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De la lenteur avant toute chose… Finissage ! et soirée vidéos, samedi 16 novembre.

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29 septembre – 16 novembre 2013 : le temps a passé si vite !
Entrée libre, dés 14h

samedi 16 novembre 2013, soirée de finissage
A partir de 17h, performance de Jérémie Bennequin qui gommera une page de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust.
18h00, soirée projection : films documentaires de Bruno Decharme, et vidéos de Nicolas Aiello, Rébecca Digne, Laurent Fiévet, Isabelle Frémin, Gabriel Desplanque, Estefanía Peñafiel Loaiza, Charlotte Seidel.

 

Laurent Fiévet, photogramme extrait de Rain/Pain, 2008

Laurent Fiévet, photogramme extrait de Rain/Pain, 2008

Venez nombreux !

Les vidéos que nous présentons ce soir viennent comme un point d’orgue à l’exposition De la lenteur avant toute chose… Elles viennent ouvrir le temps d’un processus créatif inscrit dans la durée, tel que nous avons voulu le présenter dans les œuvres exposées depuis septembre.

Le documentaire de Bruno Decharme sur l’artiste Zdenek Kosek nous fait passer du temps qui passe au temps qu’il fait – c’est en essayant de maîtriser le temps météorologique, cosmique, par le travail plastique, que Zdenek Kosek tente d’ordonner sa vie et le monde à la temporalité effervescente et incontrôlable.

Certaines des vidéos d’artiste représentent un processus créatif volontairement lent – c’est le cas d’Isabelle Frémin, dont le travail s’inscrit dans la recherche d’un décalage entre l’objet réalisé et le temps de sa réalisation. Dans ce cadre, la Minute 23 répond à la Tente trois mois en bois (2006), écho humoristique à une célèbre « Tente deux secondes ! ». Nicolas Aïello répond à la confrérie des « Gommeurs » rassemblée dans l’exposition en remontant le temps : avec Revealed de Kooning, il inverse le plus célèbre des gommages de l’histoire de l’art, effaçant le geste artistique de Rauschenberg, et révélant le dessin, petit à petit. Estefanía Peñafiel Loaiza vient le rejoindre dans cette entreprise en reprenant par l’empreinte Ecuador de Henri Michaux ; ici, c’est un texte qui est remis en jeu par l’action artistique. Si chez Nicolas Aïello, le dessin réapparaît tout seul, par la magie du montage vidéo, Estefanía Peñafiel Loaiza et Isabelle Frémin font apparaître la main de l’artiste. Finalement, c’est un bien un geste, une performance, inscrits dans la durée par la succession d’un ensemble d’actes que montrent ces trois vidéos.

Travelling (2013), de Charlotte Seidel, comme son titre l’indique, met en abyme l’acte même de filmer grâce à la temporalité. Voyageant dans une photographie ancienne, au plus près de l’image, elle mime un regard « à la loupe », une attention extrême portée à celle-ci, ou plus précisément à l’objet dans sa matérialité. Le temps du regard, le processus même, est le temps de l’œuvre et la modifie, la faisant par instant plonger dans l’abstraction. Produite pour l’exposition, Travelling, fut de plus une œuvre extrêmement longue et lente à réaliser, par sa nature même.

Enfin, du processus représenté au processus se confondant avec l’œuvre, on parvient à un ensemble de pièces interrogeant le médium film/ vidéo lui-même, et ce, par la lenteur. La sensation de « regarder un film », cette conscience de l’outil vidéo est avivée chez le spectateur par le ralentissement du rythme des images, au point que l’on goûte aussi étrangement la matérialité de ce support pourtant si évanescent. Gabriel Desplanque travaille également l’idée du travelling – ce n’est plus la caméra qui glisse d’un espace à l’autre, mais le monde qui défile dans un format horizontal faisant sentir le ruban filmique, matérialisation du temps qui passe. Rébecca Digne crée un film d’animation contemplatif, dont le titre, Datcha, renvoie vers un univers de conte, mais dont la seule poésie tient au grain de l’image et aux étranges éléments (arbres, datcha) rencontrés sur le chemin. Rébecca Digne parvient à nous donner la sensation que cet univers de fiction est non pas créé, mais filmé, que l’on voyage grâce à une caméra dans un monde qui existe déjà – une autre terre, celle de l’image animée. Chez Laurent Fiévet, le film, connu ou non, mais que l’on ressent comme ancien, « déjà passé », semble bégayer. Et de même que chaque hésitation dans la langue rappelle à tous le matériau langage, le ralenti fait plonger dans l’image. Cette sensation étrange est accentuée par l’épaisseur des souvenirs visuels qui viennent se surimposer à la scène dans une chaîne d’associations : la Dora Maar de la Femme qui pleure de Pablo Picasso (1937), la Belle et la Bête de Jean Cocteau (1945), et la pluie, la pluie qui coule dans les films comme les larmes coulent, comme les associations se succèdent avec fluidité, comme la bande magnétique file, et avec eux les souvenirs. On trouve ici un écho à ce qui est apparu lors de notre conférence : la sensation de lenteur, de durée, c’est peut-être bien plutôt celle de l’épaisseur du temps et de la mémoire, qu’il nous faut contempler.

L’ordre de présentation des vidéos permet de passer de l’une à l’autre alternativement de ces questions.

Emilie Bouvard, pour Portraits.

Bruno Decharme, Zdenek Kosek, documentaire, 13’.

Isabelle Frémin,  La minute 23, vidéo, 16’.

Laurent Fiévet, Rain/ Pain, montage vidéo, 9’40’’. Existe également sous la forme d’une installation pour vidéoprojecteur avec écran de verre et pampilles de cristal.

Rébecca Digne, Datcha, film Super 8 transféré en numérique noir et blanc, silencieux, 1’12’’, 2007. Vidéo acquise par le Musée National d’Art Moderne en 2011.

Nicolas Aïello, Revealed De Kooning Drawing, dessin animé, 6’23’’, 2011.

Gabriel Desplanque, Les uniformes, vidéo HD, 10’, 2010

Charlotte Seidel, Travelling, vidéo, 16:9, couleur, muet, 12’46’’, 2013

Estefanía Peñafiel Loaiza, Cartographies, 1. la crise de la dimension, vidéo HD, 18’40’’, d’après Ecuador  de Henri Michaux.

Rieko Kioga, Kodo-Beat, broderie sur lin, 123 x 170 cm, 2009

 

Trois ans après Autoportraits, c’est avec abcd art brut que Portraits monte sa deuxième exposition.

De la lenteur avant toute chose… rassemble 28 artistes « bruts » et « contemporains » autour de la lenteur des processus créatifs. C’est une exposition qui parle d’expérience de la durée, qui rassemble les oeuvres d’artistes, qui, visiblement, ont pris leur temps, et forgé patiemment d’autres rapports au monde, brouillant dans cette activité absorbante et plastique la distinction entre « art brut » et « art contemporain ».

