Damien Valero
L’incise de l’être

par Lionel Dax

Gravures de lettres : Commencement de l’être

Peux-tu évoquer ton parcours ?
Avant d’être artiste, j’ai eu une formation scientifique, en physique et en mathématique, en vue d’intégrer une école d’ingénieur. Mais dès l’âge de 10 ans, j’allais dans les ateliers des beaux-arts à Amiens pour suivre des cours d’arts plastiques. J’ai aussi beaucoup voyagé, notamment un séjour aux Etats-Unis d’un an juste avant mon bac. C’est à mon retour que je me décide à suivre une carrière dans les arts ce qui n’a pas été sans fracas. Mes parents étaient contre ce choix et j’ai dû me débrouiller tout seul pour continuer dans cette voie… J’avais très envie de retrouver l’odeur des ateliers que j’avais pu goûter aux beaux-arts d’Amiens et une liberté qu’on n’a pas dans l’éducation traditionnelle. Suite à une rencontre avec France Mitroffanof, qui était une amie de Perec, je suis son conseil et je tente le concours des arts-déco.

J’entre donc dans cette école en 1990. C’était le grand boum des golden boys de la publicité. Et dans l’école, on se destinait plus à la carrière de graphiste mais j’ai choisi une autre voie, celle de l’image imprimée et de l’illustration. Et par la suite, je me suis orienté vers la vidéo et la photographie tout en travaillant la gravure. C’est dans ce cadre, que j’ai expérimenté à fond la sérigraphie. Et après, sont venues d’autres rencontres avec Jean-Louis Pradel, avec Peter Keller qui faisaient partie de l’Atelier National de Recherche Typographique. Peter Keller dirige à cette époque l’atelier situé à l’Imprimerie Nationale, et en voyant mes dessins, il me propose de faire de la typographie. Il trouve que j’ai un dessin en masse plus qu’en trait. Il m’incite fortement à passer le concours devant un jury. Je deviens alors un chercheur en typographie et je travaille pour le compte du ministère de la culture pendant un peu plus d’un an. Parallèlement à ces expériences, je me suis inscrit en faculté pour écrire sur mon travail, j’ai donc écrit un mémoire dont le titre était déjà : « L’incise de lettres », esquissant un lien entre l’art et l’écriture.
J’essayais de trouver une relation, un développement entre ce qu’a été la typographie dans le passé et comment elle pourra évoluer dans le futur. Il y avait une référence directe avec le mouvement Lettriste des années 70. Ce qui intéressait la Sorbonne c’est qu’il y avait pour la première fois une personne venant des arts-déco qui allait réfléchir sur un domaine appliqué en arts plastiques, une sorte de transfert des arts-déco vers le domaine universitaire. Depuis les accords entre les arts-déco et la Sorbonne, il y a dû avoir au moins 10 transferts de ce type dont un très bon, celui de Roxane Jubert qui a fait un très bon livre sur la typographie et le graphisme au 20ème siècle.

