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De la lenteur avant toute chose… Finissage ! et soirée vidéos, samedi 16 novembre.

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29 septembre – 16 novembre 2013 : le temps a passé si vite !
Entrée libre, dés 14h

samedi 16 novembre 2013, soirée de finissage
A partir de 17h, performance de Jérémie Bennequin qui gommera une page de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust.
18h00, soirée projection : films documentaires de Bruno Decharme, et vidéos de Nicolas Aiello, Rébecca Digne, Laurent Fiévet, Isabelle Frémin, Gabriel Desplanque, Estefanía Peñafiel Loaiza, Charlotte Seidel.

 

Laurent Fiévet, photogramme extrait de Rain/Pain, 2008

Laurent Fiévet, photogramme extrait de Rain/Pain, 2008

Venez nombreux !

Les vidéos que nous présentons ce soir viennent comme un point d’orgue à l’exposition De la lenteur avant toute chose… Elles viennent ouvrir le temps d’un processus créatif inscrit dans la durée, tel que nous avons voulu le présenter dans les œuvres exposées depuis septembre.

Le documentaire de Bruno Decharme sur l’artiste Zdenek Kosek nous fait passer du temps qui passe au temps qu’il fait – c’est en essayant de maîtriser le temps météorologique, cosmique, par le travail plastique, que Zdenek Kosek tente d’ordonner sa vie et le monde à la temporalité effervescente et incontrôlable.

Certaines des vidéos d’artiste représentent un processus créatif volontairement lent – c’est le cas d’Isabelle Frémin, dont le travail s’inscrit dans la recherche d’un décalage entre l’objet réalisé et le temps de sa réalisation. Dans ce cadre, la Minute 23 répond à la Tente trois mois en bois (2006), écho humoristique à une célèbre « Tente deux secondes ! ». Nicolas Aïello répond à la confrérie des « Gommeurs » rassemblée dans l’exposition en remontant le temps : avec Revealed de Kooning, il inverse le plus célèbre des gommages de l’histoire de l’art, effaçant le geste artistique de Rauschenberg, et révélant le dessin, petit à petit. Estefanía Peñafiel Loaiza vient le rejoindre dans cette entreprise en reprenant par l’empreinte Ecuador de Henri Michaux ; ici, c’est un texte qui est remis en jeu par l’action artistique. Si chez Nicolas Aïello, le dessin réapparaît tout seul, par la magie du montage vidéo, Estefanía Peñafiel Loaiza et Isabelle Frémin font apparaître la main de l’artiste. Finalement, c’est un bien un geste, une performance, inscrits dans la durée par la succession d’un ensemble d’actes que montrent ces trois vidéos.

Travelling (2013), de Charlotte Seidel, comme son titre l’indique, met en abyme l’acte même de filmer grâce à la temporalité. Voyageant dans une photographie ancienne, au plus près de l’image, elle mime un regard « à la loupe », une attention extrême portée à celle-ci, ou plus précisément à l’objet dans sa matérialité. Le temps du regard, le processus même, est le temps de l’œuvre et la modifie, la faisant par instant plonger dans l’abstraction. Produite pour l’exposition, Travelling, fut de plus une œuvre extrêmement longue et lente à réaliser, par sa nature même.

Enfin, du processus représenté au processus se confondant avec l’œuvre, on parvient à un ensemble de pièces interrogeant le médium film/ vidéo lui-même, et ce, par la lenteur. La sensation de « regarder un film », cette conscience de l’outil vidéo est avivée chez le spectateur par le ralentissement du rythme des images, au point que l’on goûte aussi étrangement la matérialité de ce support pourtant si évanescent. Gabriel Desplanque travaille également l’idée du travelling – ce n’est plus la caméra qui glisse d’un espace à l’autre, mais le monde qui défile dans un format horizontal faisant sentir le ruban filmique, matérialisation du temps qui passe. Rébecca Digne crée un film d’animation contemplatif, dont le titre, Datcha, renvoie vers un univers de conte, mais dont la seule poésie tient au grain de l’image et aux étranges éléments (arbres, datcha) rencontrés sur le chemin. Rébecca Digne parvient à nous donner la sensation que cet univers de fiction est non pas créé, mais filmé, que l’on voyage grâce à une caméra dans un monde qui existe déjà – une autre terre, celle de l’image animée. Chez Laurent Fiévet, le film, connu ou non, mais que l’on ressent comme ancien, « déjà passé », semble bégayer. Et de même que chaque hésitation dans la langue rappelle à tous le matériau langage, le ralenti fait plonger dans l’image. Cette sensation étrange est accentuée par l’épaisseur des souvenirs visuels qui viennent se surimposer à la scène dans une chaîne d’associations : la Dora Maar de la Femme qui pleure de Pablo Picasso (1937), la Belle et la Bête de Jean Cocteau (1945), et la pluie, la pluie qui coule dans les films comme les larmes coulent, comme les associations se succèdent avec fluidité, comme la bande magnétique file, et avec eux les souvenirs. On trouve ici un écho à ce qui est apparu lors de notre conférence : la sensation de lenteur, de durée, c’est peut-être bien plutôt celle de l’épaisseur du temps et de la mémoire, qu’il nous faut contempler.

L’ordre de présentation des vidéos permet de passer de l’une à l’autre alternativement de ces questions.

Emilie Bouvard, pour Portraits.

Bruno Decharme, Zdenek Kosek, documentaire, 13’.

Isabelle Frémin,  La minute 23, vidéo, 16’.

Laurent Fiévet, Rain/ Pain, montage vidéo, 9’40’’. Existe également sous la forme d’une installation pour vidéoprojecteur avec écran de verre et pampilles de cristal.

Rébecca Digne, Datcha, film Super 8 transféré en numérique noir et blanc, silencieux, 1’12’’, 2007. Vidéo acquise par le Musée National d’Art Moderne en 2011.

Nicolas Aïello, Revealed De Kooning Drawing, dessin animé, 6’23’’, 2011.

