
La Camarde, 2007, huile sur toile, 50 x 70 cm, coll. privée




Sans titre, 2004, technique mixte, sur papier, 210 x 150 cm


Sans titre, 2005, huile sur carton, 60 x 42 cm


Le passeur, 2006, huile sur toile, 130 x 89 cm, courtesy Trafic GalerieLe passeur, 2006, huile sur toile, 130 x 89 cm, coll. privée


Pyrrha, 2007, huile sur toile, 162 x 97 cm


L’attente, 2006, huile sur toile, 73 x 54 cm


Arbre de vie 1, 2004, technique mixte sur papier, 84 x 70 cm


La mare au diable, 2005, huile sur toile, 41 x 27 cm


Ex-voto, 2006, huile sur toile, 22 x 16 cm, coll. privée
Cristine Guinamand
par Marie FrétignyL’histoire de Cristine Guinamand telle que nous pouvons la connaître commence en 2001, et pourtant, elle avait débuté bien avant. Cette année-là, un incendie blesse sérieusement l’artiste et détruit son atelier, effaçant toute trace d’un passé artistique. Le feu fait table rase tâtonnements de jeunesse, et propulse l’artiste vers la maturité.
C. Guinamand est née en 1974 à Yssingeaux, dans la Haute-Loire. Son enfance se déroule dans ce pays de campagne française reculée et dominée par des collines aux formes arrondies, les sucs. Après une scolarité qui la laisse peu enthousiaste, elle est diplômée des Beaux Arts de St Etienne. Actuellement, elle partage son temps entre Paris et Yssingeaux où elle a son atelier. C. Guinamand a toujours travaillé toutes sortes de matériaux : elle pratique le dessin, la broderie, réalise des installations et peint, mais pour rien au monde, elle ne voudrait être estampillée peintre, ni rangée dans aucune catégorie : ses recherches débordent le cadre technique et elle aime être libre d’aller et venir entre les matériaux.
Combinaisons
Pour son travail, C. Guinamand aime à s’entourer de toutes sortes d’objets rassemblés au fil du temps : elle collectionne les reliquaires, les restes divers, les pots, les insectes… Beaucoup de ces éléments sont conservés sous des globes de verre, ou trempent dans des bocaux. A voir son atelier parisien, on pense à une pharmacie peu orthodoxe, à des mixtures de sorcière. C. Guinamand utilise ces objets en les détournant, réalisant de petits assemblages qu’elle garde pour elle la plupart du temps. Cette démarche d’attelage plus ou moins incongru se retrouve dans ses peintures et dessins. L’artiste raboute des souvenirs visuels issus de sources différentes (des paysages de son enfance, des souvenirs et des personnes connues, mais aussi des éléments issus de la tradition artistique ou de domaines tout autres) pour composer une image neuve. Ces images qui reviennent à l’artiste au hasard de son cheminement viennent composer des sortes de chimères visuelles. La méthode reproduisant l’hybridation du sujet, les techniques utilisées aussi sont souvent mixtes, notamment dans les dessins.
Dans ce dessin, C. Guinamand construit un être monstrueux qui s’élève au dessus du sol, salué par un petit chien, et semble comme un nuage en expansion dans l’air. Dans cet amalgame de divers éléments, on discerne des visages et des corps, dessinés au crayon sec et plus ou moins estompés, des membres, et mêmes ce qui ressemble à des organes. Cet ensemble hybride est dominé par une tache de bombe rouge vif qui forme une silhouette qu’on dirait chevauchant le monstre gris. L’utilisation du crayon rouge prolonge discrètement ce contraste. Chaque technique est exploitée dans sa spécificité, et cela pour mieux renforcer l’impression d’ensemble : l’encre coule et permet des lavis, tandis que le trait net du crayon, sous l’effet de la gomme, laisse place à une surface animée. De même, une tache d’encre noire incurvée, dans la continuité de la marque rouge, fait écho par sa densité à la solidité du sol et vient contrastée par rapport à la matière plus vaporeuse du crayon.
Les œuvres de C. Guinamand se caractérisent par un certain foisonnement, et font penser aux eaux fortes de Rodolphe Bresdin (1822-1885) qui dissimulent mille détails. On peut repérer une évolution dans la direction prise par ses recherches. L’artiste a commencé par une manière plutôt expressionniste qui a duré jusqu’en 2005 environ.