A la fin de ces recherches, je voulais m’installer. Etant major de promotion, j’avais le droit de déposer un dossier auprès de la DAP pour obtenir une aide de location de matériel. Et j’ai acheté avec cet argent ma presse à graver qui est toujours là. J’ai donc commencé un travail de gravure en m’inspirant de vieux dessins typographiques du moyen-âge et de gravures sur pierre datant des Phéniciens. J’étais aussi fasciné par tous ces codes alchimiques que je trouvais formidables dans la plasticité, dans le dessin et dans les messages qui pouvaient être sous-jacents. J’ai donc travaillé sur ces plaques de gravure en me disant qu’il fallait aussi gagner sa vie. C’était moins coûteux de se lancer dans la gravure que dans de grandes installations sonores ou vidéos. Je présentais mes gravures à la fois comme une recherche mais aussi comme une œuvre en soi. Il y avait bien sûr des éléments déjà existants que je transformais et j’imprimais en tirage unique. C’était ma signature à l’époque. Faire une œuvre unique sur un médium voué à la reproduction. Je voulais montrer au public qu’on passe tous les jours devant un C, un A, devant un message fait de lettres, mais on s’arrête difficilement sur la beauté et la plasticité d’un caractère, d’un signe. Et j’aimais mettre cette question en avant avec mes gravures. Montrer qu’un A peut être une œuvre en soi. C’était important, parce que je trouve que dans l’histoire de l’humanité, les signes typographiques, l’idéogramme ou les graphes, il y a comme une énigme du langage. Comment allier langage et lecture juste par un code. La lettre A, c’est rien, c’est complètement abstrait, mais tout le monde comprend que c’est un A. Et on le prononce, c’est un son et on le dessine, c’est une forme. Je trouve ça fascinant. La lettre comme unité comprenant l’infini. Si on prend le A, ses multiples dessins, son origine Aleph, toutes ces recherches de codification pour le langage. A un moment donné, je me suis intéressé à la lettre X. D’où venait le X ? La naissance des signes captivait mon attention. Sur cette question, j’ai réalisé environ 1 500 gravures sur une bonne période. De ce fait, je suis allé voir la BNF, au cabinet des estampes, et je leur ai montré mon travail. Ils ont voulu en acquérir un certains nombres. A la suite de ça, il y a eu comme un tournant. J’ai arrêté la gravure, j’ai repris la peinture, notamment la peinture à la cire, l’encaustique, qui est aussi une pratique ancienne, qui a plus de 2 000 d’âge. Puis arrive la technique numérique, une nouvelle révolution. Et là, je sens qu’il y a un tournant à prendre dans l’image et dans l’exploitation de ce nouveau média. Je recommence à nouveau à travailler en sérigraphie, en photogravure, en tirage numérique directement sur papier. Et de plus en plus mon travail part du plan au volume avec les premiers cubes en acier ; et je récupère de ma période gravée ces plaques. Dans chacune de ces œuvres cubiques il y a une petite histoire qui intègre des œuvres antérieures. Cela participe de mon intérêt pour l’histoire des techniques qui me vient des enseignements des arts-déco. On a une formation technique importante à l’ENSAD et j’ai toujours eu un goût prononcé pour les techniques de part aussi ma première formation scientifique. J’essaye d’appliquer et de jouer avec ces techniques dans un domaine artistique. Ce qui m’intéresse c’est aussi de réactiver des médiums qui ont une historicité. Quand je fais mes portraits à l’encaustique je me réfère évidemment aux portraits du Fayoum, quand je travaille la gravure des lettres, je réactive les anciennes écritures phéniciennes et égyptiennes ; et en même temps je ramène ces techniques à aujourd’hui et je les mixe avec le numérique. Je continue à graver à l’ancienne et j’utilise aussi dans mon dispositif le numérique. On ne peut pas faire table rase de tout dans un travail de plasticien. Il y a toujours une « référence à », même si on ne le voit pas. On est toujours influencé soit par une technique, soit par un courant.

Comment es-tu passé de la lettre à l’être, à la question du corps ?
J’avais très envie d’interroger le corps après les lettres. Nous sommes un corps de lettres. Dans mon travail qui est en fait une suite continue aux gravures de lettres, je fais très souvent référence au sacré et il y a une image qui me fascine, c’est le saint suaire, cette image, cette empreinte sur un tissu, même si c’est un faux, daté en fait du 14ème siècle. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à intituler mes travaux en latin, et je me suis intéressé au corps humain car c’est la plus belle machine qui existe. Et je découvre aussi en Allemagne et en Autriche, le mouvement des Actionnistes Viennois qui ont un rapport à l’espace et au corps tout nouveau. On n’avait pas l’habitude de voir ces performances outrées où les corps sont violents et écorchés. Mon travail sur le corps questionne ces violences quotidiennes faites sur les corps. Il y a quelque chose de clinique, il y a un rapport évident au monde médical, un corps meurtri, le clonage, les greffes… C’est pour cela que j’évoque le saint suaire comme première image par rapport à la douleur et à la souffrance de l’existence. Mon travail tourne autour du corps-machine, du corps-technique, du corps-clonage. Cela peut se rapprocher du corps d’Eva Hesse, parce qu’il y a un sériel chez Eva Hesse, il y a un rapport à l’intime que j’ai aussi et que je montre même au-delà de la censure. En effet, mon travail photographique a déjà été censuré lors d’une publication avec Andres Serrano, une photographie d’un corps disséqué. Je montre des corps qui ne sont pas forcément plaisants à voir. Ce qui m’intéresse, c’est le fonctionnement anatomique des corps mais aussi la duplication. J’aime cette tension entre l’unique et le multiple. Et j’aime fragmenter cette unité comme les pièces d’un puzzle reconstitué artistiquement. Et de là j’ai commencé à organiser des installations, des fragments et des figures dans des lieux de mémoire, des centres d’art comme ma dernière exposition à Pont-Scorff où j’avais une carte blanche pour investir différents lieux de la ville. J’ai essayé de montrer le lien entre l’architecture et le corps, et les corps fragmentés dans ces lieux dans une scénographie qui pense la question du parcours. J’ai appelé ce travail : Les lieux corporels.