Gabriel Desplanque, Les uniformes, vidéo HD, 10’, 2010

Charlotte Seidel, Travelling, vidéo, 16:9, couleur, muet, 12’46’’, 2013

Estefanía Peñafiel Loaiza, Cartographies, 1. la crise de la dimension, vidéo HD, 18’40’’, d’après Ecuador  de Henri Michaux.

Rieko Kioga, Kodo-Beat, broderie sur lin, 123 x 170 cm, 2009

 

Trois ans après Autoportraits, c’est avec abcd art brut que Portraits monte sa deuxième exposition.

De la lenteur avant toute chose… rassemble 28 artistes « bruts » et « contemporains » autour de la lenteur des processus créatifs. C’est une exposition qui parle d’expérience de la durée, qui rassemble les oeuvres d’artistes, qui, visiblement, ont pris leur temps, et forgé patiemment d’autres rapports au monde, brouillant dans cette activité absorbante et plastique la distinction entre « art brut » et « art contemporain ».

Portraits a répondu ainsi avec enthousiasme à l’invitation d’abcd (art brut connaissance et diffusion) pour ce deuxième opus. Depuis 1999, sous la direction de Barbara Safarova, abcd regroupe chercheurs, collectionneurs ou amateurs passionnés autour de la collection d’art brut constituée par Bruno Decharme et la confronte à toutes les formes d’expressions artistiques et humaines.

Nous espérons vous voir nombreux !

avec  ACM, Arnaud Aimé, Anaïs Albar, Clément Bagot, Koumei Bekki, Jérémie Bennequin, Arnaud Bergeret, Gaëlle Chotard, Mamadou Cissé, Florian Cochet, Samuel Coisne, Isabelle Ferreira, Sophie Gaucher, Hodinos, Rieko Koga, Kunizo Matsumoto, Dan Miller, Mari Minato, Edmund Monsiel, Hélène Moreau, Benoît Pype, Daniel Rodriguez Caballero, Chiyuki Sakagami, Ikuyo Sakamoto, Judith Scott, Claire Tabouret, Jeanne Tripier, Najah Zarbout

Commissariat : Marion Alluchon, Emilie Bouvard, Camille Paulhan, Sonia Recasens, Septembre Tiberghien pour Portraits, et Barbara Safarova pour abcd

espace abcd 12 rue Voltaire, 93000 Montreuil
ouvert samedi et dimanche de 14h à 19h, entrée libre
visites commentées à 16h
en dehors de ces planches horaires, sur rendez-vous
métro Robespierre (ligne 9)

contact : portraits.lagalerie@gmail.com
www.abcd-artbrut.net
www.portraits-lagalerie.fr

 

 

Les – nouvelles – gommes

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Les – nouvelles – gommes

par Camille Paulhan – mai 2012

Dans un ancien numéro de Sciences & Vie Junior, un article consacré à l’Égypte ancienne m’avait fait découvrir, adolescente, le martelage systématique qui suivit le culte d’Aton et visa à effacer, détruire les visages de Néfertiti et d’Akhenaton. Les reproductions étaient pour le moins fascinantes : sur certains bas-reliefs, la silhouette des souverains avait été grattée, laissant intacte le reste de l’illustration. Ces destructions semblaient tout à fait paradoxales : tout en faisant disparaître la figure, les effaceurs mettaient sans le vouloir l’accent sur celle-ci.

De nos jours, face à la crue considérable des images, alors que certains artistes se tournent vers l’abstraction, d’autres vers l’art conceptuel, une dernière catégorie d’artistes, plus discrète peut-être, a choisi l’effacement.

Dans la lignée d’un Robert Rauschenberg effaçant assez patiemment un dessin de Willem de Kooning profondément ancré dans une feuille de canson (Erased de Kooning Drawing, 1953), de jeunes artistes, effaceurs armés de gommes et d’autres outils – épingles, lames de rasoir ? – s’attaquent à des images ; mais comme dans le cas de Rauschenberg en 1953, si leur geste paraît violent, il s’agit moins d’annuler une représentation que de donner à la voir autrement.

Jérémie Bennequin, Estompage 158, Du côté de chez Swann, 2010. Page de la Recherche effacée à la gomme à encre

Depuis quelques années, Jérémie Bennequin gomme des pages entières des tomes de l’édition Gallimard de La Recherche de Marcel Proust, « du côté bleu » de la gomme d’écolier, le plus râpeux. Il nomme ces actions des estompages, comme pour éviter de heurter les amateurs de littérature qui lui reprocheraient de vouloir littéralement gommer le grand œuvre de Proust. On pourrait presque les qualifier d’évanouissements, où les rares mots non effacés, désormais privés de leur contexte, gagnent en poésie et en mystère[1]. Les pages fragilisées par ces effeuillages sont exposées individuellement, puis rééditées en livres d’artistes les reprenant en fac-similé.

Jérémie Bennequin, Mots perdus, 2012. Poudre bleue de gomme à encre

Conservant en de petites fioles ses poussières de gomme comme des reliques, invariablement bleutées, Jérémie Bennequin se rapproche de la pratique d’Estefanía Peñafiel Loaiza. Il y a néanmoins chez lui une attention plus prononcée, de par la mise en scène méthodique de ses estompages – photographies, performances – à en faire des actions au caractère itératif, si ce n’est religieux.

Estefanía Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009, photographie Marc Domage, courtoisie de l'artiste

Chez Estefanía Peñafiel Loaiza, la pratique de l’effacement est une constante de son travail : des empreintes de dermatoglyphes apparaissent sur les vitres avant d’être effacés par d’autres traces de doigt, un mur absorbe lentement les matériaux avec lequel un dessin a été tracé, des photographies semblent disparaître sous une lampe rouge… Elle a utilisé la gomme à plusieurs reprises, dans des installations où les copeaux blancs reposant sur le sol conservent la trace d’une action quasi inexistante (Mirage(s) : ligne imaginaire (équateur), 2005), ou rappellent, sur des étagères, la tragédie de l’atomisation d’Hiroshima (Gone, 2008).

