Jean Denant
"In Situ"
par Constance Moréteau – octobre 2010

Jean Denant travaille in situ. C’est un leitmotiv.

Au vu de l’histoire de ce topos, réactualisé sans cesse depuis le début des années 1960, les réalisations qui en découlent apparaissent plus ou moins attendues chez ce jeune artiste diplômé de l’école supérieure des beaux-arts de Toulouse.
Certains de ses sujets de prédilection comme l’urbanisme, le graffiti, les interventions dans des espaces réhabilités, l’éphémère font largement écho à cette constituante fondamentale de l’art contemporain.
Une partie plus petite de son corpus marquée par des allusions à la peinture de chevalet et combinées à la représentation de figures humaines ouvrent à l’in situ des territoires apparemment plus intimistes.

Pourtant, n’est-ce par d’ordinaire l’in situ qui est à considéré comme ce nouveau territoire pour l’art ? De nouveaux espaces sont investis par l’art et des œuvres remettent en question la prétendue neutralité du musée. La notion d’in situ revêt d’abord une dimension physique, géographique, sociale avant même qu’il soit question de métaphore etc. Comment se pourrait-il que les œuvres d’inspiration picturale puissent avoir ce pouvoir à une époque où le contexte s’assimile au contenu de l’œuvre, où le pictural est très souvent apparenté au monde bourgeois ?

Jean Denant déconcerte aussi par le croisement entre des ingrédients a priori antagonistes, comme dans Wood Graffity (2010). Il s’agit d’une série constituée de sept panneaux de bois de 160 x 120 cm dont la surface a été martelée par petites encoches. Sur un premier panneau apparaît un planisphère (existant en dix exemplaires), un parmi tant d’autres dans l’œuvre de Jean Denant.
Pour les planisphères, l’artiste se confronte à tous types de supports. Son favori étant la cimaise de la galerie quand une carte naît des coups de marteau sur le mur comme World Map exposé dans le cadre de l’exposition "Opération Tonnerre" (Espace Mains d’œuvre, Saint-Ouen, 2009) et réactualisé lors de l’exposition "Libertalia" (Galerie Lieu-Commun, Toulouse, 2009). Les zones géographiques sont dès lors sujettes à des effritements plus ou moins profonds selon la qualité du mur et la répercussion des impacts.
Les autres panneaux sont les supports d’arrêts sur image de ce qui pourrait être un film de guerre, d’une guerre mondiale. Le style est plutôt classique, réaliste avec une attention aux détails malgré les contraintes de la technique. Les angles de vues sont souvent spectaculaires au moyen de lignes de fuite très appuyées, de contre-plongées, de jeux contrastés de clair/obscur dans ces scènes monochromes. Le sépia apporte une touche rétro, poétique tout à fait étonnante pour ce climat violent.
Que vient donc faire l’allusion au graffiti apposé à un support plus traditionnel et où la bombe a été remplacée par une gouge de menuisier ? Comme le graffiti, c’est un travail qui requiert un vrai engagement physique de l’artiste. L’exécution s’est révélée extrêmement laborieuse et l’artiste avoue être réticent quant à reproduire l’expérience. La référence au graffiti s’explique aussi par le sujet même de la série, sa temporalité qui est celle d’un acte chronométré, d’une prise de conscience aiguë de l’espace alentour. L’artiste connaît bien le milieu du graffiti et les liens qui peuvent s’opérer entre musée et rue par ce biais. Malgré tout, il préfère séparer cette pratique du reste de son travail artistique. La première se fait entre amis, dans une ambiance plus décontractée, éloigné d’enjeux plus professionnels. L’intensité de la présence sur le terrain n’en est que plus forte. Mais, en 2007, il participe à l’exposition "Graffity Stories" qui est la première exposition dévolue au graffiti en France, organisée par le musée Paul Valérie de Sète, où l’artiste vit et travaille, et à laquelle participe le MIAM (musée international des arts modestes).
Pour Wood Graffity, le sentiment d’urgence bute sur cette impression de retrait du présent due au sépia. Ce sentiment prend une saveur différente selon la culture de chacun, selon le lieu de réception de la série. Ainsi, les territoires frappées par cette guerre, les protagonistes engagés ne sont pas précisés et c’est aussi le cas pour les frontières arbitraires sur le planisphère. Seuls les océans façonnent des contours reconnaissables de tous.

L’in situ voyage. Il se loge d’abord dans l’histoire de chaque visiteur. Chacun perçoit différemment l’espace et ses conflits.

