Claire Tabouret
Ligne de flottaison,

par Emilie Bouvard, janvier 2012.

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie
Charles Baudelaire, « Le Voyage », Les Fleurs du Mal, CXXVI

C’est une histoire d’eau. Pas d’Ô, mais aqueuse, et d’ailleurs on cherche vainement pour le moment la femme dans les tableaux de Claire Tabouret – la figure humaine vient tout juste d’y faire son apparition, elle est masculine et est venue de la mer, de l’eau, donc, comme Vénus d’ailleurs. Vous me direz, fins linguistes et lacaniens que vous êtes que la mer, l’eau, la femme… Bref, passons, il y a plus intéressant.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets (1)

Il s’agit d’une barque, au milieu d’un grand format, un îlot, une île (« ils » ?). Le fond est d’un gris mat, un gris qui fait passer des couleurs en sourdine et qui occupe toute la surface de la toile. C’est la mer, qui se confond avec le ciel, pour autant qu’il y ait un ciel. On a plutôt le sentiment que ces hommes sont littéralement « au milieu de l’eau ». La barque transporte donc des hommes ; l’une des têtes est enveloppée d’un tissu : voile féminin ? Kefieh ? Les traits du naufragé, appelons les comme çà, sont très similaires à ceux de ses compagnons, leur dureté certaine signale la virilité. L’un d’eux est debout et nous regarde, c’est Charron, Le Passeur comme nous le dit le tableau, et semble nous demander ce que nous faisons là, posés, à les regarder. Car de leur côté, les choses sont claires : ces hommes sont entre deux mondes, ils viennent de là et vont ailleurs, ils passent, ils traversent et risquent avec sérieux leur existence. Ils ont éprouvé la nécessité de faire l’expérience d’une mort possible. Qui a vu ces canots d’hommes aborder aux côtes européennes, ou ces films amateurs pris de nuit à bord de ces mêmes barques, lors de traversées terribles où les hommes prient lorsque la mer se fait forte pour ne pas faire naufrage, ou pour mourir en paix avec Dieu, comprend très bien de quoi il retourne. Dans l’entretien qu’elle m’accordé, Claire Tabouret disait que cette image était venue de photographies de Tunisiens abordant aux côtes italiennes lors du Printemps Arabe. Elle raconte aussi comment, lors d’une résidence à Astérides, elle a fait un Marseille-Alger-Marseille en ferry, pour arriver à Marseille par la mer – sans poser le pied sur le sol africain, pour rester sur l’eau. Ce tableau renvoie évidemment à toutes les sortes de traversées.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir
. (2)

C’est à partir de cette barque que l’on peut remonter le temps, car on a le sentiment, quand on regarde le travail des dernières années de Claire Tabouret, que l’histoire s’écrit en quelque sorte à l’envers. Il faut d’abord dire qu’il n’y a pas une barque mais plusieurs ; une autre barque, venue d’une autre image, avec les « mêmes » hommes, répond à celle-là, dans un format équivalent mais selon en quelque sorte un autre angle. C’est aussi une acrylique sur toile mais le grain en est plus épais, et l’avant de la barque s’effrite dans la peinture, se dissout. La Traversée reprend le même motif, dans un petit format et dans une quasi monochromie verdâtre qui laisse apparaître totalement une toile rugueuse. Les hommes, vus de la proue, ne sont plus que des ombres. D’autres petits formats découpent enfin à leur tour les deux grandes toiles pour en extraire des portraits, accentuant l’individualité des embarqués.

On a parlé de « fantômes » s’agissant du travail de Tabouret. Elle-même a titré l’une de ses toiles Le Vaisseau fantôme en 2008, parmi une série de porte-avions, ces porte-avions qui, comme le Saratoga(3) pendant la Révolution des Œillets, viennent surveiller et menacer les Révolutions. Je ne suis pas sûre que le terme de « fantôme » soit exact. Je parlerais plutôt de visions, qui affirme leur réalité à plusieurs, d’une peinture qui affirme qu’il y a bien un autre monde, qui peut paraître être l’Enfer, le bord de la mort, le gouffre ou je ne sais quoi, mais qui est pourtant bien réel, menaçant, et donc récurrent. La répétition prouve l’existence de l’image et de ce qu’elle raconte, insiste, oblige à se confronter à une réalité picturale qui raconte une histoire de passage, d’hommes et de mort. Un fantôme s’évanouit, on doute de sa réalité, il fait peur puis on l’oublie, et ce n’est certainement pas le cas de la peinture de Claire Tabouret. Dans une certaine mesure, il s’agit bien de peinture d’histoire : en partie fantasmatique, absorbante, narrative, cinématographique, suggérant un avant et un après, marquée d’une psyché particulière, mais aussi historique et réelle, évoquant le destin d’homme réels tout en les faisant participer du mythe.