Estefanía Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009, courtoisie de l'artiste

Dans la série sans titre (figurants), elle s’intéresse aux « sans titre » qui hantent les photographies de journaux, oubliés des iconographes et bien vite des lecteurs. Gommés par l’artiste, leurs visages désormais pulvérulents se retrouvent placés dans des petits flacons, en regard des extraits de presse où seule leur ombre apparaît. Le gommage garant d’un souvenir qui s’étiole, voilà qui pourrait rapprocher Estefanía Peñafiel Loaiza de Jérémie Bennequin, ce dernier ayant également estompé des dessins reproduisant de photographies de famille jusqu’à ce que les visages adoptent une apparence des plus lointaines.

Florian Cochet, Dahut, 2011, courtoisie de l'artiste

C’est peut-être également ce qui est en jeu dans l’œuvre Dahut (2011) de Florian Cochet, cette fois-ci sous la forme du conte. Reprenant une célèbre légende bretonne, celle de la ville d’Ys, engloutie sous les flots, du fait de l’inconsistance de Dahut, la fille du roi Gradlon, l’artiste a repris une ancienne carte postale représentant le gouffre d’Huelgoat, dans le Finistère. Aujourd’hui considéré comme un des lieux probables de la submersion de la mythique ville d’Ys, dont on dit qu’elle pourrait un jour resurgir, le gouffre d’Huelgoat semble avoir disparu dans Dahut : gommé, ses restes ont été conservés dans de petits sachets. Dans le conte, c’est la montée de l’eau qui fait disparaître Ys ; la voilà ici tombée en poussière mêlée de carton jauni et de bribes de gomme, telle une Sodome et Gomorrhe contemporaine. Mais sous le gommage, les ombres du gouffre ne disparaissent pas totalement, et la résurgence de l’image semble prolonger le mythe.

Isabelle Ferreira, Marbres # (Diptyque), 2010. Cartes postales de Piet Mondrian grattées, 28,5 x 37 cm encadré. Edition: 6/6 + 2EA

Enfin, l’usage que fait Isabelle Ferreira de l’effacement se rapproche paradoxalement des dessins de recouvrement de Jan Fabre au stylo Bic bleu. Elle réalise de grands formats, où des reproductions d’œuvres célèbres (Le promeneur au-dessus d’une mer de nuages de Friedrich, Les raboteurs de Caillebotte, entre autres) sont grattées à certains endroits, de façon à faire ressortir des détails, des fragments de corps inquiétants. Mais c’est sur son multiple Marbres (2009) que mon attention s’est portée en préparant ce texte, où des plages rectangulaires d’un blanc bleuté, jaune pâle ou grisé apparaissent sur un fond blanc que l’on devine gratté à l’aide d’une épingle ou d’une lame de rasoir. Il faut au spectateur attentif un certain temps avant de comprendre que ces douces couleurs correspondent, dans des reproductions en cartes postales d’œuvre de Piet Mondrian, aux plages de blancs, mal reproduites ou ayant mal vieilli. Le grattage révèle des structures incompréhensibles sans la présence des trois couleurs primaires, mais également une façon différente de voir ces peintures, tout juste effleurées.

Il doit bien exister un conte moderne moralisateur où les maux du monde sont effaçables par une grande gomme magique (des réminiscences de dessins animés, assez peu claires, me reviennent) ; fort heureusement, ces artistes nous rappellent que tout matériau, y compris le plus – disons-le franchement – scolaire, peut se voir transformé, et devenir, le temps d’une œuvre d’art, révélateur.

Jérémie Bennequin, Classe, 2007. 29x42 cm, fusain sur papier

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[1] On se demandera bien sûr si l’artiste ne sélectionne pas ces bribes avant estompage : « Regarder tomber la poussière et l’émotion », « Heures silencieuses,  sonores, odorantes et limpides » ou « La beauté d’une ruine immortelle » lit-on ainsi au gré des pages…

Written by Camille Paulhan

mai 21st, 2012 at 2:28

Le regard mélancolique de Benjamin Girard

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Le regard mélancolique de Benjamin Girard

par Camille Paulhan – janvier 2012

 

Il est très injuste que face à un travail que l’on juge particulièrement troublant, il se trouve parfois qu’on n’ait rien à en dire. Il y a d’abord un saisissement, puis les mots viennent, mais bien après, légèrement bégayants.

 

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Les photographies de Benjamin Girard sont de celles-là, et il me serait bien malaisé de décrire en quelques lignes le programme iconographique qu’il a mis en œuvre pour ses deux séries, Le chemin noir (2010) et la plus récente, Tristia (2011). Au risque de faire valser l’intelligence des procédés qui sont au cœur de ces deux ouvrages, de leur mise en page, du rapport texte/image, je voulais en extraire quelques photographies, de celles qui m’ont le plus marquée. Bien qu’elles gravitent autour de la question du regard, elles ne sont pas toutes, loin s’en faut, des portraits.

 

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

 

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

Dans Tristia, une statue de pierre au visage noirci par le temps nous laisse voir  ses yeux sans pupille, Vénus d’Ille mélancolique. Des armures aux arêtes étincelantes s’avancent en armée aveugle, leurs heaumes fendus ne permettant pas de deviner si elles sont habitées par des êtres humains ou simplement mises en scène. Il y a, dans les fissures de la colonne détruite du Désert de Retz qui s’en vont toucher les oculi, quelque chose de désagréable qui rappelle la célèbre scène d’Un chien andalou. Un jeune homme aux paupières fermées, ornées de très longs cils, semble faire un effort particulier pour les ouvrir, sans pourtant y parvenir.

