Émilie Brout et Maxime Marion

par Géraldine Miquelot
novembre 2012

Photos de vacances partagées sur FlickR et scènes emblématiques de grands succès d’Hollywood : beaucoup de matériaux utilisés par Émilie Brout et Maxime Marion nous sont familiers. On les côtoie quotidiennement sur nos téléphones intelligents sans penser que, ce faisant, on alimente des centaines de bases de données accessibles par n’importe qui sur Internet. N’importe qui ? Notamment les programmes que ce jeune duo d’artistes crée pour former, à partir de ces ressources potentiellement inépuisables et assurément bordéliques, des fictions.

Dans The Road Between Us (2008-2010), le visiteur-joueur est invité à choisir un endroit de la planète sur écran tactile figurant une carte du monde. À partir de ce point, une trajectoire se dessine et l’on voit défiler, sur un autre écran, toutes les images prises sur cette trajectoire et partagées sur FlickR. Ce second écran utilise en toile de fond GoogleEarth pour montrer où les photos ont été prises. Par définition, « seules » les photographies géolocalisées sont donc prises en compte dans cette œuvre, puisque que ce sont leurscoordonnées qui décident de la trajectoire à suivre à partir du point décidé par le visiteur. Restriction du choix dans la multitude des images disponibles sur FlickR ? Que nenni : la plupart des appareils numériques possèdent aujourd’hui un GPS (sans compter les appareils photo intégrés à des téléphones portables) et associent automatiquement ses coordonnées géographiques à la prise de vue – souvent à l’insu du photographe. Le programme créé par EBMM dispose ainsi d’une base de données exponentielle, puisque les images chargées parmilliers chaque jour sur FlickR sont prises, de plus en plus, à l’aide de téléphones et autres appareils équipés d’un GPS. Alors qu’il y a quatre ans, beaucoup de photos étaient situées approximativement, car géolocalisées à la main par les personnes qui les mettaient en ligne, aujourd’hui la plupart sont très précisément situées. Une façon un peu percutante de se rendre compte de l’omniprésence, et même l’omnipotence des nouvelles technologies sur nos vies. De là à fantasmer sur les intérêts financiers (et autres) que peuvent en tirer les sociétés de partage de fichiers sur Internet, il n’y a qu’un pas.

Pour autant, si l’on qualifie cette œuvre de « politique », ça étonne presque les artistes :« Quand on a montré la pièce à l’exposition “Dark Designs”(1), le côté politique de The RoadBetween Us était fondamental. On la voyait comme un avertissement sur les dangers à exposer nos informations personnelles. Nous, c’est plutôt le télescopage de différentes échelles qui nous motive : entre vie privée – il y a beaucoup de photos de vacances de type touristique, mais aussi des scènes assez intimes dans ces images – et des vues satellite de la planète, prises à des kilomètres du sol ».

Dans The Road Between Us, il est même permis de rêver : les artistes décrivent la pièce comme un « générateur de voyages imaginaires », qui confronte différentes images, prises par différentes personnes et dans différents contextes, au sein d’un même ensemble. Cinq, six ou douze photos assemblées dans une trajectoire décidée de proche en proche et hop ! une histoire se construit. Au pied de Notre Dame de Paris, on trouve des vues de la cathédrale, un groupe d’amis, un détail de la nef, diverses gargouilles et d’autres détails de la façade. Prises en couleur et en noir et blanc, de jour et de nuit, en plein soleil etsous la pluie, ces images ne partagent assurément que leurs données géographiques. Le fait de voir, en même temps que chaque photo, le nom (ou pseudo) et l’avatar de chaque photographe nous les fait paraître plus proches, et on aimerait presque savoir que ces gens se sont rencontrés au moment de la prise de vue… Pour dé-télescoper les différentes échelles en jeu dans The Road Between Us, Émilie Brout et Maxime Marion ont remercié certains des auteurs pour leurs images, recréant un contact humain dans un univers par trop électronique – et peut-être aussi pour se rassurer sur l’usage qu’ils font de ces images : aller chercher de la donnée personnelle d’accord, mais en solidifiant un lien « social » finalement assez ténu sur la Toile.

