Henriette Grahnert
C'est tout simplement pas simple
par Constanze Fritzsch
Avant de commencer ses études d’arts plastiques à la Hochschule für Graphik und Buchkunst (École des Beaux-Arts) de Leipzig, Henriette Grahnert, née en 1977 à Dresde, suivait une formation de menuisier. Pendant ses sept ans d’études à la HGB qui se trouve dans la lignée de la peinture figurative qui propose un enseignement basé sur la technique, Henriette Grahnert découvre son inclination pour l’abstraction. Un décalage entre elle et l’école de Leipzig en découlait et s’affirme toujours. Après ses études, elle a donc pris un certain temps pour effacer les traces de son enseignement afin de trouver sa voie dans la peinture.
Ainsi, un de ses sujets principaux est la peinture, le processus de peindre et le monde de l’art qui l’entoure et l’engendre car, d’une certaine manière, il faut s’y affronter et s’y positionner.
Le monde de l’art se présente comme une pile de peintures différentes qui s’entassent les unes sur les autres Sans Titre (2005), un Navire à charge (2005) ; des tableaux divers qui dépassent et dégoulinent de peinture fraîche. Vu la hauteur de l’entassement et de la quantité des pièces, une reconnaissance précise et détaillée des différents tableaux semble impossible. Il s’agit d’un panneau d’indicateur (Hello and Goodbye, 2005) avec trop d’indications, qui dirige dans trop de directions, et ouvre vers une diversité embrouillée disant aussitôt « Hello » pour en annoncer tout de suite le « Goodbye » : une rapidité de successions de styles insaisissables. Il faut se frayer, se creuser son propre chemin dans cet amoncellement de styles et de genres et de tableaux, dans cette sucession de changements et de rejets.
La vitrine, objet typique de toutes les institutions de l’art permettant de présenter dignement les œuvres aux spectateurs, est remplie de moisissure (Vitrine de moisi, 2005). Henriette Grahnert détourne donc la sacralisation de l’art par les institutions sur deux niveaux : premièrement, elle ridiculise ce processus en montrant une vitrine exposant de la moisissure et deuxièmement, elle peint une vitrine en tant que représentant de l’institution de l’art elle-même moisie et donc pourrie de l’intérieur.
Henriette Grahnert met en question la scène artistique qu’elle dévoile comme un Bla Bla Blasen Bla Bla (2008) : un ballon rempli d’air donc vide, fixé sur une peinture abstraite. Le discours vide est posé sur une peinture pour la mettre en valeur mais qui ne s’y pose finalement que sur la surface alors superficiellement. L’artiste organise son Triomphe (2006) afin de devenir la New Star (2005). Cependant, le triomphe percé et ainsi acquis donne sur un noir indéfinissable et la nouvelle star se trouve tachée et difforme sur un fond brun, ce qui s’avère être aussi vide que le ballon fixé sur la peinture abstraite.
Henriette Grahnert décrit une scène artistique superficielle où chacun cherche à se tisser un réseau qui se tienne, sans trous, pour éviter le Problème de réseau (2007) et pour contourner le fait d’être aussi mal placé dans une fête, que la partie rayée sur une peinture dominée par des formes rectangulaires (The Wrong Party, 2006). L’artiste y joue un rôle et se balade en star On the Catwalk (2006) où elle doit attirer l’attention et la reconnaissance des flashs de journalistes et critiques d’art symbolisés par la peinture jetée et dégoulinante de la toile, tandis que le Backstage Styling (2008) découvre une face décrépite, non lisse et recouverte de pansements qui tentent de traiter et de cacher maladroitement les petites plaies.
Néanmoins, Henriette Grahnert dépeint le processus de peindre sans glamour : on se tache, on se salit (Suspendu, 2004) et on laisse une Vieille chaussette de peintre puante (2005). C’est un procédé de remise en question et de doutes qui demande la personnalité de l’artiste tout entière : l’artiste y laisse couler Sang, Sueur, Larmes et Pus (2007). La réponse du mode de fonctionnement ne semble jamais acquise et doit être chercher durant chaque processus à nouveau pour se perdre le plus souvent complètement : Ah, ce n’est pas ça (2005), un arc-en-ciel brisé au milieu qui ne s’intègre pas dans une composition de parties hétéroclites géométriques, monochromes et de taches. Henriette Grahnert rend la manière de peindre visible et montre sa matérialité par des stries, la peinture jetée sur la toile et les différentes couches se superposant. Elle le rend visible grâce aux moyens de la peinture elle-même.
Henriette Grahnert se sert le plus souvent d’un ton ironique dans ses peintures : une ironie qui s’avère être du sarcasme traduisant le dilemme dans lequel elle se trouve : elle profite du succès de l’école de Leipzig dont elle rejette le comportement et les allures. En donnant une parodie des faits, elle s’ironise donc également elle-même car il ne lui reste plus rien que l’humour.
Cette ironie se cristallise dans les titres des tableaux : méthaphores de la langue parlée qui s’ajoute aux images. Il ne s’agit pas d’images-mots mais bien d’un langage pictural enrichi par la parole. Les titres ouvrent le champ de la compréhension non seulement vers le monde de l’art mis en question mais, de même, vers les relations humaines et le comportement des êtres en général.