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Le chemin noir déroule une série de photographies silencieuses, sous l’égide d’yeux exorbités qui semblent nous faire face, qu’il s’agisse de ceux d’une sculpture en céramique écaillée au regard légèrement déviant, ou ceux,  pendus à un mince fil, d’yeux bovins. Une modèle à la prunelle oblique semble perdue dans ses pensées, engoncées sous son bonnet gris, tandis qu’en exergue de l’ouvrage, la pupille inquiétante d’une tête de poisson mort trônant dans une assiette nous fixe inexorablement.

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Le regard de Benjamin Girard sur les objets, les personnes, les paysages qu’il met en scène et qu’il compose – à la façon d’un compositeur – est loin d’être froid ou distant. Bien au contraire, il cherche toujours à faire en sorte que ses objets, ses sujets se retournent contre le regardeur, dès lors contemplé par des dizaines d’yeux clos.

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

Nota Bene : Ce n’est pas vraiment mon habitude, mais j’avais voulu soumettre ce maigre texte à Benjamin Girard avant sa publication. Dans sa réponse, il me renvoyait vers une autre œuvre, inspirante, l’Orphée de Gustave Moreau (1865). Alors que je me remémorais cette étonnante toile de l’artiste, je me dis décidément, que Benjamin Girard était un étonnant photographe, qui choisissait pour me parler du regard d’un tableau où le personnage a, faut-il le rappeler, les yeux scellés…

 

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Written by Camille Paulhan

janvier 22nd, 2012 at 12:04

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« …Et sans saveur quand il est à l’état pur »

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Au printemps 2011, Grégoire Bergeret présentait à la galerie Claudine Papillon une œuvre éphémère, une sculpture de plâtre qui s’effrita tout au long de l’exposition (On the Rocks, 2011). La galerie conservait dans une petite boîte qui faisait penser à un jumeau un peu moins précieux de l’œuvre en coffret Homage to the Romantic Ballet (1942) de Joseph Cornell, les fragments tombés à terre. L’œuvre en question de Bergeret était en effet un moulage d’un cube composé de dizaines de glaçons dans lesquels un plâtre à prise rapide avait été délicatement versé. Ce n’était d’ailleurs pas là son premier coup d’essai, puisqu’il avait déjà lors de ses études moulé un cône de dimensions imposantes composé de boules de neige.

Grégoire Bergeret, On the rocks, 2011, plâtre, Courtoisie Galerie Claudine Papillon

 

L’œuvre de Bergeret m’en a rappelée une autre, True Spirit, aspirine (2002), un multiple en bronze nickelé de Maxime Rossi, tenant au creux de la main. Par un procédé relativement analogue, Rossi avait moulé la propagation de l’aspirine dans un verre d’eau. Pour les contemplatifs de l’aspirine les jours de migraine comme moi, cette pièce avait quelque chose d’alchimique, montrant le déroulé d’une action d’habitude si rapide qu’elle en est difficile à appréhender.

Maxime Rossi, True spirit, aspirine. Moulage d’aspirines effervescentes, bronze chromé, dimensions variables. 2002. Courtoisie de l'artiste

Je m’étais alors demandé si l’on voyait réellement de l’eau sous sa forme liquide dans les musées et galeries, et la réponse était tout à fait positive. Elle coulait sur le parquet au Schaulager de Bâle pour une installation troublante de Robert Gober, voire se faufilait entre les œuvres du musée dans la grande salle de la Piscine de Roubaix. Il y avait aussi l’eau enfermée de certaines œuvres d’Othoniel, les piscines de Céleste Boursier-Mougenot, l’eau noire d’installations de Rebecca Horn ou François Morellet, le lait chez Wolfgang Laib. Mais chez Grégoire Bergeret, si l’eau était toujours présente, transformée[1], elle l’avait été dans un autre état, solide en l’occurrence.

Comment sculpter l’eau ? Non pas lui donner la forme d’une vague – comme celle de Camille Claudel – mais plutôt ce mouvement incertain, un peu à la manière dont les artistes de la Renaissance se demandaient comment peindre des nuages. Je me souviens avoir vu dans un carnet de dessins de Bernard Moninot des lignes entières de nuages, toujours changeantes et jamais satisfaisantes ; de même, il y a quelques mois, on pouvait voir Diary of Clouds d’Ugo Rondinone au musée Rodin, une tentative de sculpture de nuages en temps réel. Je me suis rappelée ces deux œuvres en entendant parler d’une œuvre de Rainier Lericolais, Tentative de moulage d’eau (2007), une pièce unique en bronze. Outre la modestie d’un titre aussi hésitant, il est très plaisant devant un tel type d’œuvre de ne pas savoir comment elle a été réalisée – et de ne pas en avoir envie. L’eau se transforme ici en un relief incertain, proche dans sa forme de la légèreté du sac plastique porté par le vent.

Rainier Lericolais, Tentative de moulage d’eau, Bronze, Environ Ø 30 cm, 2007. Pièce unique. Courtoisie de l'artiste & galerie frank elbaz, Paris

Natalia Villanueva Linares a trouvé quant à elle un autre moyen de sculpter l’eau sans que celle-ci n’atteigne le spectateur. Dans une œuvre au titre évocateur, Pharmakon (2008), l’eau d’une piscine a été patiemment enfermée sous sachets transparents. L’artiste, qui dans son travail, a souvent pour habitude de compartimenter, séparer ou trier, met ici l’eau sous vide. Bachelard évoque l’imaginaire mélancolique des eaux dormantes ou lourdes, mais insiste sur la fraîcheur des eaux limpides. Ici, la transparence ne rime en rien avec une légèreté supposée ; tout au contraire, même si rien ne nous est caché, l’eau est désormais inaccessible, privée de la possibilité de se mouvoir librement.

