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Keen Souhlal :

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Keen Souhlal : « Live In Your Head »

par Camille Paulhan – mai 2013

 

Je crois que Keen Souhlal sait ce qui se passe dans ma tête.

Plus précisément, ses œuvres me permettent de comprendre certains processus mémoriels ou réflexifs. Dans ses nuées d’oiseaux (Murmuration, 2012), je crois reconnaître ces bouleversements dont chacun a fait l’expérience en lisant un livre ou en regardant une œuvre d’art. Ces sentiments pour le moins gazeux, faits de multitudes de petites considérations sur les choses, semblent ici incarnés, dans la brume qui les caractérise.

Albédo (photographie, 2009) et Murmurations (impressions sur papier, 2012)

Lorsque je les avais vues pour la première fois, j’avais imaginé – comme beaucoup, je suppose – que les porcelaines de ses 90 grammes d’idée fixe (2012) étaient des feuilles blanches trempées dans la porcelaine. Au four, point final. Mais non : le processus de leur confection, aussi complexe que celui d’une pâtisserie rare, mérite que l’on s’y attarde. De fines feuilles de porcelaine sont habilement froissées, et de petites cales s’intercalent entre les plis, que l’on enlève au fur et à mesure du séchage, lent et périlleux. S’ensuivent de nombreuses casses, des aplatissements non prévus, des résultats avortés. Pour une petite feuille blanche chiffonnée, d’une apparente simplicité, combien de ratés découverts en ouvrant le four ? Plus que la référence romantique à la page d’écriture que l’on froisse avant de la jeter à la corbeille, je pensais surtout à ces moments où la pensée se déplie, avant d’être rapidement réfutée. Et puis ramassée, fripée, et enfin jetée.

90 grammes d'idée fixe, porcelaine, 2012

Il y a de cela aussi dans les arrachements qu’elle effectue sur des souches abandonnées (Sans titre, 2013). Sérendipité : les villes et autres paysages que l’on déracine du bois sont ici par un hasard des plus heureux. Chercher une première chose, et tomber sur une autre idée.

Sans titre, bois

Dans les photographies prises par Keen Souhlal, peu voire pas d’être humains. À peine un homme aux cheveux poivre et sel, assis en tailleur sur un siège bleu en plastique, prenant place dans un amphithéâtre de sièges bleus en plastique[1]. On y voit aussi des paysages en couleur ou en noir et blanc, dans lesquels des habitats ou des parcs à thème semblent avoir été brusquement abandonnés. Ma pensée est comme ces photographies, avec ses complexités architecturales, labyrinthiques, mais ne pouvant laisser place à une foule. Seul semble autorisé un petit personnage qui a retiré ses chaussures et se perd dans ses rêveries, assis sur son siège de plastique bleu.

Espace entre (série), photographie, 2009

Dans ma bulle, encore, avec Paysage redressé (2009) : intérieur comme extérieur se rapprochent, avec les feuillages qui semblent s’être développés d’un espace à l’autre par capillarité. Une réconciliation devient possible, mais une fusion, jamais.

Paysage redressé, photographie, 2009

Et puis viennent ces moments où quelque chose arrive, nous touche. Dans Albédo (2009), une lumière vient effleurer une fenêtre derrière laquelle l’obscurité guette. Au fur et à mesure qu’elle avance dans l’image, la voilà qui s’éparpille – si l’on peut dire de la lumière qu’elle s’éparpille, à la manière des billes de mercure échappées d’un thermomètre – mais réussit néanmoins à atteindre et à traverser la surface vitrée. Enfin, la série récente des Gloires (2013) rappelle ce moment particulier de la fin de journée, lorsque les rayons du soleil couchant transpercent les nuages. Ici, ce sont différents puits de lumière qui sont imprimés les uns par-dessus les autres pour un résultat difficilement déterminé à l’avance. Des couches réflexives s’accumulent, de couleurs et de textures différentes, mettant du temps à sécher, mais laissant néanmoins passer de petites irrégularités lumineuses. Et c’est justement ce scintillement de la pensée, malhabile et souvent engluée comme l’encre des dessins, que je crois voir dans ces œuvres de Keen Souhlal.