Portraits a répondu ainsi avec enthousiasme à l’invitation d’abcd (art brut connaissance et diffusion) pour ce deuxième opus. Depuis 1999, sous la direction de Barbara Safarova, abcd regroupe chercheurs, collectionneurs ou amateurs passionnés autour de la collection d’art brut constituée par Bruno Decharme et la confronte à toutes les formes d’expressions artistiques et humaines.

Nous espérons vous voir nombreux !

avec  ACM, Arnaud Aimé, Anaïs Albar, Clément Bagot, Koumei Bekki, Jérémie Bennequin, Arnaud Bergeret, Gaëlle Chotard, Mamadou Cissé, Florian Cochet, Samuel Coisne, Isabelle Ferreira, Sophie Gaucher, Hodinos, Rieko Koga, Kunizo Matsumoto, Dan Miller, Mari Minato, Edmund Monsiel, Hélène Moreau, Benoît Pype, Daniel Rodriguez Caballero, Chiyuki Sakagami, Ikuyo Sakamoto, Judith Scott, Claire Tabouret, Jeanne Tripier, Najah Zarbout

Commissariat : Marion Alluchon, Emilie Bouvard, Camille Paulhan, Sonia Recasens, Septembre Tiberghien pour Portraits, et Barbara Safarova pour abcd

espace abcd 12 rue Voltaire, 93000 Montreuil
ouvert samedi et dimanche de 14h à 19h, entrée libre
visites commentées à 16h
en dehors de ces planches horaires, sur rendez-vous
métro Robespierre (ligne 9)

contact : portraits.lagalerie@gmail.com
www.abcd-artbrut.net
www.portraits-lagalerie.fr

 

 

Portraits à l’Institut suédois : critique d’art et internet, quels enjeux ?

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10.04.2012 / 19:00

Débat public. A l’occasion du lancement du premier numéro papier de la revue scandinave KUNSTKRITIKK, un débat public est organisé sur le thème de la critique d’art publiée sur Internet. L’évolution rapide d’Internet et de ses réseaux a créé de nouveaux espaces de travail pour artistes et critiques d’art. Sites, blogs et projets spécifiques ont trouvé leur place dans le paysage de l’art contemporain – pour la plupart comme espace supplémentaire aux activités « analogues » (expositions, revues en papier, catalogues etc.). À l’occasion du lancement du premier numéro de la revue scandinave et internationale d’art contemporain, KUNSTKRITIKK, à Paris, nous invitons des acteurs de la critique d‘art publiée sur Internet à discuter des enjeux de ce dispositif. La critique et le journalisme d’art d’aujourd’hui, sont-ils à la hauteur de l’évolution technologique ? Quid d’une réflexion critique sur ces moyens ? Internet est-il un simple moyen de faire des économies sur les frais de production ? Quelles méthodes existent pour un rapport équilibré entre critique d’art en ligne et sur papier ? Comment faire face à une dérision continue de la valeur économique de l’écriture ? Comment réagissent les artistes face aux publications sur Internet ? Y-a-t-il davantage d‘échange entre lecteurs, artistes et rédacteurs ? Quel avenir pour un journalisme de qualité ?
Avec : Erlend Hammer, rédacteur en chef de la revue scandinave KUNSTKRITIKK, édité depuis 2003 à Oslo et publiant depuis 2011 quotidiennement des articles sur l’art actuel en Norvège, Suède, Danemark, et internationalement sur www.kunstkritikk.comEmilie Bouvard, rédactrice en chef du site Internet « Portraits », portraits-lagalerie.fr, consacré aux jeunes artistes émergents, Christian Gattinoni, rédacteur en chef de la revue française sur Internet www.lacritique.org, Jean Louis Poitevin, rédacteur de la revue critique sur Internet www.tk-21.com et Philippe Régnier, directeur de la rédaction du journal électronique Le quotidien de l’art (www.lequotidiendelart.com).
Le débat public est organisé et animé par J. Emil Sennewald, critique d’art (weiswald.com) et propriétaire du project room parisien café au lit (cafeaulit.de).
En partenariat avec l’AICA France.

Entrée libre, sans réservation.

 

http://www.si.se/Paris/Francais/Institut-suedois-a-Paris/Agenda/#11741

Et le compte-rendu de Maxence Alcade – hum, un peu critique.

 

Written by Emilie Bouvard

avril 8th, 2012 at 4:02

« APRES TOUT RIEN »

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Exposition de Sandra Aubry & Sébastien Bourg

Du 9 mars au 5 mai // Upcoming March 9th – May 5th

Vernissage le vendredi 9 mars à partir de 18h

« J’ai arpenté les limbes, perdu le sol, voyagé en esprit.

When ? Where ? Well ?

Le départ est simple : une escadrille de ballons qui transportent des maisons. J’ai quitté une terre bucolique mais figée, une nature devenue décors de gravure, et envahie par une eau noire et stagnante, profonde, et qui menaçait cet univers déjà un peu mort. Bref, une question de survie et avec les moyens du bord : des engins préscientifiques, non technologiques, datant apparemment d’un autre temps, lestés de nos maisons, qui semblent trop lourdes pour ces masses d’air en suspension. C’est dans cette cabane volante, un peu bricolée, comme celle de mes compagnons, que je suis monté vers le ciel. (…)  »

Emilie Bouvard

[La suite sur place ou sur Portraits dans quelques jours !]

//

 

Galerie de Roussan

10 rue Jouye-Rouve

75020 Paris

Metro: Belleville (L2 et L11) ou Pyrénées (L11)

Parking: Boulevard de la Villette – rue du Buisson Saint Louis

Galerie ouverte du mercredi au samedi de 14 h-19 h et sur rendez-vous

 

Contact

+33 (0)9 81 28 90 59 // contact@galeriederoussan.com

Jeanne Lepine : +33 (0)6 16 46 01 10 // jeanne@galeriederoussan.com

Anne Brengou : +33 (0)6 13 90 51 01 // anne@galeriederoussan.com

Written by Emilie Bouvard

mars 8th, 2012 at 8:30

La pierre et l’aimant.

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Il était une fois un château.

 

Il était une fois la mer et des animaux marins, phoques, mouettes ?, au milieu de la campagne ponctuée de Limousines – des vaches, sans moteur, sinon celui de l’herbe grasse et humide des environs de Limoges. Il était aussi un tourniquet de miroirs renvoyant la mer à elle-même, tandis que des fenêtres anciennes au bois peint en blanc regardaient des coteaux vallonnant aux reliefs bocageux ; le tout à ce moment très spécial du soleil couchant où le vert de la nature glisse vers un violacé en se mélangeant au ciel. Un mince cylindre vertical, une pique ou lance ?, à cet étage maritime, tentait semble-t-il de poser un axe, de rappeler le nord, entre la campagne environnante et la mer prise dans les murs du château. Il était aussi un couloir dont les murs partiellement mal repeints faisaient voir, à deux mètres cinquante du sol, un niveau de peinture blanche comme après une inondation.