Natalia Villanueva Linares, Pharmakon, matériaux mixtes, 2008. Courtoisie de l'artiste

Je clos ces réflexions flottantes sur une dernière œuvre, une sculpture lilliputienne d’un jeune artiste, Benoît Pype, Socle pour une goutte d’eau (2010), une petite boîte en bois tapissée de rouge, construite comme un écrin et ne pouvant accueillir qu’une seule goutte. J’ai beaucoup joué à déplacer les gouttes sur la toile cirée de la table à manger, jusqu’à ce qu’elles s’écrasent ; dans l’œuvre de Benoît Pype, les gouttes ne s’absorbent jamais, et sont au contraire magnifiées comme de minuscules pierres précieuses. Rêveur, Gaston Bachelard écrivait, dans ce qui semble être le seul passage consacré à l’imaginaire de la goutte dans L’eau et les rêves : « Une goutte puissante suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit. »[2] Et laisser songeur…

Benoît Pype, Socle pour une goutte d'eau, matériaux mixtes, 2010. Courtoisie de l'artiste

 

Camille Paulhan, septembre 2011

 

Le titre de cet article provient de la définition de l’eau dans le dictionnaire de l’Académie française.

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[1] Contrairement par exemple à l’œuvre de Marijke van Warmerdam lors de l’exposition « Esthétique des pôles » au FRAC Lorraine l’année précédente. Constamment remplacé, un glaçon fondait lors des heures d’ouverture aux visiteurs.

[2] Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Paris, éd. José Corti, 1987, p. 13-14.

Grains de beauté

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A propos des Profils de Jacqueline Salmon

Jacqueline Salmon, Profils (de la série Géocalligraphies), 2007, courtoisie de l'artiste

Nous n’avons des îles, comme des œuvres du land art, comme encore des polders, qu’une vision partielle, d’élevages de terre vus en aéroplanes, aux contours délimités et aux formes reconnaissables. Dans notre esprit, qu’est-ce que Spiral Jetty de Robert Smithson sinon une langue pierreuse qui s’enfonce en colimaçon dans le Grand Lac Salé ? Mais, si l’on s’en approchait, on verrait d’abord un léger frémissement poussiéreux à la surface du lac, pas même une excroissance mais simplement une expérience sensible de la topographie de ce lieu précis. Cette déception, Jacqueline Salmon l’a transformée dans ses Profils en de poétiques silhouettes nuageuses. Plutôt que de nous montrer une grandiloquente et multicolore Terre vue du ciel, la photographe se retire etnous convie à un théâtre d’ombres interprété par des îles québécoises, dont lesdimensions semblent ne plus avoir d’importance. Comme dans Atlas de Marcel Broodthaers, qui en 1975 calibrait différents pays dans un seul et même moule,démontrant l’absurdité des frontières humaines, l’artiste veut ici restaurer une certaine éthique humaniste en réalisant ces différentes cartes. Il ne s’agit plus dese placer avec le recul du géographe, mais au contraire de rappeler la position humble du voyageur qui ne voit, du bateau qui le mène sur les côtes, que ces légères aspérités qui rythment l’Océan ou le fleuve. Dans ces évocations ni tout à fait figuratives, ni entièrement abstraites, d’où émergent çà et là des traces humaines (des phares, notamment), Salmon semble faire émerger un épiderme marin. Et on se dit, face à cette peau de mer, qu’elle est décidément recouverte de dizaines de grains de beauté.

Camille Paulhan, juin 2011

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juillet 6th, 2011 at 11:40

De quelques oeuvres pulvérulentes

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« De quelques œuvres pulvérulentes »

 

Ces dernières années, on a pu voir de nombreuses productions poussiéreuses fleurir dans les galeries et centres d’art : des monstrueuses accumulations de Yuhsin U. Chang lors de l’exposition Dynasty au Palais de Tokyo (2010) aux Doudous poussière d’Anastasia Bolchakova au salon de Montrouge en (2009), en passant par la robe de poussière d’Elsa Barbage ou l’installation FMR de Pierre-Laurent Cassière. Mais la poussière domestique, si elle semble propice aux installations sculpturales, de par sa consistance fibreuse tout en étant particulièrement instable, n’est jamais aussi intéressante que lorsqu’elle conserve justement ses caractéristiques premières, c’est-à-dire une matière tout à fait insaisissable, légère, constituée de très fines particules hétérogènes. Les écrivains, de Huysmans à Bataille en passant par Leiris, ont célébré la « robe des choses »[1] (Ponge) : « Il faut avoir vu la poussière du chemin, au creux d’un ravin, prise et soulevée par un souffle favorable, pour comprendre ce qu’il y a à la fois d’architectural et de libre, de facile et de délicat, dans les volutes d’un tourbillon. »[2] écrit Bachelard dans un magnifique texte consacré à cette matière indéfinissable. La dernière œuvre pulvérulente qui m’a marquée, je ne l’ai paradoxalement jamais vue, tout au plus par le biais de photographies ou par les descriptions qui m’en ont été données.

 

Jean-Baptiste Caron, Mobile de poussière, 2010, courtoisie de l'artiste

Il s’agit d’un étonnant mobile d’un jeune artiste, Jean-Baptiste Caron, où les moutons blancs et noirs qu’on donne d’habitude à manipuler aux jeunes enfants sont remplacés par d’autres, plus métaphoriques cette fois-ci. Mais, loin d’être extraits de leur contexte initial, ces derniers sont laissés à terre, le mobile se transformant en une discrète prothèse permettant aux « flocons de poussière »[3] de divaguer sans pour autant s’envoler.

J’avais été fascinée par l’Elevage de poussière de Duchamp photographié par Man Ray, trouvant que c’était là la manière façon d’appréhender un matériau que de toute évidence il était impossible à produire, à savoir l’apprivoiser et le laisser se déposer pour ensuite l’utiliser dans sa matérialité volatile. La première œuvre pulvérulente que j’ai vue pour ainsi dire « en vrai », et à laquelle le mobile de Caron m’a immédiatement fait penser, est également paradoxale : on n’y voit pas vraiment la poussière, et pourtant elle est un écrin à sa destination.

