Enrico Freitag
Réalité abstraite
par Constanze Fritzsch

Enrico Freitag est originaire d’Arnstadt, petit village de la forêt thuringienne, où il découvre rapidement les activités artisanales grâce à son père qui entretient une grande passion pour le bricolage. Rapidement il se met à recopier images et publicités. Il entreprend progressivement de créer ses propres images, reprenant le plus souvent des sujets qu’il aborde lors de ses cours d’arts plastiques. Ces expériences au cours de son enfance et de son adolescence le décident à étudier l’art. La peinture occupe peu de place à ses débuts, il préfère explorer les différents supports qui lui sont proposés. Les circonstances, des commandes et une exposition le décident à se consacrer à nouveau à la peinture et le conduisent au style qui est maintenant le sien.

À l’origine de la peinture d’Enrico Freitag, il y a la confusion entre d’une part les images de son propre passé (pour les œuvres de 2006 et 2007) et d’autre part les images sorties des médias (pour les œuvres de 2008 et 2009).

Dans les images de 2006, Enrico Freitag représente essentiellement des scènes de la vie rurale où il a passé sa jeunesse. Est dépeinte chaque étape de la récolte de prunes, de la cueillette au rassemblement et à la mise en boîte. Le thème de la récolte apparaît dans une autre image qui porte le titre ironique ça démange, où l’on voit deux corps rougis par le soleil faire les foins. Le tableau Rouge (en référence aux pull-overs des deux personnages) évoque une autre activité quotidienne de la vie rurale : la coupe du bois.
En 2007, Enrico Freitag essaie de capter la vie quotidienne à Weimar, où il étudie au Bauhaus. Il fige par l’image le collecteur de bouteilles de la ville cherchant dans les poubelles des déchets qui l’intéressent. Il dépeint certains lieux bien connus de la ville, comme les ruelles de la vieille ville ou bien la Galerie Eigenheim, contre les vitrines de laquelle un groupe de retraités collent le nez. Certains tableaux se rapprochent de scènes de genre, comme celui qui représente un joueur d’accordéon dans la zone piétonne ; la référence à une scène de genre est soulignée par le titre Le chien aime ça, elle non.

En 2008 ses travaux mettent au premier plan l’allégorie, la représentation visuelle d’une pensée abstraite, ce qui était déjà présent dans Seul (2007) ou dans On a le droit d’être triste parfois (2006). Dans Parfois tout est tellement simple, trois personnes marchent dans un paysage ouvert, vers un avenir ouvert et libre, ce qui rappelle la composition de Wolfgang Mattheuer dans Derrière les sept collines (1973). Dans Esprit du temps, une femme voilée et agenouillée pleure et fait son travail de deuil, ce qui rappelle l’actualité, notamment la guerre dans la bande de Gaza fin 2008 et début 2009. Les éléments narratifs permettent ainsi au spectateur de susciter ses associations d’idées et d’explorer l’ensemble de l’image, de l’épuiser.

Les œuvres actuelles apparaissent plutôt comme une réflexion sur la vie, ses situations et événements. De figures humaines de petite taille sont représentées dans des situations conventionnelles (par exemple en train de lire un journal) et le titre de l’œuvre constitue aussi bien une allusion à ces situations ordinaires qu’un commentaire ironique à leur propos.

Le travail d’Enrico Freitag consiste essentiellement dans le but de générer de la réalité. Il assemble des éléments du réel qui sont retraduits pour devenir une vision subjective sur la réalité, comme dans ses deux derniers tableaux, où l’insouciance enfantine apparaît sous les traits d’enfants en train de faire de la balançoire et où la solitude prend la forme de personnes assises à la même table tout en restant isolées les unes des autres. Le caractère fragmentaire et parcellaire de ces bribes de réalité, qui sont ici mises ensemble, se trouve encore renforcé par l’utilisation de pochoirs dans les œuvres du début de l’année 2006. Dans ses travaux postérieurs à 2008, il juxtapose des entités abstraites et figuratives, dont l’unité est évoquée par le titre. Le titre apparaît comme un niveau supplémentaire qui suggère une interprétation de l’œuvre et qui donne, en un clin d’œil, une clef de compréhension, comme dans le tableau Et elle pensait qu’elle aurait déjà tout vu. Les titres, comme les images, se servent des scènes de la vie quotidienne comme lieu commun (On a le droit d’être triste parfois) ou propose au spectateur une intrigue qu’il doit résoudre (Le chat n’est pas mort et ce n’est pas un sac de poubelle).

C’est à partir de la perception de la réalité et des images qui l’entourent qu’Enrico Freitag travaille. Selon les analyses de Hans Belting dans Pour une Anthropologie des images, lors de la perception du monde extérieur, chacun anime l’image qu’il perçoit en la détachant de son médium. Ainsi « l’image » devient transparente et s’enracine dans notre imaginaire. La perception peut donc être considérée comme un acte analytique de l’enregistrement des données visuelles et des stimuli extérieurs qui rend visible l’image comme forme, comme Gestalt, grâce à une synthèse.
Faisant écho aux explications de Hans Belting sur le processus de la perception, l’artiste détache l’image de son contexte et de son médium, afin de l’incorporer à son propre médium, la peinture, dans un acte d’animation. Ce processus d’animation a lieu à deux niveaux.
En tant que spectateur et collectionneur d’images virtuelles, il se sert pour ses recherches du fond d’images qu’il trouve sur Internet. Par cet acte d’animation, Enrico Freitag redonne à ces images fréquemment reproduites leur aura, selon le terme de Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique : il fait en sorte qu’elles ne soient plus reproductibles et leur redonne leur matérialité et leur particularité à travers la peinture. Il confère à ses images le hic et nunc qui définit l’aura selon Benjamin, l’authenticité apportée par le support matériel unique et le caractère d’un lointain.
Dans les premières œuvres, l’acte d’animation se produisait comme acte de souvenir (dans le sens d’une reconstruction par une implication de la réalité présente, qui se manifeste comme décision artistique). D’après Bergson dans Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit, les images passées se mêlent à la perception contemporaine. Le passé se matérialise grâce à la reconnaissance, grâce aux associations faites avec le présent. La mémoire s’enracine dans les perceptions corporelles et se trouve ainsi actualisée. L’image du souvenir vient avec la perception et fait partie de la perception. Mémoire et perception sont inséparables, la mémoire suppose la perception et l’explique. Par le fait même de se matérialiser, le souvenir engendre des sensations et cesse dès lors d’être souvenir, pour devenir quelque chose de vécu actuel. Les images du passé d’Enrico Freitag trouve une nouvelle matérialité grâce à la perception artistique de sa peinture et mêlent l’acte du souvenir à celui de la composition de l’image. À travers ces images de souvenir, l’artiste donne à voir au spectateur sa vision du présent et la lui fait sentir dans l’actuel.

www.enricofreitag.de

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