Fragments et Figures : Lieux Corporels (Exposition virtuelle)

Damien Valero convoque le corps à travers des fragments réalisés avec des techniques mêlées : vidéo, volume, photographie numérique, montage sonore… Il organise un parcours où l’on peut tourner autour d’installations, de scènes qui évoquent des rituels sacrés reconfigurés : variations autour du nombril, mains et pieds moulés autour d’un banquet imaginaire, autel à sainte Agathe… Le corps devient aussi élément d’architecture… L’artiste plonge le spectateur dans une réflexion sur l’enveloppe, ce qui nous entoure, les murs des villes, la peau des choses, l’écorce des êtres. En organisant des manques, des vides dans les représentations, il pousse le spectateur à réinventer les corps dont il ne reste que des fragments, des souffles, des textes, des postures, des signes organiques.

1 Nombril – Corpus disloqué
L’image est codée, une série de 1 et de 0, code binaire, masculin/féminin. Elle peut être dupliquée à l’infini, déjà clone en son essence numérique. C’est bien cette simple perfection mathématique de l’image que vient distordre l’artiste. Il prend l’image numérique comme la matière propre de la figuration. Et c’est sur cette figuration-là qu’il va intervenir, au fer à repasser, à l’acide, à la cire. D’autant plus que l’image numérique nous rappelle la fonction d’encodage de l’humain, les recherches sur l’ADN.

L’image du nombril, grain de riz sur la peau, va être dupliquée à trois reprises (2m x 2m). Et le désir de coupure apparaît. Chaque image va être sectionnée en 100 carrés. Ce qui va faire en tout 300 carrés disposés après un bain de cire de façon à déconstruire l’image géante, comme si les pixels étaient soumis à un autre agencement, celui qui ouvre une plaie à la place du nombril. Lieu de la scission primordiale, stigmate de la naissance. Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né.

2 Nombril – Corpus rassemblé
Un nombril géant trône comme l’œil aveugle de la naissance : une vidéo d’un nombril projetée exactement sur le volume rond de l’enfance. On entend le souffle d’une respiration. Cette installation est à mettre en relation avec le nombril au sol, corpus disloqué en petits carreaux pixels numériques. Nombril au départ découpé et nombril à nouveau intact. Rassembler les morceaux épars du nombril, l’image numérique reconstituée.

Le copier/coller du numérique se change vite dans les actions de Damien Valero en découper/recoller, en fragmenter/agencer, en fractionner/remonter. On pense alors aux fragments d’Osiris recollés à la hâte par Isis, mythe métaphore de la résurrection des corps.

3 Installation des mains au sol
Les éléments sont figés comme arrêtés dans le temps, pris par surprise dans une catastrophe, tels les corps de Pompéi après l’éruption du Vésuve, les corps capturés par les glaces lors d’une avalanche, ou, plus près de nous, les corps détruits des attentats, visages tuméfiés, mains coupées et membres projetés sur les chaussées.

On y voit des indices interrogeant la naissance, la mort, l’érotisme, la souffrance : variations autour d’un nombril, des bouches et des seins comme des offrandes sensuelles, accumulations de mains coupées. L’artiste fait en sorte de conserver ces images et ces objets tels des éléments d’enquête pour une autopsie fragmentée de l’humain.
Les techniques du plasticien sollicitent notre relation au corps, à sa surface, à sa profondeur, à sa forme visible, à l’informe de ses entrailles… La cire et le latex comme substituts de la peau lui offrent des possibilités plastiques pour signifier les fragilités du corps en combinant des effets érotiques – attirances – et des théâtres de cruauté – répulsions.

4 Corpus Sinus : Offrande à Sainte Agathe
Face à cette installation, on pense aux martyrs, aux reliques, aux mystiques. La série autour de la figure de sainte Agathe, sainte Beauté défigurée aux seins arrachés, est révélatrice. Dans des coupelles l’artiste dispose des images de seins mélangées à de la cire, de la résine et du latex. Il organise une offrande à celle qui arrête le feu, parterre de seins comme des yeux, des œufs, des souvenirs de beauté avec un long drapé en latex rouge, voile de sang giclé.