L’œuvre de l’artiste islandais Hreinn Friðfinnsson s’intitule For Light, Shadow and Dust (1994), et est composée de quatre étagères en verre recouvertes de feuilles d’or attirant comme son titre l’indique lumières, ombres et poussières. Mais, comme les plantes, la poussière ne pousse que lorsqu’on a le dos tourné, et la plus subtile contemplation dans la galerie où l’œuvre était exposée n’aurait pas permis de voir advenir le précieux matériau. J’ai aimé dans ces deux œuvres le fait que l’artiste, loin de vouloir modeler le matériau, lui donner une forme prédéfinie, se servait au contraire des aléas d’une telle (in)consistance pour imaginer une œuvre. En écrivant ce texte, je me souviens d’une œuvre, vue il y a peu au Wiels à Bruxelles : Melvin Moti avait déposé, dans une petite fiole fermée, faisant immanquablement penser au « Bois-moi » d’Alice, de la poussière de cent ans.

Vue d'installation Melvin Moti From Dust to Dust au Wiels, Bruxelles Photo credit Filip Van Zieleghem

 

Que l’histoire soit vraie ou fausse, peu importait, puisqu’il s’agissait d’imaginer qu’elle aurait pu être la poussière célébrée par Des Hernies dans Là-Bas de Huysmans : « Mais c’est très bon la poussière. Outre qu’elle a un goût de très ancien biscuit et une odeur fanée de très vieux livre, elle est le velours fluide des choses, la pluie fine mais sèche, qui anémie les teintes excessives et les tons bruts. Elle est aussi la pelure d’abandon, le voile d’oubli. Qui peut donc la détester, sinon certaines personnes au sort lamentable desquelles tu devrais parfois penser ? »[4]

 

Camille Paulhan – mai 2011

 

(Il n’était malheureusement pas possible de reproduire dans cet article l’oeuvre de Hreinn Friðfinnsson, on la verra ici)

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[1] Francis Ponge, « La robe des choses », Pièces, 1961

[2] Gaston Bachelard, « La métaphysique de la poussière », Les intuitions atomistiques, 1933

[3] Michel Leiris, Biffures, 1948

[4] Joris-Karl Huysmans, Là-Bas,  1891

 

 

 

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juin 7th, 2011 at 12:11

Cire humaine

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Petite, j’avais été fascinée de voir dans Sciences et vie junior des photographies de moulages d’oreilles utilisées par les fabricants de baladeurs, afin d’améliorer leur offre de services. Ces séries d’oreilles m’impressionnaient car justement, il était impossible en les regardant de deviner que c’était pour leurs qualités internes qu’elles avaient été réalisées. Cette année, deux œuvres de jeunes artistes, évoquant non pas l’oreille mais ce qui peut s’y introduire, ont retenu mon attention.

Guillaume Constantin, 'song of the minerals', 2010, cailloux, perspex, polyéthylène, 27,4 x 15 x 5,5 cm, courtoisie galerie B. Grimont

La première, poétiquement intitulée Song of the minerals (2010), est une installation de Guillaume Constantin, que l’on a pu voir chez Bertrand Grimont au printemps 2011 ; la seconde est une sculpture de Jean-Baptiste Calistru, Sans titre – Hypersomnie, que nous avons exposée lors de l’exposition collective des artistes de Portraits, en septembre 2010. L’œuvre de Guillaume Constantin, composée d’un sachet de boules Quies et de deux étranges amas légèrement orangés, m’a immédiatement rappelé un souvenir universitaire assez lointain, lorsque ma chargée de TD nous amena les objets sur laquelle sa thèse portait, de petits coprolithes. Il n’y avait rien de très sale là-dedans, ces fossiles d’excréments d’animaux ressemblant aujourd’hui à de petites pierres grises, comme si une matière molle avait sous le poids des ans durci et rétréci au lieu de tout bonnement se transformer en compost. J’ai cru, en voyant les deux petites pierres présentées par Constantin – car c’est bien de pierres qu’il s’agit – qu’il s’agissait en réalité de cérumen collecté et modelé, idée relativement écœurante[1]. Minérale, l’œuvre n’en devenait alors pas moins ductile ; au moment où je reconnus les cailloux, l’œuvre changea de sens mais il m’était d’autant plus possible d’apprécier cette ambiguïté que l’artiste avait fait naître. Il était alors question de se mettre, littéralement, des petits cailloux dans les oreilles, et les façonner de façon à ce qu’ils puissent s’épanouir à loisir dans notre conduit auditif.

Jean-Baptiste Calistru, Sans titre, 2007, noir de fumée et coton sur verre, courtoisie de l'artiste

La sculpture de Jean-Baptiste Calistru, quant à elle, semblerait plutôt placée sous le signe de l’aérien : au fond d’un petit cube de verre tapissé d’un miroir, deux légers morceaux d’ouate ont été collés. Les parois transparentes ont été en partie opacifiées par du noir de fumée, matériau fort résistant au temps mais beaucoup moins au toucher ; il nous est cependant interdit, puisque disposé à l’intérieur du cube. Je crois avoir inventé ce souvenir, mais il me semble bien avoir possédé étant enfant un recueil de contes illustré dans lequel un géant, lassé des jérémiades des humains, se confectionnait très sommairement des boules Quies en triturant un cumulo-nimbus qui passait par là et qui ne lui avait rien demandé. Le titre de l’œuvre tout autant que les matériaux semblent évoquer une bulle silencieuse, oscillant entre opacité et transparence, dans tous les cas cotonneuse.

Si la dimension organique d’un coton hydrophile filandreux et celle minérale de cailloux semblent s’opposer, ce n’est qu’en apparence seulement : de toute évidence ces deux œuvres évoquent à leur manière le corps, non d’aspect mais d’inspect[2].

Camille Paulhan – avril 2011

 

[1] J’ai de cette manière toujours trouvé parfaitement nauséeux l’épisode d’Ulysse face aux sirènes.

[2] Le terme inspect est un néologisme inventé par Jean Paulhan dans sa « Petite aventure en pleine nuit », dans La peinture cubiste, 1971, et désigne en quelque sorte l’antonyme d’aspect.