Utiliser des données horizontales qualifiées – ici des images a priori indifférenciées mais contenant leurs coordonnées géographiques – et leur donner du relief apparaît comme uneconstante dans le travail d’Émilie Brout et Maxime Marion. Si de nombreuses réserves de données sont déjà disponibles sur Internet, EBMM en créeégalement de nouvelles, sur des critères apparemment moins arbitraires mais permettanttout de même une certaine forme de hasard. Dans ce cas, la qualification des données,et par là même leur classification potentielle – qui permet leur exploitation –, n’est plusautomatique. Pour Dérives, composée d’extraits de plus de 1500 films (pour le moment…),ce sont les artistes qui ont ciblé, collecté puis qualifié leur matière première : des scènes de cinéma dans lesquelles l’eau est présente sous une forme ou une autre (océan, verre d’eau, pluie, glace, vapeur ou encore puits, baignoire ou tuyau d’arrosage). Chaque extrait est affublé de plusieurs tags permettant au programme de créer des « familles » d’extraits, des groupes de séquences qui, diffusées à la suite les unes des autres, créent du sens. L’œuvre, une sorte d’anadiplose cinématographique, crée ainsi des enchaînements générés à partir d’un point commun d’une séquence à l’autre : forme de l’eau, présence de bulles,d’animaux, de sable, d’accessoires de pêche… Par le jeu des tags multiples qui créent autant d’entrées pour chaque unité de cette base de données, on peut donc rester sous l’eau pendant une dizaine d’extraits, mais aussi passer d’une scène de tempête à une scène de soif extrême en quelques secondes sans remarquer les étapes intermédiaires, pourtant bien présentes. Et si les extraits peuvent être diffusés plusieurs fois dans l’œuvre, leur enchaînement, lui, sera éternellement renouvelé.
Primée et bientôt acquise par la fondation François Schneider, l’œuvre surfe – si l’on peut dire – sur la vague du développement durable, dont l’eau est l’un des enjeux principaux : où que l’on se trouve sur la planète, l’eau potable viendra tout simplement à manquer un jour ou l’autre. Dans ce contexte, en faire le sujet d’une œuvre générative à la durée infinie relève presque du sarcasme. Heureusement, le cinéma n’a pas attendu nos prises de conscience écologiques pour s’approprier cet élément. En témoigne le tout premier film de fiction exploité en salles dans l’histoire du cinéma, inspiré d’un célèbre gag : Arroseur et arrosé (Louis Lumière, 1895), évidemment présent dans Dérives. 1500 extraits ne sauraient former une liste exhaustive de tous les films contenant une scène d’eau mais, de l’invention du cinéma à 2012, produits sur les cinq continents et dans tous les genres dela fiction, les films présents dans Dérives se veulent représentatifs de toute la production cinématographique.

En travaillant avec des programmes génératifs, Émilie Brout et Maxime Marion ont à effectuer un certain nombre de choix qui assurent des formes systématiques et basculent dans l’ère du presque infini. Presque, car la pérennité des appareils limite tout de même la durée de vie des œuvres. Pour EBMM, l’art numérique peut aussi être un moyen de redonner une dimension tangible à des outils que l’on identifie comme immatériels : les images de Google Earth, malgré l’impression de modélisation infographique que donnent les effets 3D, sont initialement des photographies d’un territoire existant. À l’inverse, lorsqu’ils rassemblent de cette manière l’analogique et le numérique, les artistes révèlent la « fausse authenticité » que l’ont prête facilement à l’analogique. On sait depuis l’arrivée du numérique que les scènes de cinéma récent sont en grande partie retouchées, de même que les photos de coucher de soleil ou de la Tour Eiffel, mais le seul fait de « cadrer » le visible, première forme de trucage, se fait depuis l’invention de la photo.