Il était aussi un chemin de pierres claires de Dordogne mesurant une grande salle aux murs blonds recouverts de fresques Renaissance, aux cernes noirs, aux couleurs chaudes et rougeoyantes, dans lesquelles de belles dames du temps jadis et leurs compagnons devisent et s’occupent à des loisirs oubliés. Il était une série d’étalons, de toises, très peu duchampiennes, matérielles, confrontant le métal au verre et au plâtre, fins cylindres de longueurs différentes alignés parallèlement, et posés sur des tables comme des outils attendant que l’on s’en serve ou les touche, d’un bout à l’autre d’un grenier – pour mesurer quoi ? Et au bout de ce grenier, il était une tapisserie vivante, animée par le film, s’embrassant elle-même infiniment, s’enroulant sur elle-même comme un vieux livre-rouleau, par le milieu, mais dans une embrassade guerrière faisant s’engloutir l’une dans l’autre deux armées de soldats en armure, harnachés et à cheval.

Bref, de quoi être fabuleusement désorienté. Il est pourtant une boussole, un pendule, dans une tour circulaire et froide, au fond du château : une pierre blonde, australienne et légère, dont le poids suffit cependant à faire se tendre une corde du lointain haut de la charpente. Elle oscille en permanence et voltige au dessus d’un socle bas, cherchant elle aussi le nord, dans une aimantation à la fois mesurée et folle. Il est aussi des griffonnages de la taille d’un tableau, des journaux, des livres, illustrés de photographies, de schémas, de dessins peut-être anatomiques, des livres scientifiques, des traités philosophiques, mais que l’on ne peut approcher, ou bien sous vitrine, que l’on ne peut pas lire, et dont il est difficile de voir ce qu’ils montrent avec leur air de fac-similés. Il est des caisses, qui témoignent qu’il y a bien eu déplacement d’objet, et une mystérieuse plaque en fer apparemment vierge, nue, mais ancienne et cachant un horrible secret.

Il était un conservateur qui s’en va vers d’autres soleils, deux commissaires, deux livrets, trois ou quatre artistes, un peintre, un préfet, une présidente et une vice-présidente du Conseil Général, un DRAC, une stagiaire, une critique, une conservatrice parisienne, un photographe, Raoul Haussmann, Richard Long, et une foule navigant d’une œuvre à l’autre. Il était de petits comic strips acides et discrets, dispersés d’un mur à l’autre et dans les escaliers, et qui semblaient se foutre ouvertement de cette même foule.

Bravo à Rochechouart pour ce dernier voyage !

Emilie Bouvard

Irmavep Club

Château de Rochechouart,
29 février au 10 juin 2012

Livret IV

Dove Allouche, Lonnie van Brummelen & Siebren de Haan, Mel O’Callaghan, Giovanni Giaretta, Volko Kamensky, Guillaume Leblon, Anthony McCall, Thomas Merret, Gustav Metzger, Bruno Persat, Gerald Petit, Michelangelo Pistoletto, Olve Sande, Ettore Spalletti, Bruno Serralongue, Clémence Torrès, Michel Verjux.

Livret V

Maurice Blaussyld

Site du Musée de Rochechouart

http://www.irmavepclub.com/

 

Written by Emilie Bouvard

mars 3rd, 2012 at 2:08

Arts and Crafts/ Le Salon Maison-Objet

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9-13 septembre 2011, Villepinte, Parc des Expositions, http://www.maison-objet.com/fr/maison-objet/

Let’s do it again. Est-ce de l’art ? Est-ce du design ? Est-ce, horreur !, de la déco ? Quand on a tendance à ne regarder que l’Art avec un grand A, à aimer ces choses immatérielles que sont la vidéo et le concept, ou cette icône de l’art qu’est le tableau à l’huile (on signale à ce propos la belle exposition Bernini/ Korichi chez Suzanne Tarasiève, passage de l’Atlas), au point que pour beaucoup un « tableau » c’est « une œuvre d’art », une petite promenade au Salon Maison Objet est assez perturbant.

Reprenons donc le cours d’histoire de l’art, 1ère année (ce qui déjà est une prise de position). On parle de design surtout après la Seconde Guerre Mondiale à la place des « arts décoratifs ». Mais en fait, Werkbund (Pieter Behrens pour AEG), Bauhaus, et « good design » (Etats-Unis) aidant, cette histoire là commence autour de la Première Guerre Mondiale. Pour faire simple, un objet de design, c’est censé servir à quelque chose, et les objets de design sont les figurants de la Complainte du Progrès de Boris Vian. Mais ce joli nouveau mot de « design » leur apporte un supplément d’âme, design c’est disegno, l’italien de la Renaissance pour « dessin » et « dessein », renvoyant à une conception intellectuelle et savante de l’art, chère à Léonard de Vinci et Michel-Ange. Bref, ce supplément d’âme, c’est une ligne, une idée, un truc qui transcende la chaise ou le porte-bouteille, conformément à leur fonction – ou non, mais qui de préférence ne l’empêche pas ou ne la contredit pas.

Collection de Jens Veerbeck, "Obsessions privées", commissariat Elizabeth Leriche, hall 1

On ajoutera, si l’on pense que les musées sont bien les conservatoires des objets d’art, certains ajouteraient les tuant à petit feu, que les musées conservent les productions du design assimilés au patrimoine contemporain. Et pour compliquer l’affaire, on remarquera que ces musées conservent d’ailleurs aussi les vieux objets relevant de l’artisanat ou des techniques anciennes, pour leur dimension historique, ethnologique et patrimoniale. Bref, pour une petite cuiller, il y a deux moyens de finir sa vie derrière une vitrine : être vieille et typique d’une production d’une époque, ou avoir été récemment, ou du moins au XXe siècle, réalisée par un designer remarquable et tapé dans l’œil d’un conservateur acquéreur. Le musée des années 1930 à Boulogne-Billancourt expose jusqu’au 2 octobre 2011 de belles séries de machines à écrire et de grille-pains (collection d’Olivier Frénoy) – qui évoquent vaguement des installations contemporaines. A Maison-Objet, un espace rassemble ainsi les ensembles d’objets réalisés par des collectionneurs, dans des espaces permettant des rassemblements cocasses, comme celle de Jens Veerbeck.

PARAMPARA, Inde, New Delhi, hall 1, E 78-F 77

Ces précautions étant posées, on dira que les halls 1, 2, 3, 4, 5, 6 du salon Maison Objet ne sont pas très perturbants. A l’exception de certains objets au statut incertain comme cet arbre en feutre indien, ou des choses anciennes de-ci de-là. Mais au hall 7, celui des maisons d’artisanat de luxe, ou de design, pour un œil habitué aux facéties des artistes contemporains, on devient perplexe. Et on joue au sept familles.