Gloire, impression sur papier, 2013

Alors, bien sûr, on pourrait imaginer un univers pleinement ensoleillé, stabilisé dans sa luminosité parfaite. Mais il faudrait pour cela se passer de gloires les soirs d’été. Signes de journées nuageuses ou de pluie, elles nous rappellent que de la maladresse émerge parfois des petites fulgurances frémissantes.

 

Lien vers cet article

Le site Internet de Keen Souhlal

 


[1] Je me rends compte en regardant la photographie de plus près que deux autres personnages sont visibles sur l’image, mais ne suis pas tout à fait sûre qu’ils soient aussi présents que le premier.

Written by Camille Paulhan

mai 27th, 2013 at 10:56

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L’éclat d’un feu

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À l’orée du parc de Malou, à Woluwé-Saint-Lambert, se trouve une maison joliment nommée la Médiatine. Dans le cadre des Monographies ARTS +, le centre culturel Wolubilis donne la chance à deux jeunes artistes d’exposer leur travail dans cet espace peu orthodoxe. Ainsi, le lieu accueille jusqu’au 16 décembre les œuvres d’Aimé Mpane et de Samuel Coisne, deux artistes aux parcours apparemment opposés, mais qui dessinent ensemble une topographie évocatrice d’un monde en pleine déliquescence.

L’exposition s’ouvre au rez-de-chaussée avec une sculpture en pied de l’artiste congolais, sans doute un autoportrait, auquel est épinglée en guise de toge une coulée de drapeaux jaunes, bleus et rouges, comme un relent de nationalisme enflammé. Enflammées, c’est peut-être en effet l’adjectif qui conviendrait le mieux aux œuvres d’Aimé Mpane, pleines de fougue et de passion, dont sourd une violence contenue.

Aimé Mpane, sans titre, 2012

Derrière cet homme de bois grandeur nature, à la musculature imposante, se trouvent des portraits de femmes et d’enfants, taillés à coup d’herminette dans de petites planches de contreplaqué, peintes de couleurs vives. Les visages écorchés laissent entrevoir les strates successives du bois, comme une sorte d’archéologie de la matière. Malgré l’apparente gaieté qui émane de cette galerie de portraits, certains tableaux, comme celui de ce jeune garçon se détachant sur fond vert, exprime une réelle souffrance, presque une supplique. Le titre de l’œuvre, Icône contemporaine, laisse transparaître le désir de l’artiste d’édifier en martyr cet enfant, de la même manière que la Madone du Kosovo, dont l’image a littéralement envahit les écrans de télévisions et les journaux avant de venir se graver à jamais dans nos mémoires.

Icône contemporaine, 2011

Grâce à une technique primitive, hérité du savoir-faire familial, l’artiste né à Kinshasa explore dans ses sculptures, peintures et installations des thèmes relatifs à la mort, à l’enfance et à l’injustice, avec un regard teinté d’humour et de malice. Comme dans cette œuvre où le regardeur est invité à approcher son visage d’un portrait défiguré, semblable à une cible, dont jaillissent des dizaines de fils eux-mêmes reliés à des fléchettes plantées dans des cercles noirs disséminés sur le sol, les murs et le plafond de toute la pièce. Ceux-ci contiennent des aphorismes de types publicitaires, dévoilant un schéma de communication caduque, où émetteur et récepteur ne s’entendraient plus. Sur un plan métaphorique, cette installation compose une vaste toile d’araignée dans laquelle viendrait se pendre et s’agglutiner les préjugés de toute sorte, récusant par le fait même toutes velléités d’interprétation post-colonialiste de l’œuvre d’Aimé Mpane.

Sans titre, 2012

Samuel Coisne nous propose quant à lui un parcours tout en douceur et en rêverie, qui décolle au premier étage avec la photographie d’un avion de papier planant parmi les nuages, au-dessus de montagnes floconneuses (Origami, 2008).

Origami, C-Print sur aluminium, 2008

Un photomontage d’une apesanteur poétique, du reste assez emblématique de son travail. Puis, sous les lourdes poutres de bois, que l’on imagine volontiers poussiéreuses, on fait la découverte d’une merveilleuse dentelle de papier découpé : une Europe qui s’étiole sous le regard amusé de spectateurs interloqués par cette curieuse leçon de géographie.