Une autre partie de leur travail est fondée sur une sélection réduite de films, chacun étantretravaillé de manière plus pointue. C’est le cas dans Hold On et Google Earth Movies. Les films dont les extraits composent ces deux œuvres, s’ils ne sont pas directement issus dela Toile, font partie d’un certain imaginaire collectif : Saturday Night Fever, Top Gun, The Shining ou encore Apocalypse Now sont connus par tous, au moins de réputation ou sous forme d’extraits utilisés dans les cours de sémiologie iconographique de première année defac de communication. D’ailleurs, comme beaucoup de produits culturels, Internet a permissinon de les produire, du moins de les populariser.

Culture populaire ? Oui, jusqu’à un certain point. Parce que les artistes les trouvent un peu ennuyeux, certains films ultra populaires ne feront pas partie du casting. En entendant cela,on amorce un début de protestation bien pensante, et puis on se ravise. Alors que Dérives se doit de présenter toutes sortes de productions, le caractère inépuisable et infini du génératif ne fonctionne pas à tous les coups. Le travail qu’ont nécessité les Google Earth Movies justifie un choix judicieux des matières premières. Les Google Earth Movies sont des recréations, à partir des images de Google Earth, de scènes mythiques de plusieurs films célèbres. Les acteurs sont absents des images, mais chaque plan et mouvement de caméra du film initial est reproduit dans les décors originaux, paysages ou villes, au son de la bande son originale, dans la même lumière dujour. Ainsi, l’on peut revivre l’ouverture de The Shining (Stanley Kubrick, 1980), dans une vallée de l’Oregon, au son d’un Dies Irae désormais célèbre, sans la voiture qui transporte Jack Torrance (Jack Nicholson) vers l’hôtel Overlook. Arrivés à destination, une surprise : l’hôtel est bien là, mais sa photographie, issue d’images prises par satellite, reste en deux dimensions dans des montagnes au relief pourtant fidèlement rendu sur Google Earth. Ce faisant, les Google Earth Movies font la mise au point sur autre chose que l’action : le décor, les mouvements de caméra, et la bande son. Sans les comédiens, point d’action ? Pas si sûr. Une fois re-tourné dans Google Earth, Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984) apparaît dans toute sa complexité. Si la scène choisie semble plus intimiste – un enfant assiste à la mort de son grand frère, dans un quartier de Brooklyn – le travail d’EBMM révèle la subtilité des mouvements de caméra. Au son des dialogues originaux, l’on se rend compte que le cadreur accompagne, discrètement mais fidèlement, chacune des émotions exprimées. Une manière de regarder autrementle cinéma : pas besoin de grands travellings pour vous faire dresser les cheveux sur latête. De la même manière, ce n’est pas toujours le jeu des acteurs qui explique qu’une scène « fonctionne » émotionnellement. Dans un autre extrait de cette œuvre, la Chevauchée des Walkyries de Wagner quiaccompagne l’arrivée fracassante d’hélicoptères dans Apocalypse Now (Francis FordCoppola, 1979) nous prend en flagrant délit de conditionnement musical : tout le monde n’a pas vu le film en entier mais cette partie de la BO fait partie des grands classiques, identifiant le film bien mieux que son casting ne le fait. Le film « googleearthisé » devient cryptique si l’on s’en tient aux images : des plans de ciel vide rendent imperceptibles les vues panoramiques sur les dizaines d’hélicoptères et les zooms rapides, typiques des années 1970, sur leurs équipages. La musique – élément diégétique central puisqu’elle est le signe de la folie du colonel Kurtz –, identifie le film et accentue la cruauté de la scène.
L’exercice de style que constitue la recréation de ces extraits nécessite des heures de travail minutieux. On comprend mieux, alors, que les artistes sélectionnent leurs films en fonction de leurs goûts personnels… Pour autant, pas question pour eux de s’en tenir à la facilité. Les séquences choisies doivent garder un intérêt une fois transformées en Google Earth Movie : mouvements de caméra, décors, bande son mais aussi continuité narrative et surtout, cohérence avec le sujet de l’œuvre. C’est ainsi que la scène finale de Blow Up (Michelangelo Antonioni, 1966), guère photogénique, trouve toute sa place dans les Google Earth Movies. L’ensemble du film repose sur l’idée de voir, révéler et percevoir la réalité, idée qu’Antonioni présente notamment sous la forme d’une troupe de mimes qui ouvre et ferme le film. La scène recréée en Google Earth Movie est celle d’une partie de tennis jouée par ces mimes. Alors que dans le film original la balle est déjà fictive, ce sont les comédiens qui disparaissent à leur tour dans la séquence recréée par EBMM. Subsistent les mouvements de caméra qui font exister, malgré tout, le jeu de manière étonnamment dynamique.