 

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juin 6th, 2011 at 11:54

Les bâtons de Jean-Baptiste Calistru

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Le texte suivant a été rédigé à l’occasion de la présentation de quelques Bâtons lors d’une exposition collective à la galerie Maeght à l’hiver 2010

Jean-Baptiste Calistru, Bâtons, 2010, bic sur bois ciré, photographie par Marie-Sybille Lainé, courtoisie de l'artiste

Le bâton pourrait-il devenir un objet poétique ? On ramasse le plus souvent le bâton sur le bord d’un chemin – pour une randonnée la plupart du temps –, avant de le reposer sur le bord d’un autre chemin lorsqu’on n’en a plus besoin. Objet trivial, recueillant dans l’imaginaire collectif moins de suffrages que le sable, les cailloux ou les coquillages, le bâton est un mal-aimé. Si l’on connaît les cannes d’artistes de Dalí et Mapplethorpe ou les emblématiques barres de Cadere, il serait plus mal aisé de tracer une histoire de l’usage du bâton dans l’art contemporain. C’est cependant sur ce matériau peu noble que Jean-Baptiste Achim Calistru a décidé de porter son attention (entre autres), lors de son projet intitulé La Lande. Parti habiter dans la maison familiale sarthoise à Saint-Mars-de-Locquenay, il y recrée son propre système économique, ses propres possibilités de travail, éloigné de l’atelier des Beaux-Arts de Paris où il poursuit alors ses études. Il faut alors trouver avec quoi travailler et dessiner : des bouts de papier, des billets de banque, des dizaines de petits ou de grands carnets. Les bâtons, qui l’accompagnent lors de ses battues erratiques à travers la campagne locquenaysienne sont écorcés afin de devenir de nouveaux supports de dessin. Le stylo bille, qui noircit ses carnets à l’époque, fera l’affaire. Contrairement aux bâtons dessinés de Serge Pey, qui se déchiffrent de bas en haut, ceux-ci seront horizontaux, liés aux étendues froides qui cernent la maison de Saint-Mars. Il ne faudrait cependant pas y chercher là une topographie précise du paysage sarthois, mais plutôt y voir un enchevêtrement de souvenirs d’arbres, de brouillards, de vallons et d’herbes folles. Sur fonds crème, blanc cassé et noisette, la campagne se déchiffre en bleu. En fagots amassés dans des coins de pièces ou montés en écrin, ils évoquent un paysage mental qui n’en finit pas de s’étendre.

Camille Paulhan – avril 2011

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mai 6th, 2011 at 11:45

AUTO/Portraits, l’expo

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L’exposition AUTO/Portraits s’est tenue à la galerie Jeune Création du 18 septembre au 3 octobre 2010 et a rassemblé une trentaine d’artistes du site.

Au cours de l’été 2010, nous avons envoyé cette lettre aux artistes dont nous avions fait le portrait, accompagnée d’un petit miroir de format carré :

 

Paris, le 7 juillet 2010

Bonjour !

Portraits a fait votre portrait il y a quelques semaines, quelques mois, quelques années, ou s’apprête à le faire cet automne.

Nous montons notre première exposition collective Auto/Portraits du 18 septembre au 3 octobre à la galerie de la Jeune Création (6 villa Guelma, 75018 Paris).

Comme vous l’aurez compris, il est question, si vous acceptez d’y participer, de vous livrer à votre tour à cet exercice.

Voilà donc :

« Faites votre autoportrait comme bon vous semble,

à l’aide de ce miroir si cela vous chante ».

Toutes les techniques sont les bienvenues – et il y aura un espace vidéo. La galerie étant très petite, préférez les petits formats. Nous réceptionnons les œuvres vers le 20 août.

De plus, nous pensons organiser une vente aux enchères, qui sera tapée par le jeune commissaire-priseur Adrien Blanchet le dimanche 3 octobre dans l’après-midi lors d’un apéro-finissage. (…)

A bientôt !

Camille, Constance, Constanze, Emilie, Lionel, Marie, Marion, Sonia, etc.

Nous avons ainsi exposé :

NEVEN ALLANIC,       JEROME ALLAVENA,       PAOLO ASSENZA,       SAMUEL BOCHE,       ELVIRE BONDUELLE,                 JEAN-BAPTISTE CALISTRU,       LAURENCE CATHALA,                 YANN DELACOUR,       CAROLINE DELIEUTRAZ,       JEAN DENANT,       GABRIEL DESPLANQUE,       LORENA DIAZ,       WISSEM EL ABED,       ENRICO FREITAG,       HENRIETTE GRAHNERT,       MILENE GUERMONT,       CRISTINE GUINAMAND,       THOMAS HICKS,                 MARGRET HOPPE,        SUZANNE JALENQUES,       MARIE-SYBILLE LAINE,        SUZY LELIEVRE,       PERRINE LIEVENS,       BEAT LIPPERT,       NINA LUNDSTRÖM,       LUC MATTENBERGER,       SIMON NICAISE,       REIKO NONAKA,       ESTEFANIA PENAFIEL-LOAIZA,       MALIN PETTERSSON-ÖBERG,       AXEL SANSON,       DAMIEN VALERO,                 MATHIEU VERLIER,      ISABELLE VICHERAT,                  NAJAH ZARBOUT.

Nous pouvons vous envoyer le catalogue en format pdf sur demande.

Voici quelques vues de l’exposition – 30 artistes dans 30 m2, l’anti-expo conceptuelle White Cube, et un commissariat très sportif.

 

 

 

 

 

 

 

D’autres images sont disponible ici.

Et le vernissage !

 

 

 

Le collectif Virosophie, venu pour une performance

 

 

Revue de presse :

et sur le blog Lunettes Rouges

L’exposition s’est conclue par une vente aux enchères au profit de l’association Portraits, tapée par maître Adrien Blanchet, en collaboration avec l’étude Mathias.