Quand les œuvres de Jean Denant se déploient dans la troisième dimension, la construction d’un regard propre au visiteur est sollicité de manière qui m’apparaît plus évidente encore ; ne serait-ce que par les références nombreuses au champ de l’architecture.
Les expositions de Jean Denant sont souvent comparées à des chantiers de construction. Prenons l’exemple de l’installation réalisée pour l’édition 2009 de Jeune Création au CentQuatre, très proche de celle conçue pour la galerie GM de Montpellier en 2006. Les patrons évidés ayant servi à la fabrication d’un tank sont accrochés aux cimaises. Pour celui-ci du polystyrène bleu ciel a été utilisé.
Les architectes utilisent beaucoup le polystyrène lors des phases de conception et c’est sans doute le matériau le plus utilisé par l’artiste avec la cimaise, d’où proviennent des éléments de construction pour Chambres avec vue (Galerie ALaPlage, Toulouse, 2006) et l’installation « Sans Titre » présentée à l’Artenim art fair de 2007. L’identité processuelle de ces œuvres permet d’ailleurs de nuancer la connotation belliqueuse du tank qui est le seul objet achevé. La violence est quelque peu désamorcée à l’instar de Graffity Wood. L’autre objet en polystyrène bleu posé sur le sol est divisé par de fins découpages produits avec un fil chaud. Il est morcelé en partie, divisé entre une zone plane et une autre tout en relief. Là encore on serait tenté de parler de champs de ruine mais le polystyrène relativise cette interprétation.

S’agit-il de construction, de destruction, de reconstruction ?
C’est justement grâce à l’utilisation concomitante de ces deux moments de la pratique architecturale, celui de la conception et celui de la réalisation, que de telles questions peuvent se poser aisément.

L’in situ, c’est alors le choix ou non de décider si la présentation de l’installation dans un lieu spécifique en pérennise ou non la configuration présente : l’installation pourrait-elle pencher vers la construction par exemple ? Quoiqu’il en soit la chronologie des évènements reste incertaine.

L’éphémère est au cœur de The Precarious (2009), cet ensemble de représentions à la craie dessinés sur des tableaux noirs. La craie n’est pas fixée. C’est donc une disparition programmée. Jean Denant défie par là le marché de l’art et le provoque d’autant mieux que la finition des représentations est souvent léchée, précise. Les œuvres s’inspirent de photographies en noir et blanc que l’on imagine prises dans les années 1930, 1940 ou 1950. D’autres images font penser à de la peinture expressionniste, permettant peut être de mieux cerner cette période qui s’efface. L’accrochage de certaines des tableaux à proximité du sol donne l’impression d’un glissement des œuvres vers le bas, pour ensuite disparaître sous le sol. Les tableaux forment aussi l’appareillage d’un mur ou celui d’un monument et l’installation peut être installée dans d’autres lieux.

L’in situ signifie ici un effacement irrémédiable en dépit d’une tentative de structuration. L’idée reste la même lorsque l’artiste crée une reconstitution comme celle de Worker Archeology (Able Gallery, Berlin, 2009) où par une série de moulages, la création de modestes artefacts, Jean Denant imagine les traces laissées par les révoltes ouvrières de 1953 en Allemagne de l’est, très actives à Berlin. Les alternances entre évidement et plein, entre figuratif et abstraits participent de nouveau de cette esthétique où la violence est potentielle, insaisissable. La représentation schématique de la benne sous la forme d’un wall painting ne permet pas que l’on distingue les résidus du chantier. La ligne blanche est seulement là pour clarifier la lecture.

Cette réflexion sur le retour des choses à la matière a atteint un de ses acmés avec la sculpture, sans titre, créée pour "Auto/portrait", qui est la première exposition de Portraits (2010).
L’autoportrait de l’artiste est une commande, et Jean Denant ne s’était jamais essayé à ce genre fort délicat. Là où d’ordinaire, l’engagement physique de l’artiste, l’assujettissement de ses gestes à la force propre des matières aboutissent malgré tout à des installations harmonieuses, à des jeux de lumières savamment orchestrés, le choix de l’assemblage donne ici l’impression d’une transformation stoppée abruptement. Le polystyrène, le placoplâtre semblent avoir été extraits de la terre au même titre que la pierre, exhumant une mémoire. Le miroir est le seul élément dont les contours ne sont pas accidentés, mais il ne se distingue pas tout à fait des autres composants, étant également pris par le serre joint. Le tout forme une stratification tellurique. L’architecture apparaît plutôt en filigrane, de manière archaïque, quand il s’agit encore d’interroger le sol bien que la suite du processus soit évoquée par la présence de tous les matériaux phares de l’artiste. Le socle même de l’oeuvre est ce caisson de chantier qui crée une distance avec le white cube, cette apparente neutralité de l’espace d’exposition.

La sculpture pourra être présentée dans différentes institutions, mais l’expérience de l’artiste avec les matériaux aura rarement été aussi forte que pour sans titre.

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