Dans les Google Earth Movies, si les mouvements de caméra sont sûrs, la définition des décors l’est moins – la faute au poids de ces images. Un panoramique ou un travelling troprapides empêchant les photographies de se charger complètement, l’exercice est périlleux : il transforme la scène à moto de Roma (Fellini, 1972) en une traversée de pixels incongrus, alors qu’on est supposé parcourir les quartiers les plus touristiques de la ville – ses plus grands monuments historiques, donc. Or dans ce film, Fellini raconte également le drame archéologique de la construction du métro romain, en une scène mythique qui découvre et détruit simultanément des trésors de fresques antiques. Dans la scène choisie par EBMMet tournée avec Google Earth, si l’on n’a pas toujours le temps de voir les monuments, on aura au moins une idée de ce que représenterait leur disparition dans le paysage romain contemporain.

Google Earth Movies existe également sous forme interactive, qui nous permet de regarder autour de la caméra, d’avoir un aperçu sur le hors-champ que le réalisateur a décidé de laisser de côté. C’est comme si l’on suivait le cadreur en lui demandant, parfois, de tourner la tête. Google Earth Movie est donc une œuvre adaptable à son exposition : dans saversion non interactive, il s’agit d’une vidéo continue qui nous emmène dans les différents points du globe où on été tournées les scènes célèbres. On retrouve alors la passivité dans laquelle il est possible de s’immerger dans un film de cinéma. Sous prétexte qu’il s’agit d’art numérique, l’interaction n’a pas à être systématique.Google Earth Movies et Dérives ont en commun de proposer une autre manière de voir ces films… mais alors, quand Émilie Brout et Maxime Marion vont au cinéma, ne laissent-ils pas de côté toute délectation passive pour guetter les scènes d’eau et les recréations possibles sur Google Earth ?

« Non, répondent-ils en cœur, on se demande aussi si on peut le jouer ! »

Jouer un film, vraiment ? C’est ce qu’ils proposent dans Hold On, jeu vidéo fondé sur des scènes de cinéma dans lesquelles, cette fois, le héros est primordial puisque c’est lui quele visiteur incarne. Aux commandes du jeu, le visiteur peut décider de la chorégraphie de John Travolta dans Saturday Night Fever (John Badham, 1978), du parcours de Danny dans les couloirs de l’hôtel de The Shining ou encore des coups de poings de Min-Sik Choi dans Old Boy (Chan-Wook Park, 2004). Les actions du comédien deviennent des unités que levisiteur « sample » à sa manière, rejouant donc, dans la foulée, aussi bien les mouvements de caméra que la bande son du film original. Fondé sur des extraits assez courts, Hold On permet de se mettre dans la peau d’un personnage sans s’embarrasser de l’histoire originale.

Voilà ce que semblent faire Émilie Brout et Maxime Marion : collecter des trucs et les réagencer comme ils l’entendent, aboutissant parfois à des années-lumière de la source initiale de leur matériau. Un peu l’inverse de ce que l’usager moyen fait sur Internet, en somme : lancer des petites choses et les laisser, sans toujours le savoir, atterrir aux quatre coins de la planète. En regardant leur matière première, il y a de quoi devenir parano… mais dans cette collecte,les scènes de cinéma les plus construites et les images les plus précisément documentées basculent dans un nouveau mode : celui de la fiction désarticulée et de la narration plurielle.

(1) « Sombres Desseins/Dark Designs (Art, technologie & conspirations) », 14 - 24 octobre 2008, Maison d'Ailleurs,Yverdon-les-Bains, Suisse. Exposition en partenariat avec Transmediale – Berlin.