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord
(4)

Ce destin possible, il est visible sur la série de toiles qui a suivi l’apparition des barques. Il s’agit de radeaux échoués sur le bord de mer, sur la plage. On retrouve ici en filigranes la peinture d’histoire et le Radeau de la Méduse, l’anecdote devenue l’Histoire. Ces radeaux sont des objets sans leurs occupants, visiblement disparus, morts ou vifs. Sur l’un d’entre eux, qui se détache sur un fond gris uniforme, les formes d’un blanc sale, au niveau des assises – des sortes de chambres à air – semblent avoir gardé l’empreinte corporelle des naufragés, comme ces matelas usagés que l’on abandonne sur les trottoirs. Sur l’autre, Tabouret a construit une extraordinaire profondeur, de la plage bordée de végétation qui s’étire le long de la mer, jusqu’au point où celles-ci se rejoignent à l’horizon. La scène est exceptionnellement diurne, le sable jaune sable, la mer bleu gris, des nuages s’enroulent dans le ciel, et ce paysage encadre le héros : le radeau et sa voile molle affaissée sur son mât de fortune. C’est un squelette dressé, une sorte de monument aux morts fragile, pictural, un assemblage, une personnification ou une allégorie, mais très réelle. La dimension d’étrangeté n’est pas absente de la toile. Quand on s’en approche, et guidée par l’artiste, on peut voir des formes informes. Claire Tabouret explique qu’elle photocopie en noir et blanc les photographies par lesquelles elle enclenche le processus créatif (recadrage, travail directement sur la toile avec parfois une esquisse légère au fusain pour les formes centrales fortes, comme le radeau ici par exemple, travail surtout de la couleur et de la matière picturale), et que certaines formes restent indistinctes. Le résultat ici est que ce radeau en apparence si net devient lambeaux quand on s’en approche : qu’est ce que cet objet long qui se détache sous le plancher ? et ces linges (?) agglutinés sur la barre ? L’objet semble se déliter, pourrir ? C’est un des effets possible du sel et de l’eau, et un danger de la traversée. Ce sont des images de radeaux cubains, ceux des « Balseros » (« balsa » signifie « barque » en espagnol, une barque que l’on a déjà rencontrée), qui sont à l’origine de cette série, et que Claire Tabouret a cherché activement, dans un travail d’enquête préparatoire. Ce fier radeau est en fait mordu par l’acide : les Balseros se voient en effet offrir la nationalité américaine… s’ils arrivent à traverser. L’alternative est simple. Ce radeau est peut-être arrivé sans ses occupants, acide ironie du sort.

Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures
(5)

Et ceux-ci ne seront donc pas réfugiés, ni abrités. Avant les radeaux, Claire Tabouret a représenté de nombreux paysages nocturnes et a fabriqué de vraies cabanes. Vides, et délavées, comme battues par les intempéries tout le temps d’une longue et vaine attente. Elles sont pourtant très solides. A l’image de la petite exposée à la galerie Isabelle Gounod, elles sont cousues avec attention, à gros points, et la couture est très apparente à l’intérieur : le point a été plus que renforcé, et le système de baguettes de bois est très solidaire et capable de résister au vent et à la pluie. Elles forment des espaces globalement parallélépipédiques, avec un toit symétrique et pentu, comme des petites maisons.

Elles diffèrent ainsi dans une certaine mesure de la série de tableaux de tentes. Ces dernières évoquent plutôt les tentes claires coloniales, et s’affaissent comme les voiles des radeaux ; elles sont aussi nourries d’histoire politique (6). Les cabanes, des installations en quelque sorte, sont recouvertes de tissus colorés dans ces gris-bleus familiers à l’artiste. Peu de couleur donc, et l’ambiance ici est très loin de la tente pour jouer ou de la référence ethnographique. Comme les radeaux, elles sont vides de leurs occupants, qui les ont désertées ou ne sont jamais arrivés. Elles béent sur l’absence ; il est aussi excessif de parler de monuments aux morts pour le radeau que de mausolée pour les tentes, mais il y a quelque chose de cela, dans un médium, ici, le tissu et le bois, là, la peinture, qui allège au sens strict la connotation d’absence. La pierre est détournée, et les matériaux fragiles employés suggèrent l’absence avec davantage de discrétion et de retenue, comme un effleurement. D’autre part, les tissus des cabanes sont des toiles peintes : Claire Tabouret a testé toutes sortes de techniques pour arriver à ces teintes délavées, à ces nuanciers sombres. Elle les a trempées, baignées dans la peinture, mélangées à de l’eau, reteintes, retestées, essorées. Les cabanes sont une matérialisation solide mais légère du caractère aqueux de la peinture même.

