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« …Et sans saveur quand il est à l’état pur »

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Au printemps 2011, Grégoire Bergeret présentait à la galerie Claudine Papillon une œuvre éphémère, une sculpture de plâtre qui s’effrita tout au long de l’exposition (On the Rocks, 2011). La galerie conservait dans une petite boîte qui faisait penser à un jumeau un peu moins précieux de l’œuvre en coffret Homage to the Romantic Ballet (1942) de Joseph Cornell, les fragments tombés à terre. L’œuvre en question de Bergeret était en effet un moulage d’un cube composé de dizaines de glaçons dans lesquels un plâtre à prise rapide avait été délicatement versé. Ce n’était d’ailleurs pas là son premier coup d’essai, puisqu’il avait déjà lors de ses études moulé un cône de dimensions imposantes composé de boules de neige.

Grégoire Bergeret, On the rocks, 2011, plâtre, Courtoisie Galerie Claudine Papillon

 

L’œuvre de Bergeret m’en a rappelée une autre, True Spirit, aspirine (2002), un multiple en bronze nickelé de Maxime Rossi, tenant au creux de la main. Par un procédé relativement analogue, Rossi avait moulé la propagation de l’aspirine dans un verre d’eau. Pour les contemplatifs de l’aspirine les jours de migraine comme moi, cette pièce avait quelque chose d’alchimique, montrant le déroulé d’une action d’habitude si rapide qu’elle en est difficile à appréhender.

Maxime Rossi, True spirit, aspirine. Moulage d’aspirines effervescentes, bronze chromé, dimensions variables. 2002. Courtoisie de l'artiste

Je m’étais alors demandé si l’on voyait réellement de l’eau sous sa forme liquide dans les musées et galeries, et la réponse était tout à fait positive. Elle coulait sur le parquet au Schaulager de Bâle pour une installation troublante de Robert Gober, voire se faufilait entre les œuvres du musée dans la grande salle de la Piscine de Roubaix. Il y avait aussi l’eau enfermée de certaines œuvres d’Othoniel, les piscines de Céleste Boursier-Mougenot, l’eau noire d’installations de Rebecca Horn ou François Morellet, le lait chez Wolfgang Laib. Mais chez Grégoire Bergeret, si l’eau était toujours présente, transformée[1], elle l’avait été dans un autre état, solide en l’occurrence.

Comment sculpter l’eau ? Non pas lui donner la forme d’une vague – comme celle de Camille Claudel – mais plutôt ce mouvement incertain, un peu à la manière dont les artistes de la Renaissance se demandaient comment peindre des nuages. Je me souviens avoir vu dans un carnet de dessins de Bernard Moninot des lignes entières de nuages, toujours changeantes et jamais satisfaisantes ; de même, il y a quelques mois, on pouvait voir Diary of Clouds d’Ugo Rondinone au musée Rodin, une tentative de sculpture de nuages en temps réel. Je me suis rappelée ces deux œuvres en entendant parler d’une œuvre de Rainier Lericolais, Tentative de moulage d’eau (2007), une pièce unique en bronze. Outre la modestie d’un titre aussi hésitant, il est très plaisant devant un tel type d’œuvre de ne pas savoir comment elle a été réalisée – et de ne pas en avoir envie. L’eau se transforme ici en un relief incertain, proche dans sa forme de la légèreté du sac plastique porté par le vent.

Rainier Lericolais, Tentative de moulage d’eau, Bronze, Environ Ø 30 cm, 2007. Pièce unique. Courtoisie de l'artiste & galerie frank elbaz, Paris

Natalia Villanueva Linares a trouvé quant à elle un autre moyen de sculpter l’eau sans que celle-ci n’atteigne le spectateur. Dans une œuvre au titre évocateur, Pharmakon (2008), l’eau d’une piscine a été patiemment enfermée sous sachets transparents. L’artiste, qui dans son travail, a souvent pour habitude de compartimenter, séparer ou trier, met ici l’eau sous vide. Bachelard évoque l’imaginaire mélancolique des eaux dormantes ou lourdes, mais insiste sur la fraîcheur des eaux limpides. Ici, la transparence ne rime en rien avec une légèreté supposée ; tout au contraire, même si rien ne nous est caché, l’eau est désormais inaccessible, privée de la possibilité de se mouvoir librement.

Natalia Villanueva Linares, Pharmakon, matériaux mixtes, 2008. Courtoisie de l'artiste

Je clos ces réflexions flottantes sur une dernière œuvre, une sculpture lilliputienne d’un jeune artiste, Benoît Pype, Socle pour une goutte d’eau (2010), une petite boîte en bois tapissée de rouge, construite comme un écrin et ne pouvant accueillir qu’une seule goutte. J’ai beaucoup joué à déplacer les gouttes sur la toile cirée de la table à manger, jusqu’à ce qu’elles s’écrasent ; dans l’œuvre de Benoît Pype, les gouttes ne s’absorbent jamais, et sont au contraire magnifiées comme de minuscules pierres précieuses. Rêveur, Gaston Bachelard écrivait, dans ce qui semble être le seul passage consacré à l’imaginaire de la goutte dans L’eau et les rêves : « Une goutte puissante suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit. »[2] Et laisser songeur…

Benoît Pype, Socle pour une goutte d'eau, matériaux mixtes, 2010. Courtoisie de l'artiste

 

Camille Paulhan, septembre 2011

 

Le titre de cet article provient de la définition de l’eau dans le dictionnaire de l’Académie française.

Permalien de cet article

 


[1] Contrairement par exemple à l’œuvre de Marijke van Warmerdam lors de l’exposition « Esthétique des pôles » au FRAC Lorraine l’année précédente. Constamment remplacé, un glaçon fondait lors des heures d’ouverture aux visiteurs.

[2] Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Paris, éd. José Corti, 1987, p. 13-14.