 

Wim Delvoye ?

Souvenir de Hollande, vase céramique et collage d'objets souvenirs, Wonderable, Hall 7, C91

Souvenir de Hollande, Wonderable, Hall 7, C91

Les artisans thaïlandais qui réalisent les objets de cette entreprise se sont demandé quoi faire de ces souvenirs en céramique produits en masse pour la Hollande et qui leur restaient sur les bras. Ils les ont collés sur les vases…

Yan Fabre, Lisa Black ou Daniel Firman ?

Vue du stand Masaï Gallery, hall 7, B111

Vue du stand Masaï Gallery, hall 7, B111

Après les précoces Pensionnaires d’Annette Messager (1971), la taxidermie ou l’usage de restes animaux est récurrente dans l’art le plus actuel, y compris chez de très jeunes artistes, comme vu récemment à la Générale en Manufacture à Sèvres dans l’exposition La phrase était longue et difficile, pour la lire à haute voix, un effort était nécessaire (commissariat : Pierre Antoine), chez Axell Remeaud.

Jeff Koons ? (du kitsch et de la porcelaine – pardon pour la photo un peu floue)

Une méduse parmi d’autres, et de faux airs d’un Thomas-Tronel Gauthier.

 

Oldenburg ?

Studio Magma, hall 7, "Talents japonais"

 

Claude Lévêque ? (oui, je sais c’est facile avec les luminaires…)

Lustre de Murano aux oiseaux, MEE SRL Murano, SE 41, hall 7, F 73

 

Sans parler de toutes ces céramiques (assiettes, vases, etc), quand la céramique est à la mode, comme l’a mis en valeur récemment le Musée des Arts Décoratifs.

Assiettes en porcelaine blanche, dans le stand "Obsessions privées" (commissariat : Elizabeth Leriche)

Et enfin, certains créent eux-même la confusion : Perception Space expose de drôles de vases vertébrés dont l’ossature tend à faire oublier la fonction, mais aussi Sandra Aubry et Sébastien Bourg et leur miroir où l’on ne peut pas lire ce qui est écrit, ou leur horloge sans aiguille.

Celia Nkala, vase vertebral, 100 exemplaires, biscuit de faïence, porcelaine émaillée, os sphénoïde animal.

Sandra Aubry et Sébastien Bourg, Horloge, 2009

Sandra Aubry et Sébastien Bourg, Objects in mirror are closer than they appear, 2011

 

Et donc, si ici parfois le design fait penser à l’art, c’est surtout que ce dernier a recours aux moyens du design, porcelaine, poils, lumière, objets divers que l’oeil du spectateur reconnaît. Tout ne semble pas être affaire de situation.

Emilie Bouvard.

Sandra Aubry et Sébastien Bourg exposent par ailleurs chez LMD Galerie jusqu’au 24 septembre 2011.

Written by Emilie Bouvard

septembre 11th, 2011 at 1:37

Marc Desgrandchamps, l’histoire de l’art en tongs

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Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris présente en ce moment une très belle rétrospective consacrée au peintre lyonnais Marc Desgrandchamps. On ne parlera pas ici de la construction rigoureuse de ses toiles, ou alors tout à l’heure, ni des transparences mélancoliques qui signalent ces œuvres comme autant d’énigmes visuelles faisant apparaître des formes et des profondeurs à mesure que l’on se déplace et scrute le tableau. On ne dira rien des choix picturaux passés et présents de Marc Desgrandchamps, Dali pour certains fluides s’épandant dans le désert, Beckmann pour l’évidente dimension allégorique et mystérieuse de cette peinture à la fois expressive et muette, peut-être Picabia pour ces fameuses transparentes et pour cette capacité à réaliser des collages visuels – Max Ernst ? On ne parlera pas de Malevitch, ni de cette façon d’affirmer et de nier la profondeur de la toile. Tout cela a été dit. Marc Desgrandchamps, avec les paysages du Grand Ouest-Far West américain qu’il déploie, les crânes de bisons et les chevaux transparents qu’il entremêle dans cette pampa, est un cow-boy de l’histoire de l’art ; flegmatique, disent ceux qui l’ont rencontré, mais au coup de lasso très sûr, et qui a constitué au cours des années un magnifique domaine aux « ciels brouillés », où l’on ne rêve que de se perdre.



Sans Titre 2010 Huile sur toile 200 x 150 cm Collection privée © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York

On s’intéressera ici à un motif récurrent de la peinture de Desgrandchamps, souligné par de très nombreux commentateurs : la tong. Les personnages, pour la plupart féminins de ce « Women’s World », portent des tongs. Du même modèle : « simplissime » comme on dit dans les revues spécialisées, souvent noir, visiblement souple et s’adaptant aux pas pesants, légers, aux courses, pointes, demi-pointes et acrobaties diverses de ces femmes parfois transparentes. La tong est figurée par trois lignes : l’une cerne la plante du pied, les deux autres, les lanières, isolent sommairement le gros orteil et surtout se croisent sur le dessus du pied, en marquant la limite supérieure. Première fonction des tongs, donc : délimiter un monde où tout tend à se fondre avec la zone picturale connexe. La tong, plastiquement, permet comme certaines interventions de peinture fluo ou très vive, « sortant du tube », de rétablir une ligne nette et discrète dans l’univers ocre et bleuté, mélange de terre et de mer qu’évoque la peinture de Desgrandchamps. Car la tong n’est jamais gagnée par ces phénomènes de transparence, contrairement aux cheveux éternellement noirs de ces héroïnes, autre limite sombre des corps. De plus, la tong fait partie de ces « O.P.I.R » (Objet Picturaux Identifiés et Récurrents), par exemple pour les Cubistes la triade pipe-bouteille-éventail, supports de l’expérimentation plastique. La tong est en effet à la fois en une et trois dimensions. C’est une ligne et un objet. Ruban de Moebius, elle peut se voir à plat ou en volume, comme la peinture de Desgrandchamps.