Ces morceaux de corps votifs font écho dans le champ sacré aux reliques des saints et dans le champ profane aux Blasons des poètes de la Renaissance. Le corps sacré est découpé. On se le partage pour une plus-value de dévotion.

Pour les Blasons, le corps fragmenté augmente la passion amoureuse, le charme d’un détail, l’attirance, le désir d’un pied, d’un œil, d’un sein, d’une chevelure, d’une main, d’une cuisse, d’un mollet, d’un avant-bras… Les détails de la série « Corpus » donnent à saisir du regard ce corps érotique fragmenté, ce discours visuel amoureux.

5 Configurations – Cubes acier
Un corps nouveau s’érige dans l’espace, corps fait de cubes gravés en acier sur lesquels on aperçoit deux faces ouvertes, deux parties du corps humain n’ayant pas la même échelle. Ces cubes sont modulables dans l’espace et permettent d’inventer un corps reconfiguré. Les cubes des configurations renvoient aux pixels des images numériques, ces petits cubes flottant dans l’espace des images. L’artiste disloque la structure totale de ces images, isole des cubes en trois dimensions, ouvre un nouveau champ à la figuration. Ces cubes ressemblent à des télévisions statufiées, des blocs où des images ont fait une pause.

6 Archi/Texture
Damien Valero, avec cette installation, interroge le rapprochement entre l’architecture et le corps, lien que l’on retrouve déjà dans le jeu des mots : l’ossature et l’enveloppe d’une architecture ou d’un corps. On parle aussi d’architecture d’un corps pour la physiologie.

On pourrait d’ailleurs, comme le dit Wölfflin, « énumérer les possibilités physiognomoniques que l’architecture peut assimiler ». L’historien perçoit certains monuments comme des visages. Les fenêtres correspondent aux yeux, les portes aux bouches… Mais, il est nécessaire de dépasser cette vision comparative quelque peu naïve et stéréotypée.

Damien Valero utilise des plaques de plexiglas pour penser le cheminement, le parcours qui s’étend d’un amas vivant désordonné jusqu’à un angle droit qui ne triche pas, un coin. Par là le plasticien amène le spectateur à appréhender la déconstruction à travers une mise en scène d’un processus, d’un déplacement, d’une mutation à l’œuvre par le matériau lui-même. Pour reprendre le concept de Derrida et l’appliquer au travail de Damien Valero, on peut dire que la « déconstruction » est la mise en forme d’une recherche, d’un dialogue, d’une dialectique entre la destruction (la dernière pierre) et la construction (la première pierre). Sur chaque plaque de plexiglas une image numérique montrera des fragments d’architectures, des façades en construction, en destruction, en restructuration, en restauration : voiler et dévoiler les os, les muscles, les peaux, les textures des villes. Se joue alors une articulation d’abord horizontale qui se transforme étape par étape en une articulation verticale, afin d’atteindre un coin qui ouvre l’espace suivant, qui initialise un nouvel espace, un nouveau langage qui utilisera la forme du cube.
Le cube a trop souvent été analysé comme une forme fermée, muette, silencieuse, autiste, prisonnière d’elle-même. Wölfflin écrit dans sa Psychologie de l’architecture : « Le cube, en raison de son indifférence, acquiert un caractère d’immobilité absolue. Il ne veut rien. » De David Smith (« Die ») aux cubes fumés de Larry Bell, les minimalistes l’ont investi comme forme parfaite. Damien Valero donne une nouvelle version du cube. Il le désinhibe de ces analyses figées, lui donne un corps. Sur les six faces de ses cubes, il mélange des fragments en gros plan de corps qui muent avec des images d’architectures. L’enveloppe est déchirée, l’épiderme écorché.
Les peaux des murs dans les villes sont parfois lépreuses, laissent apparaître des exsudations pour reprendre un vocabulaire médical. Les restructurations, les ravalements de façades, les restaurations peuvent aisément s’appliquer à une architecture ou à un corps. L’architecture, à travers les installations de Damien Valero, est contenue dans la forme du cube qui est en fait un dé/corps projeté dans l’espace. Toute pensée émet un coup de dé/corps.

La texture est la disposition, l’entrelacement des parties, des fragments qui composent un corps. Le corps et l’architecture composent une texture devenue cube. Le cube est donc à la fois le corps et l’architecture : le lieu de la rencontre.