Europe, papier découpé, 2011

La vi(ll)e ne tient qu’à un fil est le titre d’une autre de ces œuvres fragiles, un plan de Paris taillé avec d’infinies précautions dans un bout de tissu noir. Ces deux cartographies aériennes et aérées rappellent par la précision de leur exécution le travail des dentelières du nord de la France, dont l’artiste est originaire. En vérité, dans cette salle, tout semble ne tenir qu’à un fil : les vitres constellées d’éclats, mais qui demeurent en place dans leur cadre comme par enchantement, ou encore les fils de fer tendus de Spider Lace, qui forment un réseau concentrique à la manière d’une toile d’araignée. Au sol, des fragments de miroirs brisés sont harmonieusement répartis, en réponse à cet équilibre précaire. Une île imaginaire qu’on ne saurait aborder sans y laisser un peu de soi-même, ne serait-ce qu’un reflet. L’emploi du miroir et du verre comme matériaux de prédilection induit une fragilité symptomatique d’un monde qui se désagrège petit à petit. En témoigne la boule à facettes dépouillée de Discoworld qui illustre à merveille la théorie de la dérive des continents. Reflet d’un monde pixélisé et fragmenté, qui s’étourdit dans une fête perpétuelle et superficielle, l’œuvre pourrait servir le discours cynique de ceux qui croient à l’apocalypse. Mais il n’en est rien, car bien qu’empreintes d’un questionnement qui implique une certaine gravité, l’œuvre de Samuel Coisne est comme protégée par un écrin de légèreté.

Discoworld, boule à facettes, moteur, 50 cm, 2008

Aimé Mpane et Samuel Coisne nous conduisent ainsi à travers les méandres d’une expérience intimiste, dont l’œuvre fait volontiers place à la rupture et à l’accident. En employant des matériaux bruts et des débris recyclés,  les deux artistes laissent affleurer une véritable poétique de la matière. Comme le disait le philosophe Gaston Bachelard : «Il est des rêveries d’enfance qui surgissent avec l’éclat d’un feu ».[1] Et c’est bel et bien cet éblouissement qui permet de s’élever au-dessus du quotidien et de l’Histoire.

 


[1] Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, Paris, Puf, 7ème édition, 2011, p. 85.

Written by Septembre Tiberghien

décembre 5th, 2012 at 7:40

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La Nuit Blanche et les étoiles, à voir avant qu’elles filent

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Nuit du samedi 7 octobre 2012

Une exposition collective réussie est une constellation : elle fait forme. Certaines y arrivent et c’est magnifique. En avant pour le voyage.

1ère halte : le système Lebel, galerie de Roussan, métro Belleville

Jean-Jacques Lebel a introduit le happening en France dans les années 1960. Il rassemble à la galerie de Roussan avec Nabila Mokrani une quarantaine d’artistes. On commence par un pavé de mai 1968 enrubanné de bleu-blanc-rouge par Esther Ferrer, reine de la performance notamment féministe des années 1970, qui donne le ton. Les œuvres, des formats 21 x 29,7 cm, sont disséminées dans la galerie, de format maniable, souvent en papier, comme des imprimés à diffuser ou des tracts, elles ont un côté réactif, agit-prop, elles sont compactes, denses, énergiques, énervées. C’est le cas des lettres d’amour noircies de Joël Andrianomea Risoa, d’une photographie en négatif d’un cocon de Françoise Janicot (autre artistes féministe), performance au cours de laquelle elle se bâillonne et s’entoure le visage d’une corde, de la pierre qui fume un joint des frères Chapuisat, du tracé agité et énervé de Mathieu Bonardet à même le mur, de la cannette en béton posée à côté de cette petite vitre brisée par Aubry & Bourg – un genre de pavé qu’on balancerait bien à son tour. D’autres travaux renvoient à Lebel, outre son collage : des corps subversifs, une référence à Sade dans la cage d’escalier et aux 120 minutes dédiées au divin marquis, des collages de nanas en tenue légère (Frédéric Léglise), un néon rose accouplant deux spermatozoïdes d’Oliver Beer, Erro, Arnaud Labelle-Rojoux, etc. Et puis, des saynètes bizarres, deux Playmobil se faisant face dans une boîte, séparés par un miroir (Ludovic Duchâteau), un type qui s’apprête à sauter d’un plongeoir (Mathieu Briand).