Dans son huile sur carton, de couleurs vives, une figure en attaque une autre, une femme sans doute, qui tente de s’interposer pour protéger un enfant. Les visages sont déformés et grimaçants, les couleurs non imitatives, la touche large et gestuelle. Les thèmes de C. Guinamand (la violence, les environnements crépusculaires…) sont déjà présents, la palette aussi, même si elle va se modifier un peu, notamment dans la façon dont l’artiste les fait s’opposer. En effet, C. Guinamand se met peu à peu à utiliser des couleurs plus claires, acidulées, qu’elle combine en de savants contrastes. La matière, traitée en glacis, se fait beaucoup plus fluide.
Le passeur, par exemple, met en scène une divinité psychopompe qui s’élève dans un ciel de nuit. La matière est translucide, la touche vibrante et douce à la fois, essuyée par endroits, coulante à d’autres ; on remarque même des éclaboussures.
Plus récemment, C. Guinamand est revenue à des compositions volontairement moins précieuses, mais qui gagnent sans doute en efficacité visuelle et en densité de sens ce qu’elles ont perdu en virtuosité. Les couleurs restent vives, la matière est toujours fluide mais l’artiste joue à l’opposer à des surfaces plus riches.
Pyrrha, rescapée du déluge dans Les Métamorphoses d’Ovide, recréa la race humaine à partir de pierres. Dans le tableau, elle se fond dans son univers minéral d’un gris bleuté sur lequel vient à peine contraster un rouge sale : eau, terre et ciel se confondent dans ce paysage d’après la catastrophe. Pyrrha est représentée seule, illustrant le sentiment de déréliction qui a dû s’emparer d’elle et de son époux Deucalion lorsqu’au sortir de leur arche ils découvrirent que le reste de l’humanité avait péri. Elle est l’image même de la fondatrice, et d’un mouvement de création qui se fait en symbiose avec la nature, à partir d’elle.
Eau de vie
L’art de C. Guinamand explore les thèmes de la vie et de la mort, et des actes qui s’y rattachent symboliquement : le sexe et ses pulsions, la défécation, le voyage… Cette iconographie assume sa dimension inquiétante ; c’est une imagerie qui met en scène des squelettes, des apparitions, de feux follets, des pendus, des revenants lubriques. Tout cette faune macabre noue des liens ambigus avec les vivants dans des lieux déserts et qui paraissent chargés de menace : bord de l’eau, coins perdus de montagne ou de forêt. Dans les espaces campés par les œuvres de l’artiste s’opère la transfiguration du motif particulier à l’universel : tel lieu de Haute Loire, tel lac, tel arbre ne vaut plus comme élément déterminé, mais modifié, combiné à d’autres éléments, il renvoie à une réalité plus large et devient symbole. Ainsi, un souvenir d’enfance de l’artiste peut évoquer les peurs de tous, son affection pour un emplacement précis peut rappeler d’autres émerveillements devant la nature.
Nous ne sommes pas nés en ville, nous dit C. Guinamand, nous portons en nous une part paysanne, ancrée dans la terre. Cet art touche au fond de nous des choses oubliées, animales, qui sont le socle inconscient de l’humanité. L’artiste nous présente un monde dans lequel la religion est religiosité, et se confond avec la légende et les superstitions populaires. Le sexe, comme moyen de résister dans la vie, figure comme un motif récurrent dans cette peinture, où il est volontiers montré sous une forme violente ou transgressive ; il consiste le plus souvent en des accouplements monstrueux, contre-nature. On ne s’étonnera pas que C. Guinamand se passionne pour les représentations médiévales, et plus spécialement pour la peinture de Bosch.
Dans L’attente, on distingue au premier plan un homme couché, qui écarte les jambes pour dévoiler sans pudeur son érection. Le paysage est celui d’une lisière ou d’une haie : deux troncs sombres se détachent sur un fond aux lueurs d’incendie, le ciel d’un bleu verdâtre est constitué de coups de brosses verticaux, on dirait un paysage de genèse ou bien de fin du monde. Sur la gauche, un être indéterminé s’approche de l’homme couché, on pense au Goya des Peintures Noires (1820 – 1823, Museo del Prado) pour ces figures qui semblent des visions hallucinatoires. Une œuvre de la même année, intitulée Miam, montre d’ailleurs un homme en train de dévorer un nourrisson, à quatre pattes, ce qui constitue une régression par rapport au Saturne dressé de Goya. En effet, pulsion de vie et de mort ne sont que les deux faces d’une même médaille, et si l’on trouve chez C. Guinamand beaucoup d’accouplements, les cadavres, les pendus et les suicidés ne sont pas moins nombreux.