7 Photos numériques
Depuis 2003, Damien Valero expérimente aussi l’image numérique. D’abord prendre des photos numériques de détails du corps et y ajouter une once de flou, troubler un peu la version trop lisse et trop nette de ces figurations qu’il tire sur des supports divers : plexiglas, acier ou bois. Cette figuration est prise dans la cire chaude sur laquelle il appose d’autres matières, des vernis à graver, de la résine. Il joue avec l’épaisseur de ces différentes strates et les transparences de ces substances pour créer des anfractuosités hasardeuses comme des peaux altérées par le temps. L’œuvre est un corps au même titre que les images vivantes des icônes byzantines.

Dans ces photographies, l’artiste s’accroche à des détails d’architectures, de corps, des silhouettes, des visages cachés, allant toujours plus vers un réel troublé qui touche parfois au pictural.

8 Nuancier de peaux : éventails des enveloppes
En reprenant l’idée des nuanciers de couleurs, l’artiste a recueilli une série de photographies numériques de détail de peaux différentes organisées dans des éventails. Plus de 30 grains de peaux à mettre en parallèle avec les grains de l’image numérique. Des entités, des identités différentes, nuances de la chair, camaïeux de peaux, choisir sa peau sur catalogue, la pluralité des teintes des corps… L’artiste continue dans ce montage photographique une réflexion sur cette classification technique de l’humain.

9 Tentatives de moulage de la pensée
Cette installation s’applique à présenter les résultats d’expériences menées dans l’atelier de l’artiste, et rappelle les laboratoires médicaux, les organes qui nagent dans le formol. Damien Valero tente d’approcher une matière qui évoquerait le moulage d’une pensée. En projetant de la paraffine chauffée dans des bocaux d’eau froide, il obtient des moulages informes où la cire s’est figée dans un tourbillon telle une déflagration de la pensée. Ce procédé rappelle les expériences organisées par des scientifiques pour « matérialiser les esprits » lors des séances de spiritisme au début du 20ème siècle.

Cette pratique de capture de l’esprit utilise la photographie ou le moulage pour prouver au monde par une matière tangible la présence corporelle des esprits, et pour démontrer l’existence des ectoplasmes.

Damien Valero s’écarte de ces considérations ésotériques. Il évoque des esprits en tant que restes des corps : visibles en corps sous forme de chrysalide, d’une mue de l’humain ; ou visibles en matières abstraites, vague analogie de la substance molle du cerveau, empreinte empirique et aléatoire de la pensée jamais la même. On ne trempe pas la cire chaude deux fois de la même façon dans le bocal d’eau froide : avertissement héraclitéen du geste qui ne peut pas se répéter à l’identique. L’artiste dévoile par la transparence des bocaux, une matière organique réalisée par des précipités d’incertitude.

10 Corps-Texte : Ex-voto en Cène
Corps-Texte est une convocation et une évocation d’une conversation avec un fond sonore de voix chuchotées. Les voix tournent autour du corps et du texte, de la chair devenue verbe et du verbe devenu chair. Sur trois tables, des moulages de mains et de pieds dans des situations différentes, des chrysalides de mollets et d’avant-bras, comme si les membres de ce banquet avaient laissé des empreintes tangibles de leurs passages. C’est un théâtre de traces, un lieu corporel qui laisse la place aux impressions sensorielles.

C’est un banquet qui évoque la dernière Cène. Le corps sacralisé devient Verbe par le partage de chair et de sang, de pain et de vin. Les mains ont des attitudes, elles parlent encore. Les corps se sont retirés, ils ont laissé des traces, des ex-voto comme un art de la mémoire. Une conversation a eu lieu, des mots arrivent en rafale. On se doit d’imaginer ce qui manque d’après ce qui reste. Il faut imaginer ce qu’il y a entre, entre les mots et les fragments du corps, réinventer les corps absents. Le texte aussi se fragmente et invite le spectateur à être le témoin éphémère de cette nouvelle Cène, de cette conversation.
« Je donne un fragment et j’entraîne le spectateur, par le rythme, je l’entraîne à poursuivre le mouvement de la fraction qu’il voit, de façon à ce qu’il ait le sentiment de la totalité. » Matisse