Sans Titre 2010 Huile sur toile 200 x 300 cm – diptyque Collection privée © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York

Mais me direz-vous, si ces personnages portent des tongs, c’est qu’ils sont pieds nus. La dimension balnéaire de la peinture de Desgrandchamps a été abondamment soulignée. La tong est unisexe, elle est aussi universelle. Sur un yacht, à la Bourboule ou dans un bidonville, on porte des tongs. La tong vient ainsi contribuer à l’atmosphère d’anonymat qui entoure la peinture de Desgrandchamp, point sur lequel il se rapproche par exemple de Djamel Tatah, qui, lui, procède plutôt à cette uniformisation par la couleur en monochrome. Anonymes, les personnages de Desgrandchamps le sont tout d’abord parce qu’on ne distingue souvent pas leur visage. Ces femmes ont des traits génériques, ou bien leur épaisse chevelure masque leurs yeux, quand elles n’ont pas la tête coupée par un parasol ou le bord de la toile. Les figures sont souvent de dos – et ici, on pense à certains « portraits » photographiques de Valérie Jouve où les personnes apparaissent de dos. Elles portent des vêtements de confection qui pourraient venir de n’importe quelle chaîne de mode : un débardeur, une jupe, tous deux sans coupe, sans forme particulière. Elles ne sont pas singularisées. La première impression est ainsi celle d’une « ultra moderne solitude », d’un monde où nous serions tous, enfin, toutes, des touristes anonymes en villégiature sur une plage de Bali ou d’Hossegor. Mondialisation et uniformisation, le même look partout dans le monde, bref, une vieille rengaine dont la tong est le symbole.

Sans Titre 2008 Huile sur toile 200 x 150 cm Collection privée, Paris © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York

Cependant, c’est insuffisant. Ces femmes en tong pensent. Elles sont contemplatives, pensives, assises, la tête appuyée sur le poing, expriment par leur attitude topique de mélancoliques (cf Dürer, Rodin, etc), une certaine lucidité quant à leur universelle condition. Ou bien elles passent et marchent avec la gravité d’une Gradiva – la référence est explicite et a été très soulignée. Ou alors elles dansent comme des bacchantes acrobates. Universelles et humaines, elles sont aussi éternelles et s’ennuieraient de leur éternité. Cette hypothèse de l’ennui divin est une image qui traverse la littérature et l’art occidental, d’Ovide à Sandor Marai.

Sans Titre 2010 Huile sur toile 200 x 300 cm – diptyque Collection privée © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York, détail

A moins que ces transparences n’évoquent la décomposition de la mort qui toucherait même ces paysages d’éternité, de désert ou de bord de mer : Et in Arcadia ego. La référence à Poussin est récurrente chez Desgrandchamps, et va jusqu’à la citation, quand on retrouve dans un coin d’un Sans Titre de 2010  un morceau d’Orphée et Eurydice. Ailleurs, sur une ligne perpendiculaire au plan d’un autre tableau (le dernier de l’accrochage au MAMVP), le peintre reproduit Les Bergers d’Arcadie. Telle autre femme juchée sur une sorte de tabouret, un grand livre ouvert sur les genoux (le genre de livre que l’on n’emmène pas à la plage), jambes croisées avec une élégance négligée, évoque une Sybille de Michel-Ange (chapelle Sixtine) (Sans Titre, 2008). Un cow-boy, vous disais-je. Ces femmes sont des dieux, conscientes de leur mort à venir, non pas parce que leur nature serait d’être mortelle, mais parce que l’homme, celui qui porte des tongs en Floride, les oublie, produisant cette effritement de leur apparence. Les dieux ne meurent pas de leur belle mort, ils meurent de ce que nous ne les célébrons plus. C’est la résolution du mystère : la tong est une spartiate. Celle que chaussent de toute éternité les Grecs, les Romains et leurs dieux.

Athéna contemplative, 460 avt JC, Athènes, musée de l'Acropole

Marc Desgrandchamps, avec ses tongs, pratique donc l’art de la syllepse. Littéralement, ces nuées de touristes en tongs et jupettes sont aussi, figurativement, les dieux que ces mêmes touristes oublient. Il est intéressant que cette rencontre se fasse par la représentation d’un corps féminin (« l’éternel féminin »), mais traité selon une perspective plus rare dans l’histoire de l’art que celle du nu érotique, celle de la statuaire, de la monumentalité, du drapé devenu ourlet de jupe et de débardeur, Athéna et non Vénus. Peut-être parce qu’Athéna est la déesse de la mémoire. Elles sont des « images survivantes », des traces mnésiques au bord de l’effacement, une métaphore courante pour évoquer l’oubli. L’homme, et ici c’est la femme qui symbolise l’universalité du genre humain, souffre dans sa folie du syndrome de Cotard, et, oublieux de lui-même, de ses dieux et de l’art, risque de devenir pour de bon transparent.

Emilie Bouvard

Merci à Hélène Chesneau, Maxime Freton, Isabelle Salmona et Mohamed-Ali Gorsane pour leur concours.

L’exposition se tient au MAMVP jusqu’au 4 septembre ; Marc Desgrandchamps est représenté par la galerie Zürcher.

A lire :
- la revue de presse de la galerie Zürcher,
- le catalogue de l’exposition (textes de Fabrice Hergott, Julia Garimorth, Philippe Dagen, Erik Verhagen, David Cohen, Marie de Brugerolle,  éditions Paris Musées, 2011),
- Rodeo, Philippe Dagen/ Marc Desgrandchamps, Liénart, 2011,
- toutes sortes de polémiques sur l’évolution et la réception de la peinture en France depuis les années 1980 qui circulent sur internet.

 

Written by Emilie Bouvard

août 18th, 2011 at 10:26

Récifs d’éponges, Thomas Tronel-Gauthier, par Nausicaa

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Thomas Tronel-Gauthier, Récif d’éponges,
porcelaine, 36 x 36 cm, 2007
Accumulation d’Eponges naturelles de mer, végétales de cuisine et de mousses synthétiques, qui après un procédé de « fossilisation » et de transmutation de matériau, viennent s’homogénéiser en un même bloc.

 

Récif, subst. masc. (de l’arabe rasîf, « chaussée, digue » par le portugais recife, « récif ») :
Rocher ou groupe de rochers affleurant à la surface de l’eau au voisinage des côtes.
(géol) Masse construite par des coraux dans les eaux chaudes et claires ; ce sont les récifs coralliens situés soit en bord de côte (récif frangeant), soit plus au large (récif barrière), et pouvant encercler une île dont la lente submersion peut conduire à la formation d’un atoll (anneau récifal entourant un lagon).
Source : Trésor de la Langue Française

 

 

 

 

 

Récif marin avec éponges. (c)Bertrand Pennec

Porcelaine, subst. fém. :
Mollusque gastéropode logé dans un coquillage univalve, à surface polie et brillante, formant une spire peu saillante et présentant une ouverture étroite et dentelée, qui est commun dans les mers tropicales ; ce coquillage ; nacre tirée de ce coquillage.
Matière céramique fine, dure et translucide obtenue par la cuisson d’une pâte composée de kaolin pur et de feldspath, souvent émaillée en seconde cuisson, qu’on utilise notamment pour fabriquer la vaisselle ou des objets devant principalement servir à l’isolation thermique ou électrique.
Source : Trésor de la Langue Française
Cette céramique fut baptisée porcellana par les italiens qui la ramenèrent de Chine au XVe siècle. Elle fut nommée ainsi en référence à l’apparence des coquillages de type Cypraea dont ils la croyaient extraite du fait de leur ressemblance avec la vulve de la truie (porcella : truie en latin). Les coquillages de type Cypraea sont par ailleurs couramment appelés « porcelaines ». Le nom même de Cypraea fait une référence directe à Vénus, qui serait sortie des eaux dans un coquillage évoquant cette forme non loin de l’île de Chypre (cf « cyprine »).
Source : Wikipédia/ Wiktionnaire

 

Comment le corps spongieux peut-il se faire pierre ? Comment l’eau peut-elle devenir dure ? Comment la jeune fille d’eau vive, salée, à la peau polie par le sable et la vague, embellie par les liens d’or fin et les ruisselants bijoux, a-t-elle pu se faire fossile ? Et comment le corps émouvant du naufragé fragile, nu, honteusement caché par le varech, a-t-il retrouvé l’acier froid du glaive, le bois insubmersible du navire ? comment un corps et un cœur peuvent-ils devenir secs ? Je n’ai même plus de larmes.