Vue du rez-de-chausse de la galerie de Roussan

Jusqu’au 3 novembre.

http://galeriederoussan.com/

2ème arrêt : la comète graphique Daniez et de Charrette, métro Jourdain

On pénètre dans une sorte de petite utopie architecturale : une mini usine-cité-jardin d’un autre siècle, où dans un ancien atelier entouré de grandes baies vitrées, est installée un genre de pépinière pour travailleurs free-lance (mac, plantes vertes, lampes et canapés vintage). C’est ici que la comète Daniez et de Charrette s’est posée  avec une floppée de jeunes manieurs de crayons sur papier. Pour filer la métaphore stellaire, on reste absorbé devant les ciels (?) de Caroline Corbasson, où le graphite, et l’encre peut-être, forment une sorte de moucheté noir parsemé de lueurs blanches, et enlevés par certains des dessins de Réjane Lhote où le trait se diffuse dans des nébuleuses colorées partiellement géométriques.

Encore samedi 27 octobre.

http://galerieddc.com/evenements/

Caroline Corbasson, Ciel de la série Ether, technique mixte sur papier, exposé chez DDC

Caroline Corbasson, Ciel de la série Ether, technique mixte sur papier, exposé chez DDC

 

3ème stop : la galaxie des Cascades de l’Infraréel, métro République,
où l’on retrouve Caroline Delieutraz

On est chez Xpo, une jeune galerie, née avec le printemps. Déjà, le titre de l’expo intrigue, voire promet – on se demande aussi ce que cache ce titre poétique de science-fiction : « cascades ? », « infraréel ? ». Les œuvres rassemblées par les Commissaires Anonymes inventent un nouveau style : la technologie du voyage spatial et des messages aux extraterrestres, de la machine à faire une, fragile, unique, bulle au look 19ème type Tintin sous la mer, de la souris, de la ville utopique, et même les forces de révolution terrestre, chutent dans une forme de réalité matérielle jouissive. La chute d’eau et le gaz d’éclairage ? Cette chute ne fait pourtant pas passer ces virtualités (internet, lois de la physique) dans le low tech. Les objets sont faits de matières précieuses, polies, qu’on a envie de toucher, cire, cuivre, étain, écran brillant d’ordinateur, panneaux solaire qui font tourner la tête de la terre, un bélier de pierre, une ville pyramidale d’acier et de poissons de fer. Cette exposition à la profonde unité plastique propose donc une matérialisation de la technologie en rupture avec le style low-tech, et emmenant dans un autre voyage parallèle, dépassant le constat, faisant art.

Jusqu’au 3 novembre.

http://www.xpogallery.com/

Juliette Goiffon et Charles Beauté, Top 100, 2012, laiton gravé, 22 x 30 cm (série de 100), courtesy xpo gallery

Etape n°4 : la planète Less is more, métro Faidherbe-Chaligny

Easy living in outer space. Quand on entre dans cette galerie-loft-appartement, on se demande d’où vient le papier peint. Il ressemble vaguement et de loin à celui d’une chambre d’enfant, d’une chambre d’enfant d’un goût discutable – la frise particulièrement, aux dessins vaguement animaliers indéfinissables. Dans cette chambre d’enfant, on fume ? ou est-ce interdit de fumer ? dans un médaillon de bois précieux, une peau de renard argentée ondulant comme de la fumée est traversée d’un rayon bleu et rouge. Dans l’écran de la télévision, la fête à laquelle l’enfant n’est pas convié : soie, satin, épaulettes, cheveux gaufrés mais classes, flacons d’alcool ou de parfum plongeant le spectateur dans un bain légèrement ancien, années 1980-90, quand le nude n’était pas encore à la mode, et que l’on savait que le maquillage, la volupté capiteuse et lourde et les tissus brillants savaient, frôlant le kitsch, être mélancoliques. Voyage sur une autre planète donc, celle, incroyable et inouïe, de Zoe Williams (et autres…).

Vue de la frise et du médaillon de Zoé Léonard chez Less is more

Jusqu’au 10 novembre.

http://www.lessismoreprojects.com/lessismoreprojects/LESS_IS_MORE_PROJECTS.html

[Là, on a rechargé les batteries dans le petit bar du coin du marché d'Aligre, le Penty, à coup de thés à la menthe. Rappelons que cette fin d'après-midi/ nuit là, il pleuvait.]