Les corps multiples : La musique de l’être

Peux-tu nous parler de tes dernières œuvres ?
A la suite de ces dernières installations à grande échelle, s’est posé la question de la diffusion de mon travail. Je me suis remis à la gravure avec mes carnets de dessin. Avant de faire des expositions je dessine beaucoup. Et je voulais réinvestir ces dessins pas exactement en gravure, mais plutôt en techniques mixtes. Je parlerai plutôt d’estampes. Je me sers de plaques gravées qui représentent des planches anatomiques, de la photographie numérique d’un corps qui est directement imprimé sur papier ou sur soie encollée. Ce sont des superpositions d’images et de techniques. Il faut voir ces images comme faisant partie d’un livre d’anatomie en 2008 avec des transformations, des déformations, des imperfections, une sorte de métaphore du corps aujourd’hui. Je tente de répondre à cette question : « Qu’est-ce qu’un être humain en 2008 ? ». Ce sont mes dernières recherches. Ces tirages uniques travaillés avec la technique de la gravure et du numérique sont réalisés au moins à partir de 5 passages de presse. Je montre ainsi les différentes strates possibles de la représentation du corps humain, l’anatomie-l’intérieur, la surface-la peau, l’extérieur. C’est un va-et-vient entre intérieur et extérieur, surface et profondeur. Les couleurs que j’emploie sont directement inspirées des manuels d’anatomie, les flux sanguins, le rouge, l’ocre, le bleu, le violet, le vert… avec bien sûr quelques variations.
Ce qui m’intéresse de plus en plus, c’est qu’on me donne un espace et qu’est-ce qu’on peut faire avec cet espace, comment on peut en jouer. Très souvent, je crée des pièces spécifiques à ces espaces temporaires. Je conçois alors une théâtralité de l’espace d’exposition, un théâtre de mémoire éphémère. Je réfléchis toujours à un parcours. Ma prochaine installation qui s’intitule « Feuille de chair », ce sont des feuilles de cire suspendues dans un patio et aussi une vidéo qui montre ces feuilles avec des projections de fragments du corps humain. Je passe d’une image fixe à une image en mouvement.

Il existe comme un dialogue secret entre les différents travaux. De plus en plus mon travail débute par des dessins qui deviennent ensuite des maquettes ; j’en fais aussi une esquisse en gravure ; et après on repart en volume. En définitive, c’est un tout. Une totalité fragmentée. Et ces installations adaptées à certains espaces, on peut les réadapter à d’autres espaces, et leur apporter à chaque fois quelque chose de plus, autre chose. C’est une scénographie de la mémoire.

Et tes projets sur le son ?
Mes projets sonores sont liés aussi à la question du corps, géopolitique, sociologique, culturel, et en lien avec le problème de l’eau. J’ai déjà utilisé le son dans quelques installations, « Nombril » et « Corps-Texte », mais le son intervient comme illustration, comme habillage. Il n’y avait pas de questions politiques, économiques, scientifiques qui étaient posées. Dans ces nouveaux projets sonores, je vais travailler avec un cardiologue, un chirurgien et un ingénieur du son. On va faire des prises de sons de la masse d’eau présente dans le corps d’un bébé jusqu’à un vieillard. On va essayer de voir quelle est la différence au niveau sonore, scientifiquement, entre un bébé, un adulte et un vieillard et on va ensuite réutiliser ces sons pour en faire une symphonie, une musique, une composition. Cela part d’un protocole d’expérimentation scientifique pour arriver à une installation sonore, une scénographie plastique et une composition musicale. L’idée étant d’interroger par le son ces 80 à 90 % d’eau qui constitue le corps humain. J’ai commencé par interroger la lettre, le corps de l’être, et maintenant je m’attèle aux sons internes de l’être, du corps. Il y a une progression dans mes recherches. Il ne faut pas oublier que l’origine des lettres émanait souvent du corps humain. Le L, c’était un bras, etc. Je conçois mon atelier plus comme un laboratoire. D’abord on expérimente, on regarde, on prend note et on met au point. La mise au point ne m’intéresse pas. Ce sont les premiers tâtonnements qui me passionnent. Je me vis plus comme un créateur d’expériences où sont convoqués la science, la technique et le sacré. Pour moi, la technique et le sacré sont intimement liés, mystique et technique sont complémentaires dans mon travail. C’est la question de la mort, des vanités. Ce que je montre dans mes œuvres, c’est essentiellement la fragilité de la vie, ce fil tendu et fragile de la vie. Et le sacré est là, comme miracle entre la vie et la mort, la création et la destruction. Le sacré, c’est cette retenue, ce souffle, cette suspension…