Je n’ai pas la patience de Pénélope, ni la puissance de Circé. Je suis trop jeune et je me sens vieille tout d’un coup, et presque morte. Mes sens de jeune fille ont été trompés, l’adolescence s’est échouée sur cette plage, et je ne le savais pas encore. Je pleure mais je suis glacée, solidifiée. Je passais pour une Néréide, une nymphe maritime, mais j’ai été brûlée, et me voilà dure et rigide, une princesse froide. Ma blancheur nacrée, de coquillage, changeante sous le soleil méditerranéen, miroitante dans l’eau verte et limpide, est devenue statue.

Quand Ulysse m’est apparu sur cette plage, je jouais encore – à la balle ! On dit que Vénus est sortie d’une conque marine, j’ai vu un homme sortir d’un bras du fleuve qui se cachait avec un bout de branche d’arbre. On aurait dit Adam – hum, ce n’est pas censé être ma culture, mais passons, bref, je fus Eve. Ce fut comme une apparition, et celui-là me tint de beaux discours. Je lui ai donné mon huile, je l’ai vêtu, je suis partie en avance chez mon père pour faire croire au monde que je ne songeais pas à un mariage ! Une petite princesse courageuse, digne et fière. Et j’ai écouté son histoire fabuleuse de cyclopes, de magicienne, de sirènes et de nymphe, et vu mon père renvoyer le héros chez lui, à Ithaque. Et de même que le bateau de nos marins qui l’avaient accompagné s’est changé en rocher en pleine mer, formant par la vengeance de Poséidon un de ces récifs affleurant, si dangereux pour les marins, de même je me suis durcie.

Et le voilà ce récif. Cairn d’un amour de jeunesse, tumulus pour Ulysse. Ce pourrait être ce rocher qu’est devenu le bateau des marins, ou une chose faite de mes mains, un assemblage de choses humides, des éponges gonflées d’eau comme je me suis gonflée d’amour et de désir sur cette plage, mais passées au feu du four, et devenue solides, et froides. Des éponges à la fois naturelles comme la mer d’où je semble venir, et artificielles comme la raffinée civilisation phéacienne qui est mienne. D’un teint de porcelaine, nacré, cypréen.

Des éponges qui piquent et grattent désormais, qui ont perdu leur mollesse – mais n’ont-elles pas davantage de mordant ? Des éponges informes qui ont pris forme dans la douleur et le feu, et que paradoxalement on peut désormais tenir, dont on peut discerner la netteté, éprouver les aspérités. Des éponges devenues le lieu d’un autre plaisir, celui non de l’alanguissement mou, fade, qui s’adapte, mais du piquant sur le bout des doigts. Je découvre avec stupeur que j’ai plus de plaisir et de surprise à toucher ce récif, à l’éprouver, à me chatouiller les mains à son contact. En art, on parle je crois de plaisir haptique quand le regard éprouve un plaisir à toucher, ici, j’ai la chance de toucher vraiment ce rocher. Les sculptures du jardin de mon père, aux proportions idéales, en marbre, Aphrodite, Apollon, sont lisses, elles, et les toucher est une caresse. Longtemps la sculpture restera lisse – disent les oracles.

Le rugueux, c’est le « non-finito » de la taille directe ou du modelage, taille des Esclaves de Michel-Ange (vers 1516), modelage de Rodin visible sur les plâtres de la maison de Meudon (Le Sommeil, 1911), modelages en cire de Medardo Rosso (L’homme au chapeau, vers 1900) ; il est ailleurs la trace du ciseau, pour le Baiser de pierre calcaire de Brancusi (1905-07, 1923) ou les groupes d’Eugène Dodeigne en pierre de Soignies, telles ces autres Pleureuses changées en pierre (1979, LAAC, Dunkerque). Le rugueux, partout, rapproche la sculpture de la roche et rappelle la pierre, il prend ainsi souvent la forme du rocher hérissé, de la montagne qui ne serait pas totalement équarrie, il montre une nature minérale, dure.

 

 

 

 

 

Joachim Patinir, vers 1515, La Fuite en Egypte, vue partielle

C’est une rêverie de la pierre, d’une pierre terrifiante, du « rocher » pétrifiant comme le propose Gaston Bachelard, une « rêverie de la volonté », du « dur » opposé au « mou ». Les éponges ici se sont hérissées ; c’est un obstacle peut-être faussement inquiétant, une montagne à gravir, à moins de savoir chalouper. Cette porcelaine définit une autre volonté. Vertueuse ? de vierge froide ? S’il est vrai que la porcelaine est « la vulve de Vénus », alors elle invite plutôt à la consistance et à la constance du désir.

 

 

Hans Memling, Allégorie de la Vertu, 1480

Rodin, La Tentation de saint Antoine, vers 1911

 

 

 

 

 

 

Non, ce picotis du bout des doigts dont je ne me lasse pas, je ne l’ai jamais éprouvé. Il méritait bien l’enterrement d’un amour. Ce récif est un nouveau monde, une île à effleurer de la paume des mains, un lieu où s’éveiller, une maison.

 

 

 

 

 

Louise Bourgeois, Femme maison,1983

 

 

 

 

 

 

 

 

Site de Thomas Tronel-Gauthier

Fin du cycle Ulysse.

 

 

 

 

 

 

 

Written by Emilie Bouvard

août 14th, 2011 at 6:08

Vasque-monde, Sophie Gaucher, par Circé

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Pénélope a parlé, à moi maintenant de faire entendre une voix différente. Je suis Circé la magicienne, pas une couturière délaissée. Passons aux choses sérieuses, le sexe, tout masculin soit-il, c’est bien joli, mais je suis là pour vous parler de magie, de métamorphoses, d’enchantement, de vie, de mort, de lieux dont on ne revient pas indemne.