Dans la série des Arbres de vie comme dans beaucoup d’autres dessins, un rouge liquide vient contraster avec la mine de plomb. Le rouge peut s’identifier au sang de l’homme agenouillé dont se nourrit l’arbre. La mort individuelle n’est conçue que comme un moment de la vie générale, le sujet de ce dessin est la vie qui circule ; c’est une image de l’éternel recommencement, de la cruauté de la vie qui se développe pour elle-même, sans faire de sentiment, indifférente aux catégories morales comme à l’anecdote humaine.
Le macabre n’exclut pas, bien au contraire, une touche d’humour de la part de l’artiste. Sa Mare au diable, au titre d’un littéraire un peu frelaté, met en scène une danse des squelettes qui rappelle bien entendu les rondes macabres médiévales, entrainant dans leur mouvement fou morts et vifs, riches et pauvres… On pense aussi, plus près de nous, à une reprise de La Danse de Matisse (1909, St Petersbourg, Musée de l’Ermitage), qui serait traitée sur un mode enfantin et désinvolte, avec ses couleurs plaisantes et ludiques : on remarque la bande orange du ciel, le bleu clair de la mare autour de laquelle tourne la ronde.
Le rire peut aussi se faire grinçant, voire sadique parfois : l’artiste éprouve visiblement un certain plaisir à représenter ce qui fait mal à voir : dans une de ses premières séries de dessins, elle plaçait des chaises électriques dans des paysages, ses figures peuvent ressembler plus victimes que consentantes dans le cas de certaines rencontres.
Les séries : variations et ambivalences
L’artiste travaille autour d’une série cohérente de thèmes récurrents : le tas, est l’un d’eux, et non des moindre. C’est celui de la montagne, du Suc, de la région d’où vient C. Guinamand, de la tour, de tout l’informe qui cherche à s’élever.
Ex-voto est un petit format, qui présente deux corps allongés, dominés par une montagne à la forme arrondie : le tombeau est aussi matrice, mais sa masse imposante, si elle suggère une transcendance en désignant le ciel, évoque la pesanteur et l’immobilité de la mort. Pour autant, dans certaines toiles le mamelon rédupliqué forme comme une mer ondulante, et engendre l’image de Charon sur sa barque, avec le lieu commun de l’homo viator : l’homme comme voyageur dans une errance qui n’a que la mort pour terme. Transcendance et pesanteur, immobilité et mouvement, le tas est un motif qui permet la variation.
A l’inverse, l’artiste aime à explorer le creux et tout ce qu’il peut receler : elle représente des grottes, des antres obscurs ou rassurants. Surgit alors une ambivalence qui nourrit toute la réflexion de l’artiste : s’agit-il d’un abri ou une prison ? C’est, entre autres, la question de la campagne d’aujourd’hui que pose C. Guinamand, entre temps révolu et monde moderne définitivement étranger, fuir hors du monde n’est pas innocent, et l’artiste le sait. Avec ces sujets qui se fondent dans leur environnement, la symbiose peut sembler rassurante, mais les figures ne courent-elles pas le risque d’un engloutissement ? On pense à Pyrrha, qui vient de réchapper au déluge mais paraît se noyer dans son environnement, ou les gisants d’Ex voto, aussi calmes (et morts) que le suc qui les domine.
C. Guinamand nous offre une peinture qui pose les questions éternelles et universelles, et les traite grâce à une technique de plus en plus maîtrisée. Que les phénomènes d’apparitions soient un des sujets de prédilection de l’artiste ne nous surprend pas : il s’agit d’une véritable poétique : avec C. Guinamand, nous ne sommes jamais sûrs d’avoir bien vu, des choses nous échappent sans cesse et nous invitent à regarder à nouveau l’œuvre, pour se perdre dans la contemplation, vision ambiguë de toutes ces choses.
