Caroline Delieutraz

par Marie Frétigny
2010

Caroline Delieutraz privilégie les technologies les plus récentes pour explorer le monde qui l’entoure. Son travail met en jeu la réalité contemporaine comme un immense terrain de jeu et d’expérimentation. Ses réalisations peuvent prendre des formes très diverses, reposer sur des médiums très différents, mais elles ont ceci en commun qu’elles laissent deviner dans leur démarche une exigence stricte de questionner notre monde et ses représentations.

Les moyens modernes ne sont pas adoptés par l’artiste sans distance, dans un geste de fascination pour la nouveauté. Au contraire, ils sont pensés, leurs capacités sont poussées à leurs limites, ils sont détournés et peuvent faire l’objet d’utilisations inattendues. Caroline Delieutraz a réalisé plusieurs films avec un téléphone portable. Les images si caractéristiques, habituellement déconsidérées pour leur qualité, sont une contrainte exploitée à des fins artistiques. Pour Au creux de nos mains, l’artiste a demandé à plusieurs personnes d’apporter un petit objet de leur choix qui puisse tenir entièrement dans la paume d’une main. Le film une fois monté présente de manière récurrente des poings qui s’ouvrent pour laisser deviner plutôt que voir cet objet, puis se referment sur lui, semblant l’ensevelir à jamais et laissant notre curiosité inassouvie. De Passage est un unique plan fixe, assez court, sur un visage féminin dont on peine à distinguer les traits. Ce visage constamment en mouvement sert de fond à des messages (texto) qui ébauchent une histoire d’amour dont on ne saura que quelques éléments. Une vidéo plus ancienne, R/V montre un personnage qui progresse difficilement dans une forêt, entravé qu’il est par la végétation et du ruban de signalisation. Les couleurs et la qualité de l’image contribuent à donner une impression de confusion qui correspond au propos.

Caroline Delieutraz est une artiste curieuse: elle se livre à une exploration à la fois rigoureuse et systématique du monde, tout en suivant néanmoins les chemins capricieux d’une errance. Il y a une discipline à tenir dans l’errance même, une exigence qui ne permet jamais s’en tenir à la facilité, mais toujours aller voir derrière les apparences. Chez cette artiste, l’errance est d’abord virtuelle, elle s’effectue sur internet. Comme tous les explorateurs, Caroline Delieutraz aime les cartes, mais elle délaisse l’astrolabe au profit de programmes comme Google Maps. Elle nous donne à voir sur ces cartes des points de rupture, comme si l’espace pouvait être fragmenté quand ses représentations le sont. Au bord, Au centre, En dehors interroge les conventions cartographiques admises en distinguant des lieux en fonctions de critères arbitraires. Sont ainsi notés le milieu de la carte en projection Mercator, des points qui sortent des cartes, d’autres encore qui marquent des limites, des bords. Quand les cartes font rêver à des destinations agréablement dépaysantes, Caroline Delieutraz nous force à reconsidérer notre conception de l’espace en pointant ce que celle-ci a de conventionnel, elle nous pousse à imaginer des lieux là où l’on avait appris qu’il n’y avait rien.

Le questionnement sur l’identité face aux nouvelles technologies est un discours récurrent dans nos sociétés. L’artiste ne se dérobe pas à ces questions difficilement décidables mais apporte une contribution spécifique, avec un humour qui est avant tout une forme d’humilité. Avatars par défaut est une collection d’identités par défaut, telles que l’on peut les trouver sur différents sites de sociabilité. Ces images ont vocation à être personnalisées, mais elles sont d’abord attribuées automatiquement. L’unique est remplacé par le multiple, le particulier par l’anonyme : c’est une expérience de dépersonnalisation souvent associée aux nouvelles technologies avec laquelle l’artiste se montre capable de jouer, qu’elle peut traiter sur le mode léger d’une collectionneuse de papillons. D’autres collections se font à partir de hasard, au cours d’une errance dans le monde réel, dans la ville. Sous le pseudonyme d’Edward Didenhoven, l’artiste a rassemblé des photographies autour de sacs de supermarché ED, rencontrés dans la rue. De par leurs couleurs vives et leur logo facilement identifiable, ces sacs constituent un point de repère visuel très net, au cœur de situations très diverses. Dans les images présentées ensemble, les sacs plastique constituent un facteur d’unité, comme une part oubliée et pourtant présente de notre imaginaire collectif, et dans le même temps cet objet récurrent attire l’attention sur la particularité de chacune de ses utilisations.

Les objets sont au cœur de la réflexion de Caroline Delieutraz, ils sont un vecteur qui permet de nous interroger sur nos pratiques. Avec l’installation interactive Corps étranges, nous sommes toujours dans cette exploration aux limites de l’identité, ici entre la forme et l’informe, entre l’organique et le minéral, l’animé et l’inanimé, puisque ces objets émettent des bruits en fonction d’un programme informatique, et se montrent capables de réagir au contact des spectateurs. Ces objets-corps peuvent être mis en scène, par exemple dans des images qui se coulent dans une tradition, comme celle de la nature morte. Il s’agit néanmoins d’une nature morte problématique, qui évoque celle du surréaliste Magritte, et ramène aux questions d’identité et de représentation. En effet l’artiste cherche à situer son travail par rapport à l’histoire de l’art qu’elle connaît bien, notamment grâce à son parcours universitaire. Art now, mise en pièces progressive et documentée par des photographies de livres des éditions Taschen, fonctionne comme un hommage paradoxal aux artistes qui l’ont précédée. Déchirer n’est pourtant pas effacer (on pense à Rauschenberg gommant un dessin de De Kooning) : l’image précédente subsiste, sous forme de fragments. Caroline Delieutraz ne peut s’empêcher de transformer les images, de les reprendre à son compte pour les tordre, les combiner comme bon lui semble, selon des logiques surprenantes et sans cesse renouvelées.

Consulter son site : cdelieutraz.free.fr