Céramique, 2011

Tout cela tenait dans une vasque. Une céramique rosée aux lignes incertaines, une chair rose boursouflée fichée en hauteur sur une colonne de métal évidée, à la fois haussée, débordante, maintenue et prisonnière de cette géométrie froide. La couleur et l’organicité du latex de la Fillette de Louise Bourgeois (1968) mais alliées à la dureté de la céramique cuite. Une chair de ce rose pourceau que je connais bien, et qui fait courir sur mes lèvres un sourire de jouissance quand sous mes yeux et en mon pouvoir, touché par ma froide baguette et mes philtres, un homme lentement se change en porc. Et cette vasque elle-même se changeait : de l’assiette épaisse prise dans le fer se dégageaient des jambes qui s’agitaient impuissantes dans les airs. Homme ? femme ? Le ventre enflé qui surmontaient les jambes pouvait évoquer une fécondité féminine, une autre gestation en cours. Mais un homme gras peut présenter le même aspect. Et la vasque devenait-elle homme, femme ? Ou bien l’homme, ou la femme, se faisaient-ils vaisselle ? La métamorphose qui est un si beau spectacle et si fascinant car elle se déroule dans le temps, lorsqu’on la représente, pose à son tour la question du temps, et montre combien celui-ci n’est visible que dans l’espace sublunaire du changement des choses. Ces jambes vont-elles glisser jusqu’au sol et tirer après elles un corps ? Ou bien vont-elles s’absorber dans cette vaste assiette charnelle ? Et d’où viennent-elles ?

 

Je suis Circé la magicienne et j’ai le pouvoir de la métamorphose, de défaire ce que les dieux ont fait ; je peux changer ce qui a été décidé dans le passé et pour toute éternité ; je peux faire revenir un être de la mort à venir.  Grâce à ma puissance, Ulysse est descendu au Enfers et en est revenu. Je bouleverse l’ordre du temps, je fais voyager dans des espaces incertains des corps à la forme mouvante, je change. Je suis une plasticienne. Ma puissance est considérable. Face à elle, vous êtes aussi impuissants que ces petites jambes qui s’agitent dans les airs. Je peux incarner le destin ; un autre artiste avait compris cela, le ridicule de l’agitation des hommes face au destin. Dans la mer de la Chute d’Icare (1558), Bruegel a peint deux petites jambes qui s’agitent vainement – celles de cet Icare qui a voulu défier les dieux.

La vie, la mort, gestation et métamorphose, une effrayante affaire de femme, me direz-vous, une histoire de sorcières, et cette vasque, un chaudron ? la coupe, dans une sorte de métonymie, où je prépare la potion qui provoque la métamorphose en porc ? Plus que cela : cette vasque est un antre habité, et ouvre sur l’Autre Monde. Des silhouettes de femmes sont posées sur ses bords et dans son creux. Nymphes, faunesses, sorcières, fées ? des sœurs, en tout cas, oisives et méditatives, des Pythies peut-être qui regardent comme moi dans les profondeurs de la faille en céramique. Elles ont de longs cheveux et des têtes léonines ; elles sont d’argile, comme Eve dans certaines légendes, ou plutôt comme Lilith la rebelle, ces cousines en miniature de celle de Kiki Smith (1994). Elles semblent posées là sur les flancs de ce cratère volcanique et attendre, dans une sorte de conversation démoniaque.  Elles parlent, malveillantes ?, comme les Causeuses (vers 1897) de Camille Claudel, vont-elles bientôt danser comme celles de la Vague (1902-07) à la lumière de la « lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l’herbe terrifiée » ? (Baudelaire, Le Désir de Peindre)

Elles transforment par leur présence la vasque en monde, la vaisselle en paysage. Elles en font la bouche des Enfers, dont je connais le lieu et les secrets pour y pénétrer et en revenir sain et sauf. Ce sont des gardiennes. Femmes, elles féminisent aussi ce paysage en lieu sexuel. La vie, la mort, je vous l’avais annoncé.

Mais elles allègent aussi la sculpture de leur présence légère ; elles rappellent que le mystère n’est pas forcément lourd et pesant. Qu’il y a du jeu dans les choses et que là est le danger, là où cela s’immisce. Elles semblent à peine posées, prêtes elles aussi à bouger, à changer. Elles sont comme ces petites bonnes femmes de plâtre que Rodin posait sur des vases antiques, êtres naturels, amoraux, venus du fond des âges, plus anciens en fait que les vases sur lesquels elles s’accrochaient un instant. Elles sont elles aussi en mouvement, ces petites femelles fin-de-siècle. Sortent-elles de la vasque ? S’apprêtent-elles à y descendre ? Avec moi, ou vous, dans leur cortège ?

Cette vasque raconte une histoire de coupe, de gouffre infernal, de désir et de métamorphose avortée ou en cours. J’aurais voulu rejoindre mes consœurs dans leur sabbat métamorphique à venir, attirée par la profondeur. J’ai préféré retrouver ma puissance et ne pas céder au vertige. Un texte vaut bien quelques maléfices. A votre tour de vous risquer au bord du gouffre.

Circé

Sophie Gaucher est exposée au Hublot, Ivry-sur-Seine, jusqu’au 8 juillet.



Written by Emilie Bouvard

juillet 2nd, 2011 at 5:21

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Rapport de force, Arnaud Aimé, par Pénélope, épouse d’Ulysse

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Crayon graphite sur papier, 2010

J’ai vu un sexe d’homme (ce n’était pas celui d’Ulysse, le marin était encore reparti). Je suis comme Pascal Quignard et Jean Clair, je connais mes classiques et je sais être pédante et latiniste – malgré ma noble naissance grecque. « Sexus » en latin çà vient de « seco » qui veut dire « couper ». Et ce sexe, je l’ai bien vu coupé, effectivement, mais dans sa longueur, en coupe longitudinale. Avec tout son appareil (glandes, bourses, vessie, prostate) – et face à lui, celui de la femme de surcroît, « en chien de faïence » tout deux, comme sous une lamelle de microscope. Deux demi-corps entiers au microscope – cela demande un grand microscope.

Je suis grecque et je connais mes classiques : ce sexe coupé n’était pas celui de Chronos, d’où est née Aphrodite, ce n’était pas la passion, la fuite sauvage, l’envolée lyrique, le pénis tombant dans l’eau salée, bouillonnant dans l’Eros, et l’amour naissant de son écume. Ces deux là ne sont pas non plus Héloïse et Abélard, Judith armée de son épée décapitant Holopherne, Dalila coupant les attributs de Samson en maniant les ciseaux.

