouteille repose sur le sol, éventrée et déversant le surplus de verre. Cette épave d’une marchandise somme toute banale mais désormais symbole d’un pouvoir qui n’a fait que s’accroître gît sur une mer de verre. Derrière ces éléments de consommation, le titre rappelle le statut paradoxal de ces objets profanes, amenés à être jetés mais qui finissent par avoir une influence sur le façonnement du monde, comme seuls les objets liturgiques ont pu en avoir. Sorte de bouteille à la mer, les bouts de verre échappés de la bouteille forment aussi une île. Beaucoup d’éléments dans les œuvres de Julien Creuzet évoquent ses origines insulaires : la mer, les îles, les bateaux, les coquillages, les animaux et plantes exotiques…
Dans Les sirènes (ensemble Attitude et longitude), des conques ou lambis d’où s’échappent des cheveux sont placés côte à côte formant une ligne sinueuse. Les cheveux évoquent ceux des sirènes, ici réduites à ce simple attribut et hybridées avec un coquillage. Le corps est absent : les coquillages ont perdu leur habitant et les cheveux leur propriétaire. Ces coquillages se trouvent facilement aux Antilles et avaient un rôle important du temps de l’esclavage car ils servaient à communiquer à distance les naissances, les décès, les fêtes, l’arrivée et les départ des bateaux de pêches. Beaucoup moins utilisés aujourd’hui, ils sont surtout appréciés pour leur beauté par les touristes. Julien Creuzet mêle ainsi un objet du quotidien des Antilles, la conque, à un élément de mythologie populaire commune à de nombreuses cultures, la sirène. La lisibilité des origines caribéennes de cet artiste ne limite pas son propos car il y échappe par télescopage, c’est-à-dire qu’il évite l’enfermement dans des références identitaires en agençant avec une spontanéité parfois déconcertante des éléments de tous horizons. Il revendique une filiation avec Bruno Peinado, dont le discours contient en effet certains points communs avec celui de Julien Creuzet : « Je tente de faire écho aux rumeurs du monde en m’appropriant les préoccupations de l’air du temps et en les reproposant sur un mode ouvert et décomplexé. Comme une reprogrammation ou ce que j’ai pu appeler une révolution silencieuse : prendre des objets lambda, les hybrider à plusieurs régimes de référents, qu’ils soient identifiés ou non, provenant d’une culture high, low ou outsider, et les redistribuer sous cette nouvelle forme créolisée » (2). Si sur le papier les préoccupations semblent similaires, dans la pratique les œuvres de Julien Creuzet s’éloignent assez nettement de celles de Bruno Peinado, plus axées sur la culture pop.
La forme du lambi se retrouve dans une autre œuvre, Sans titre (coquillages) de l’ensemble Attitude et longitude, aux dimensions beaucoup plus imposantes. Cette sculpture en bois est en deux morceaux distincts et séparés d’environ deux mètres. Julien Creuzet a assimilé, plus ou moins consciemment, tout un pan de la sculpture des années 1980 qu’il réinterprète. Rappelant notamment les sculptures de Richard Deacon, tels Untitled, 1980 (en bois) et Nosotres Tres, 2008 (en métal), l’œuvre joue sur le plein et le vide et sur les multiples lectures qu’offrent l’agencement de simples morceaux de bois. Forme schématisée du lambi, l’œuvre fait penser à un diamant et rappelle l’importance que ce mollusque a pu avoir, à la fois comme nourriture et objet du quotidien.
Tous les éléments utilisés dans ses œuvres renvoient à une identité composite car la Caraïbe a été et reste un carrefour de civilisations. Dans la vidéo Ifé, un enchaînement de visages prélevés dans des gravures de l’époque coloniale rappelle les bronzes d’Ifé. Le découpage des figures et les stries qui marquent leur visage les font ressembler à des empreintes digitales. L’artiste fait référence à la cité yoruba au Nigeria connue pour ses têtes en bronze ou en argile striées (XIIe – XIVe siècles), représentant le roi après ses funérailles. Celui-ci, lorsqu’il apparaissait en public, avait le haut du corps caché par un rideau de perles, d’où les stries. Ces têtes ont un caractère sacré et avaient pour but de rendre l’image du roi immortelle. Apparaissant sur fond noir dans la vidéo, ces visages prennent une aura particulière, tandis que cette succession d’identités aurait pu les rendre assimilables. Ainsi il n’annule pas la particularité de chacune des identités ni ne les fixe. Ce que les œuvres de Julien Creuzet dégagent c’est l’absence d’une identité définie, que la société privilégie pour sa stabilité, au profit d’une pensée composée d’identités plurielles et errantes : « Je crois que seules des pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement où jouent la peur, l'irrésolu, la crainte, le doute, l'ambiguïté saisissent mieux les bouleversements en cours. Des pensées métisses, des pensées ouvertes, des pensées créoles »(3).
(1) Edouard Glissant, propos recueillis par Frédéric Joignot, Le Monde 2, janvier 2005
(2) Extrait de l’interview de Bruno Peinado par Patrice Joly, Myself, Me & I, Editions Casino Luxembourg - Forum d’art contemporain, 2011.
(3) Edouard Glissant, propos recueillis par Frédéric Joignot, Le Monde 2, janvier 2005