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
(7)

En ce moment, au Musée Rodin, on peut voir un ensemble extraordinaire des dessins et aquarelles de Rodin, et l’usage de celui-ci a fait de la couleur aqueuse de l’aquarelle, fine légère et fluide, le contraire de la sculpture, même en plâtre ou en terre (Rodin ne pratique pas la taille directe). L’aquarelle vient entourer les corps féminins en tâche, en flaque, souligner leurs formes et associer la femme à une eau colorée et sensuelle. La matérialité même de l’aquarelle, sa liquidité et sa couleur, s’associe au sujet même de Rodin : une femme-fluide, souple, désirée et désirante. Sur deux d’entre elles, l’association devient claire : le titre nous indique que Rodin a choisi de les nommer La naissance de Vénus (8). Mais contrairement à Botticelli ou autre, ces Vénus sont encore immergées, et font comme une cabriole qui expose leur sexe. Sur ces aquarelles, les corps sont à la fois dans l’eau et dans l’aquarelle au sens strict. L’aquarelle est la mer ; aqueuse, elle équivaut à son sujet. Elle ne représente pas l’eau, elle ne l’imite pas. Elle est eau et fait ressentir l’eau au spectateur par sa matérialité même, même sèche. Il y a un phénomène de cet ordre chez Claire Tabouret.

Cela est visible d’emblée dans les très beaux dessins au feutre. Ceux-ci aussi ont fait l’objet d’une expérimentation : les feutres sont modifiés par l’artiste qui introduit cette acrylique très diluée dans leur réservoir en détournant leur filtre qui pourrait bloquer la diffusion de la matière picturale. Les dessins au feutre font l’objet d’un travail lent, minutieux et répétitif, dans leur technique et dans leur thématique. Cette série de plus d’une douzaine de dessins représente des maisons prises dans une inondation. La verticalité du motif (la maison) s’oppose à l’horizontalité invasive du danger (l’eau) en termes plastiques : les traits verticaux en frises, d’une couleur délavée, se heurtent aux traits horizontaux au niveau de la ligne de flottaison, de la surface de l’eau. Et Claire Tabouret superpose les couches de feutre pour créer de la couleur jusqu’à ce que le papier soit littéralement noyé de matière et ne puisse plus rien absorber. La technique est l’équivalent du sujet : les maisons sont noyées par l’eau comme le papier par la matière picturale aqueuse. Ce sont des paysages nocturnes et si l’on n’y prend garde, on peut ne pas voir l’inondation, et croire que ces maisons, qui ont la forme des tentes, sont au bord de l’eau, ou sur l’eau ; elles sont en fait partiellement immergées. Les couleurs sont fantastiques : rose fluo, jaune acide ; ce sont des paysages mémoriels et intimes qui dans le noir laissent éclater une couleur étrange et artificielle.

Les peintures de Claire Tabouret sont absorbantes et on commence à comprendre pourquoi. La matière picturale est comme une matérialisation de ce qui apparaît sur la toile, une matité profonde, engloutissante et qui n’est pas sans couleur. Claire Tabouret commence en effet ses tableaux par un jus dans un coloris très vif, rouge, jaune, bleu violent, acide, que l’on peut voir sur le bord de la toile puis réalise ce fond, la mer par exemple pour Le Passeur, dans lequel on s’absorbe, en superposant des couches fines et mat d’acrylique, une peinture qui sèche vite et que l’on peut ainsi recouvrir. Ces toiles grises sont un travail subtil sur la lumière qui semble irradier du cœur de la toile et de la peinture. Le fond est perçu inconsciemment ; d’ailleurs, il suffit de regarder le bord de la toile et d’en voir la couleur pour ensuite le reconnaître dans la peinture. Et enfin, le motif, fait de ces superpositions. L’œil perçoit cette profondeur picturale et s’y trouve englouti comme les embarqués au milieu de cette eau grise. Le temps de la peinture est celui du voyage en mer, l'espace de la peinture est l'espace maritime. A vous de plonger votre œil dans ces gouffres.

Homme libre, toujours tu chériras la mer ? (9)

(1)Charles Baudelaire, « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal, XIV
(2)Charles Baudelaire, « Don Juan aux Enfers », Les Fleurs du Mal, XV
(3)Opération Locked Gate-75.
(4)Charles Baudelaire, « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal, XIV
(5)Charles Baudelaire, « Bohémiens en voyage », Les Fleurs du Mal, XIII
(6)The peace commission tent , 2010, acrylique sur toile, 98 x 120 cm
(7)Charles Baudelaire, « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal, XIV
(8)La saisie du modèle, 300 dessins, 1890-1917, Musée Rodin, jusqu’au 1er avril 2012
(9)Charles Baudelaire, « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal, XIV
Ici, je fais remarquer au lecteur qui aime Baudelaire et la poésie que, malgré mes recherches dans l’ensemble des Fleurs du Mal, toutes les citations des poèmes de Baudelaire proviennent de trois poèmes qui se suivent (XIII, XIV et XV), rassemblés par une même thématique du voyage sombre, à l’exception de la première, tirée du « Voyage » qui, lui, clôt les Fleurs du Mal (merci à Maxime Durisotti pour cette référence). Bohémiens, marins et Don Juan sont manifestement pour le poète dans le même bateau.

Claire Tabouret est exposée à la galerie Isabelle Gounod jusqu’au 18 février 2012 dans une exposition intitulée « L’Île ».

Toutes les images sont Courtesy Galerie Isabelle Gounod.

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Lire la biographie de Claire Tabouret.