Fin du voyage : Urs Fischer à l’ENSBA, back on Earth, métro Saint-Germain-des-Prés

Retour sur la terre mouillée et en morceaux à défaire encore d’Urs Fischer dans la Cour de l’ENSBA côté Seine, à peine réchauffée par les bougies qui brûlent lentement dans la chapelle – car si l’art se consume chez Fischer, il emporte avec lui les copies des Maîtres anciens remisés au tombeau.

Emilie Bouvard

 

 

Written by Emilie Bouvard

octobre 20th, 2012 at 10:21

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Jean-François Leroy chez Bertrand Grimont, ce soir

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Exposition galerie Bertrand Grimont – 08 09 12_25 10 12

Sans titre (paysage d’intérieur) #2, papier carbone sur papier, contrecollé sur papier plume, 32 x 47 cm, 2011. untitled (interior landscape) #2, carbon paper on paper, pasted on paper pen, 32 x 47 cm, 2011.

 

« Rabattre une façade sur un plan. »
(J.-F. Leroy, août 2012)

Plier, replier, scier, jointer, agencer, mettre à niveau, aplanir, sectionner, travailler l’aplat, découper, étendre, couvrir, recouvrir, espacer, disposer. Et plier derechef le nouveau plan – de travail.

Jean-François Leroy part du plan. Le plan est un espace à deux dimensions qui peut en géométrie s’étendre à l’infini. Il n’a pas d’épaisseur théorique. Chez Jean-François Leroy, le bois est utilisé comme matériau usuel et pratique, et non pour ses éventuelles connotations : il signifie simplement le plan. Il peut ainsi trouver une cousine d’usage dans la moquette ou la bâche, et se trouver souligné dans sa planéité par de la fumée, ou une flaque de peinture, dont la cendre volatile, les contours éclaboussés, signifient à leur tour la capacité qu’a la matière de s’étendre infiniment. Dans ce plan, Jean-François Leroy opère des découpes et des pliures. Il ne découpe pas du bois, il ne fait pas de la sculpture ; il plie l’espace, il imprime à l’espace une forme globale, selon les règles de la géométrie et de la perception visuelle. Ses couleurs, industrielles, non signifiantes – elles n’évoquent rien et se caractérisent par leur grande neutralité sémantique – soulignent plastiquement les modifications que les objets façonnés font subir à l’espace perceptif dans lequel vous vous trouvez. Une exposition de Jean-François Leroy n’est donc pas un ensemble d’objets pris dans une causerie bavarde, c’est un ensemble spatial fait pour être éprouvé et perçu dans les pliures qu’il imprime à l’espace dans lequel vous évoluez. Vous me direz : « comme dans l’art minimal ! ». Il y a effectivement quelque chose de cet ordre dans le rapport de ce type de sculpture à votre corps. Vous comprenez maintenant la présence de ces papiers carbones pliés : si, dans sa sculpture, Jean-François Leroy plie des plans imaginaires et passe de la 2D à la 3D, dans ses collages, le phénomène est inverse, à moins qu’il s’agisse d’un troisième temps de l’expérience : la feuille (2D) est pliée, on l’imagine parcourir l’air, s’élever, former une pyramide imaginaire (3D), pour être ensuite rabattue, superposant un plan à un autre (2D). Sur la feuille, les différents pliages laissent une trace charbonneuse, histoire de ces expériences spatio-temporelles. Cette présence de la temporalité trouve un écho au cœur du processus créatif de l’artiste pour qui chaque pièce dans l’atelier est susceptible de redevenir plan de travail.