J’ai donc vu un sexe d’homme sage, replié, se confondant avec le reste de son anatomie, dont même les poils avaient renoncé à l’érotisme, buisson ordonné surmontant le pénis. J’ai vu un corps froid, fait d’oppositions et de contrastes de valeur, noir, blanc, gris, au crayon graphite, minéral, sans chair palpitante, et dont les tissus offraient au regard la même qualité que les os de l’extrémité de la colonne vertébrale, qui apparaissent en haut à gauche du dessin, le sacrum, les « os sacrés » comme on les appelle. J’ai vu deux espaces sacrés, donc, inviolables, « temples » : les dessins anatomiques en couleur de mon livre de biologie de lycéenne étaient plus colorés, plus vifs, plus vivants. J’ai vu des corps clos dont les orifices (vagin, anus, ostium urétral, gland) ne semblaient pas donner sur l’extérieur, comme murés par les chairs fermes et musclés des fesses et des cuisses qui les entourent sur le dessin.

 

 

 

 

 

Je me suis dit : où est le « rapport de force », Tarquin se jetant sur Lucrèce, Pan et les satyres sur les « nymphes », les harders sur les bimbos de Penchréac’h ? Est-ce alors celle-ci qui serait violente, passivement, pour celui-là ? Mais non, c’est un rapport de force équilibré, suspendu, guerre des nerfs, ligne Maginot, mur de Berlin, chacun clos et muré face à l’autre, se jaugeant froidement, debout, et donc vivants pourtant – en art, un corps allongé est un corps mort, un cadavre, et ceux-là sont dressés face à face. Et j’ai pensé à la Nouvelle Objectivité, et exclu Kiki Smith de cet univers, elle qui, en alchimiste du matériau, réchauffe l’anatomie.

 

 

 

 

 

Et puis je me suis rapprochée : des images si fascinantes doivent avoir une âme, me suis-je dit. Il doit bien y avoir des failles dans ces violentes armures. Je pratique moi-même l’art minutieux de la tapisserie : j’ai admiré en spécialiste la technique du dessin, les volumes tubulaires et les organes en creux naissant de la page blanche, corps de papier. Et j’ai pensé à l’amour que je mettais dans chaque fibre de mes travaux de tissage et j’ai regardé les traits du crayon. Et là, j’ai vu non plus un sexe, une prostate, une vessie, un vagin, mais un crayon palpiter dans la discrétion. J’ai vu des tissus se former dans ces brins de graphites, dans ces minuscules vagues de carbone, la vie sortir de la pierre ; j’ai vu l’attention attentive, et non plus l’observation du scientifique. J’ai vu éperdue un œil, une main, et non plus une lentille. Et je me suis dit, « tissons un texte, d’autres les verront peut-être ».

Pénélope, 1er juin 2011.

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Pour lire

Homère, L’Odyssée, VIIIe siècle avant Jésus-Christ, Grèce
Gaffiot, dictionnaire latin-français, dont illustrations
Sandor Marai, Paix à Ithaque !, 1952, trad.fr, 1995, une nouvelle figure de Pénélope
Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi, 1994, La Nuit sexuelle, 2007, psychanalyse, image et latinisme
Henri Rouvière, André Delmas, Anatomie humaine en quatre volumes, une source d’Arnaud Aimé ?

Pour voir

Tintoret, Tarquin et Lucrèce, 1580, Fitzwilliam Museum, Cambridge, UK, castration 1
Pierre-Paul Rubens, Samson et Dalila, 1610, Londres, National Gallery, castration 2
Artemisia Gentileschi, Judith Décapitant Holopherne, 1613, Florence, Offices, castration 3
Otto Dix, Nouveau-né, 1927, la Nouvelle Objectivité dans toute sa poignante froideur
Alberto Giacometti, Boule suspendue, 1930-31, Fondation Alberto et Annette Giacometti, l’irritant non-rapport sexuel surréaliste
Kiki Smith, Male and Female Uro-genital System, bronze, 1986, un autre usage du manuel d’anatomie (Gray)
Stéphane Penchréac’h, Autoportrait avec une pute, 2010, Acte 1, scène 1 (primitive), 2009, no comment
Vincent Corpet, série des Nus, 1998-2011…, un autre essai anatomique en peinture contemporaine, la peinture sous lamelle

Naissance d'Aphrodite, ms Coislin 239, XIe-XIIe s., BNF

 

 

Written by Emilie Bouvard

juin 2nd, 2011 at 11:42

Astérides, une invitation

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A l’hiver 2011, Portraits a été invité par l’association marseillaise Astérides à rencontrer les artistes en résidence à la Friche Belle de mai.

Vue de l'exposition d'Hélène Rivière

 

Astérides permet de nombreux contacts entre artistes de tous horizons, critiques et commissaires d’exposition. L’association soutient la production et la diffusion de la jeune création en art contemporain par la mise à disposition d’ateliers, l’organisation d’expositions et de workshops, d’échanges d’artistes en résidence, d’édition de multiples et de catalogues, la formalisation de lieux de débats sur l’art contemporain.

Une installation de Nicolas Ramel dans son atelier

 

Au 5e étage de la Tour, à la Friche la Belle de Mai, quatre ateliers accueillent des artistes pour des résidences temporaires pouvant aller jusqu’à six mois. Réunissant au gré des projets, des œuvres d’artistes résidents, d’anciens résidents, d’artistes émergents ou confirmés invités par l’association, deux ou trois expositions sont programmées chaque année. Elles ont lieu principalement au sein de la Galerie de la Friche la Belle de Mai. Astérides édite régulièrement des publications rendant compte de ses projets. L’association produit également chaque année des multiples d’artistes inédits, numérotés et signés. Les réalisations sont présentées à l’occasion d’un événement public organisé la même année (foire, exposition-vente, etc.). Après des échanges avec Hangar à Barcelone (Espagne) et Studio FKSE à Budapest (Hongrie), Astérides propose actuellement un programme d’échange d’artistes en résidence avec l’iaab à Bâle (Suisse).

Astérides opère en tant que structure relais procurant à l’artiste un contexte de travail qui lui permet de poursuivre sa recherche et sa pratique dans les circuits professionnels de l’art contemporain.

Atelier de Nicolas Ramel à Astérides

Enfin, sur le site d’Astérides, on trouve, par exemple, la liste de tous les artistes qui ont travaillé à Astérides, entre trois et six mois, ainsi que plusieurs appels à projets.

Cette fois, c’est l’écriture qui réunit Astérides et Portraits.

En février 2011, Septembre Tiberghien et Constance Moréteau se sont rendues à la Friche La Belle de Mai (Marseille) afin de rencontrer Nicolas Ramel et Isabelle Frémin, qui étaient alors en résidence (ou l’avaient été récemment). Emilie Bouvard a écrit sur une ancienne résidente, Hélène Rivière, rencontrée à Paris. La publication du portrait de Nicolas Ramel fut donc le premier d’une série de trois. Celui d’Isabelle Frémin, par Septembre Tiberghien,  a paru le 30 mars  celui d’Hélène Rivière, par Emilie Bouvard, le 15 avril.

Atelier de Nicolas Ramel à Astérides