Jeune Création 2009

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En novembre 2009, Portraits, représenté par Emilie Bouvard, Marie Frétigny, Constance Moréteau et Camille Paulhan, réalise les cartels de Jeune Création 2009, lors de sa première édition au 104. L’occasion de rencontrer plein de jeunes artistes, et toute l’équipe de Jeune Création !

Des extraits des cartels :

Sandra Aubry, France, 1980, vit et travaille à Paris


Escape, 2009, installation, bois de sapin, bardeau
Sandra Aubry expose ici sans son acolyte Sébastien Bourg mais leur travail est désormais commun. Cette installation vise à intégrer le spectateur dans l’espace créé par les deux éléments qui la composent : une corde rigide, qui descend du plafond, et une échelle molle qui monte le long du mur. Ces deux objets sont porteurs d’un fort bagage symbolique : on grimpe à une corde, mais l’on peut aussi s’y pendre – la rigidité du bois facilite-t-elle l’escalade ? Ne risque-t-on pas de glisser ? L’échelle évoque elle aussi la fuite, le désir de changer d’espace, mais elle est molle : soutiendra-t-elle le poids du fugitif ? L’emploi de matériaux incongrus perturbe le rapport instinctif du corps du spectateur à ces objets. L’installation déjoue ainsi avec ironie le sens habituel des objets, dans leur usage mais aussi dans leur symbolisme : il est question ici d’une fuite (escape) impossible, d’un désir qui s’épuise. Absurdes et drôlatiques, les installations de Sandra Aubry créent une inquiétude : elles démontent les symboles et témoignent d’une difficulté à se situer et à mesurer (l’échelle, la corde évoquent la mesure), d’un hiatus entre projection mentale et expérience du corps.

Emilie Bouvard

Laura Gozlan, France, 1979, vit et travaille à Paris.


Pièce montée, 2009, sculpture sonore, matériaux mixtes, 90 x 80 cm
Daddy  wants to go home, 2009, film d’animation, 13-15 minutes
Laura Gozlan présente une sculpture sonore et une vidéo dans laquelle cette sculpture joue un rôle déterminant. Une pâtisserie géante, d’un blanc crémeux écœurant, semble animée d’une vie propre et capture le regard par ce qu’elle suggère. Elle rappelle les contes de l’enfance et leurs prodiges inquiétants : Alice au pays des merveilles, Hansel et Gretel, etc. Dans la vidéo, le héros du conte n’est autre qu’un vieux général solitaire et mourant, et le gâteau qu’il mange contient un suc hallucinogène. Le général a pour alter-ego un renard qui incarne un mouvement, une énergie de la vie instinctive dont l’homme se montre absolument incapable. Le suc de l’étrange pièce montée, libéré par un ballet de lames de rasoir qui viennent l’entailler, rend poreux les univers humain et animal. L’espace à part de la vidéo permet une réflexion sur la solitude de la condition humaine et la difficulté à communiquer.

Marie Frétigny

Arnaud Bergeret, France, 1981, vit et travaille à Paris


Ca va être long et difficile, 2008
Réécriture totale du n°335 de Artpress,
Taille réelle, crayon et papier recyclé, 102 pages, exemplaire unique
&
Jeune garçon, 2009
Echelle 1 : 1, papiers issus de différents journaux (Libération, Métro, L’Equipe) et structure métallique

Dans ces deux œuvres, la lecture sera malaisée, mais après tout est-ce que cela importe vraiment à partir du moment où l’on doute que ce soit toujours de l’information qui nous soit donnée à lire dans les journeaux ? Le petit garçon représente cette figure qui n’a pas encore eu à compromettre ses rêves et idéaux contrairement aux journalistes. Le visiteur est invité à feuilleter la sculpture et le Artpress est également consultable, voué à l’effacement. Le travail artisanal d’une copie de la revue par l’artiste, manuscrite, parfois tremblotante, offre une réflexion sur l’art contemporain dont l’intégrité est de plus en plus malmenée par le marché, à l’image de nombreuses productions artistiques devant d’abord leur salut à leur coût de productivité. Plus celui de l’oeuvre sera élevé, plus elle bénéficiera d’une vraie visibilité. Or, le titre de cette sorte de pastiche est emprunté à celui de l’éditorial, recopié, de Catherine Millet qui traite de ce même problème alors que la couverture de la revue, qui a d’abord attiré l’artiste, semble montrer le monde en état de siège pour ces mêmes motifs. Une réflexion sur la multiplication effrénée des biennales est aussi engagée.

Dans le Artpress, seules les images n’ont pas été reproduites ce qui met plus en valeur la mise en page de la revue, ses registres. Comme pour la sculpture, la lecture rendue tactile, matérialisée, permet de réfléchir sur notre approche conditionnée de l’information.

Constance Moréteau

Ji-Eun Yoon, Corée, 1982, vit et travaille à Paris.


Un moment dans un moment, série de I à VIII, techniques mixtes, 2009
L’artiste pratique essentiellement le dessin au crayon de couleur et à l’acrylique, sur bois ou papier. Pour évoquer ses œuvres, elle fait appel au monde flottant de la rêverie, ce moment privilégié pour l’imagination où les pensées se déploient comme un rhizome. Le motif de l’arbre, tout comme celui de la corde à linge qui n’en finit pas, sont récurrents dans ses œuvres, comme autant d’invitations à l’évasion.
Pour ces nouveaux dessins, l’artiste part d’abord de la matière même du support, le contreplaqué, dont elle redessine à la gouge les veines du bois afin de créer des sillons peu profonds, devenant des supports à l’imagination. Elle reproduit ensuite au crayon des photographies réalisées auparavant, la représentant dans des postures souvent énigmatiques, où le visage s’efface subtilement au profit d’un paysage onirique. Elle développe ainsi un univers particulier où chaque circonvolution du bois, qu’elle gratte ou brûle, devient prétexte à un nouveau motif.

Camille Paulhan