Vous ne vivez pas, pourtant, dans un pur espace géométrique. Le plan, l’angle droit, la surface étendue, vous en faites un usage quotidien : c’est l’espace architectural, la pièce calibrée, sols, murs – habitation, entreprise, institution (musée) – la table, le bureau, l’étagère (en kit suédois), le banc public, la cabine téléphonique. Vous êtes cernés par d’industrielles surfaces planes et minimales qui impliquent de votre corps différents comportements (usage, contournement) – ou pas, quand on ne peut plus s’étendre sur les bancs publics (mais c’est un autre débat). Les objets de Jean-François Leroy évoquent ces mobiliers burotico-urbains. Pourtant, il n’est qu’exceptionnellement question de s’y asseoir ou d’en faire véritablement usage ; ils sont faits pour être parcourus et contemplés dans leur entour. Le crépi (« Un crépi de façade de pavillon sur du contreplaqué ? Etrange superposition ! », vous dites-vous peut-être justement) signale ainsi par son incongruité, tout comme le plastique fondu, que l’objet n’est pas soumis à un usage. Il ne s’agit pas d’un propos sur nos sociétés bureautiques, à la manière de Tatiana Trouvé. Jean-François Leroy substitue à votre expérience quotidienne, inconsciente et contrainte des formes standardisées, la possibilité d’un autre rapport à l’espace, libre et infiniment modulable, contemplatif. Il opère à son tour une nouvelle pliure dans votre perception, et l’ouvre. C’est une expérience un poil déstabilisante, et proprement esthétique.

Emilie Bouvard.

 

Written by Emilie Bouvard

septembre 8th, 2012 at 7:40

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Vu ! A Guer

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par Camille Prunet
juillet 2012

Picajo et Cécile Prunet
Guer, Morbihan, 6 972 âmes, et non loin la forêt de Brocéliande avec d’autres âmes, plus ou moins humaines. A quoi ressemble Guer, un vendredi 1er juin 2012 à 20h ? Il fait chaud, une habitante promène son chien, deux jeunes déboulent en trombe sur un scooter, une voiture klaxonne. Au cœur du village, une maison fourmille de monde, avec inscrit sur la façade « TAXI – AMBULANCE » dans un bleu délavé.

Vue de l'atelier de Picajo

Sur le parking devant la bâtisse, des tables et des chaises sont posées ça et là. Les portes et fenêtres de cet atelier sont grandes ouvertes et laissent échapper des voix, pas mal de fumée de cigarette et de la musique baroque.

Deux artistes exposent pour cette ouverture d’atelier : Picajo et Cécile Prunet. Ne cherchez pas une référence à Picasso dans Picajo, c’est simplement le surnom que lui ont donné ses amis quand il s’est mis à la peinture après un détour par la case prison. Il est punk, un punk peintre, en fait c’est un peintre. L’énergie de ses peintures est incroyable ; parfois ça rate, souvent c’est juste et là forcément ça remue. Quand on a dit ça il est difficile d’imaginer une musique baroque en fond sonore, mais Picajo a invité Cécile Prunet à exposer. Elle a choisi Stefano Landi, compositeur du 16e siècle, pour le très beau « Homo fugit velut umbra ». Car la mort n’est pas loin. Là où Picajo est dans l’émotion brute, Cécile Prunet propose des installations où la poésie se mêle à un univers faussement transparent, en un jeu de miroir parfois dérangeant, jamais anodin.

Dès l’entrée, Picajo a accroché un autoportrait intitulé J’aurais toujours voulu être costaud (mars 2012). Les autoportraits ont été réalisés après une période de solitude, pendant son installation dans cet atelier, où il s’est peint face à lui-même. C’est un portrait hors du temps, comme pour souligner la proximité de la mort, frôlée de près et si souvent par l’artiste : son exposition s’intitule « La mort n’est pas une mauvaise nouvelle », comme pour conjurer le sort.

Picajo, "J'aurais toujors voulu être costaud", mars 2012

 

Deux de ses œuvres attirent spécialement l’œil dans son atelier au rez-de-chaussée : les portraits de Jean-Michel Basquiat que Picajo admire. L’artiste américain est mort en 1980 d’une overdose d’héroïne à 28 ans. La drogue, le refus des conventions, la révolte rapprochent Picajo de cet artiste. A  travers quelques coups de crayons vibrants, l’énergie du trait, et une économie de la couleur, il fait de ce personnage un fantôme bien vivant.

Picajo, "Basquiat", 2012

Sortant de cette pièce, une pancarte marquée laconiquement « suivez le fil rouge » nous invite à suivre un fil accroché au plafond qui emmène vers un escalier.

L’escalie grouille de mots qui se bousculent, inscrits à même le mur, dansant autour du fil rouge éclairés par cette lumière jaune disparue des ampoules à incandescence. Les écritures au crayon noir de Picajo et de Cécile Prunet se mêlent. Quand on émerge de cet escalier, en suivant le fil de vie, le propos s’est élevé.

 

A l’étage, Picajo occupe une petite pièce. Cette fois, les peintures sont insérées dans un ensemble. Ce sont deux grands autoportraits, similaires à celui décrit plus haut. Plusieurs pans de mur sont recouverts au crayon noir de l’écriture nerveuse de Picajo – un délire sur une mouche  –, avec quelques mots en rouge ponctuant le flot de paroles : « j’aime pas les mouches, j’aime les rats.

Mur entièrement recouvert de l'écriture de Picajo

Je peux dormir avec un rat, pas une mouche… » Il ne s’agit pas de poésie, mais d’un monologue débridé et un peu fou que l’on peut lire assis dans le fauteuil installé là. A côté, les deux autoportraits nous fixent du coin de l’œil, troublants.

Picajo, "Autoportrait au collier", mars 2012. Photo Noëlle Adam

Ce sont les mots qui font le lien entre l’univers de Picajo et celui de Cécile Prunet. A peine sorti de la pièce, des textes poétiques de Cécile Prunet écrits, presque dessinés, sur des suspensions transparentes nous emmènent dans un univers apparemment plus léger et serein.

Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012

 

Dispersés dans l’espace – deux salles – l’écriture prend une place importante, évoquant les dérives poétiques d’un Raymond Queneau. Mais l’envol de ces mots semble impossible, comme lié aux trois grosses pièces formant le cœur de l’installation « Petits mondes mobiles » (2012) : l’Ancre, le Pavé et le Poids.

Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012

L’Ancre est un monde à lui tout seul, un ensemble de lettres, de journaux lui bourrent le ciboulot, tandis que son accroche au réel est une ancre marine, rongé par la vie.

Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles. L'ancre", 2012

Si de prime abord, la question de la légèreté et de la lourdeur est visible, les mondes annexes apportent une complexité de lecture. En écho à ces trois œuvres, d’autres en contrepoint apportent une justesse à la composition. C’est le cas notamment d’une petite pièce éclairée, constituée de lettres en bois suspendues qui projettent leur ombre sur le mur blanc. Quand on se penche par dessus, on peut lire les lettres dansantes « mondes mobiles ».

Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012.

La légèreté des plumes n’est pas loin de nous étouffer dans Poids lourd, et rappelle que la rébellion n’est pas loin non plus chez Cécile Prunet ; une révolte contre un réel trop présent empêchant le rêve et l’utopie, noyés sous une ancre. Il y aurait encore beaucoup à dire car l’installation est constituée de nombreuses pièces qui entrent en résonnance.

Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012

Il est déjà 2h du matin sur la place de la Libération, le jazz manouche des copains de Picajo résonne sur la place du village. Brassens revisité, certains dansent, les autres braillent en chœur, une bouteille à la main et sur le cœur. Succès : la voisine coiffeuse est venue, quelques curieux du coin aussi, pas nombreux mais c’est déjà ça. Il est temps de rentrer… Merci pour ce voyage décalé sous les étoiles de juin !

EXPOSITIONS de PICAJO et de CECILE PRUNET
La mort n’est pas une mauvaise nouvelle / Petits mondes mobiles
Exposition du 30 mai au 1er juillet 2012
Vernissage vendredi 1er juin à partir de 19h

Atelier Picajo
9 place de la Libération, 56380 GUER

Site Internet de Cécile Prunet

Written by Camille Prunet

juillet 1st, 2012 at 4:23

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Romain Bernini / Inconvenient Speech / Galerie saint-Séverin

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La dernière fois que j’ai vu une toile de Romain Bernini, il s’agissait d’un rhinocéros, massif, visiblement et spectaculairement aveuglé par un linge rose fluorescent. La bête flottait, avachie, dans un espace faussement géométrique et perspectif à la Bacon.  Sur ses yeux, un foulard à la couleur vive, noué. Cet animal-ci nous fixe au contraire de ses yeux noirs et ronds comme des billes – ses yeux sont, dit le peintre, cernés d’un bleu qui les rend encore plus présents. C’est un cacatoès blanc, « en buste », perché sur une chaise inclinée en oblique au mur de la vitrine qui tient lieu de galerie. Le texte de Daria de Beauvais, la commissaire, évoque ce perroquet de la fin d’ « Un cœur simple », le premier des Trois Contes de Flaubert, aimé par cette Félicité, âme simple, qui précède la sulfureuse Hérodias, bourreau de Jean-Baptiste, et l’homme saint, Julien l’Hospitalier. Ce perroquet qu’elle voit s’envoler alors qu’elle quitte la vie, et l’être auquel elle croit. L’animal rassemble les Trois Contes – qui sont aussi trois hagiographies. L’animal y est double : c’est un symbole pour l’homme, c’est aussi une bête en soi, et incompréhensible – dont le massacre est dans la Légende du saint un scandale muet. Si la critique se perd en élucubrations infinies quant à la présence de ce perroquet dans la vision de Félicité (symbole religieux, ironie, écho avec la fin de la « Légende de saint Julien l’Hospitalier « ?), c’est peut-être que l’effet de sens est autre : le perroquet de Félicité résiste à l’interprétation, comme l’animal nous résiste.

Et la peinture aussi d’ailleurs. Ce cacatoès nous regarde ; comme beaucoup de toiles, il met en abyme le regard – je pense aux lunettes de Chardin. Mais c’est une bête ; et elle ne dit rien. Contrairement aux animaux des fables récemment mis à l’honneur dans les publicités de la SNCF, cet oiseau est sans langage et ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même*. Les tons sont neutres, blancs et comme des lavis à l’huile de gris-noir ; la couleur est discrète. Ironiquement, ce perroquet, animal bavard, est absolument muet, et ne symbolise rien du tout, sinon peut-être ce silence. Et comme certains primates dans leur cage au zoo, derrière sa vitrine, on dirait qu’il nous regarde, légitimement, et non pas comme un homme, mais comme une bête, altérité radicale. Et la chaise se casse la gueule : ce n’est pas un homme, elle ne lui sert de rien pour s’asseoir.

La peinture, cette chose humaine si complexe, si culturelle, si civilisée, n’est pas du langage, le visible, sensible, n’a pas à être verbalisé : c’est un « Inconvenient Speech ». Il est difficile de peindre un être qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même, qui ne soit pas symbolique, sans se faire abstrait. Il est difficile d’échapper aux systèmes de signes, aux choses sans les mots. C’est pourtant cette voie taiseuse et éblouissante que semble suivre Romain Bernini.

Emilie Bouvard.

Lien vers la « Légende de saint Julien l’Hospitalier », de Gustave Flaubert.

Galerie Saint-Séverin, 4 rue des Prêtres Saint-Séverin, 75005, Paris, m° Cluny, Saint-Michel
Exposition de la pièce Inconvenient Speech de Romain Bernini à la Galerie Saint Séverin
Programmation et commissariat : Daria de Beauvais.
Jour et nuit du 20 juin au 2 septembre.

*Merci à S. B. pour sa philosophie matinale.

Written by Emilie Bouvard

juin 20th, 2012 at 11:46

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Les – nouvelles – gommes

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Les – nouvelles – gommes

par Camille Paulhan – mai 2012

Dans un ancien numéro de Sciences & Vie Junior, un article consacré à l’Égypte ancienne m’avait fait découvrir, adolescente, le martelage systématique qui suivit le culte d’Aton et visa à effacer, détruire les visages de Néfertiti et d’Akhenaton. Les reproductions étaient pour le moins fascinantes : sur certains bas-reliefs, la silhouette des souverains avait été grattée, laissant intacte le reste de l’illustration. Ces destructions semblaient tout à fait paradoxales : tout en faisant disparaître la figure, les effaceurs mettaient sans le vouloir l’accent sur celle-ci.

De nos jours, face à la crue considérable des images, alors que certains artistes se tournent vers l’abstraction, d’autres vers l’art conceptuel, une dernière catégorie d’artistes, plus discrète peut-être, a choisi l’effacement.

Dans la lignée d’un Robert Rauschenberg effaçant assez patiemment un dessin de Willem de Kooning profondément ancré dans une feuille de canson (Erased de Kooning Drawing, 1953), de jeunes artistes, effaceurs armés de gommes et d’autres outils – épingles, lames de rasoir ? – s’attaquent à des images ; mais comme dans le cas de Rauschenberg en 1953, si leur geste paraît violent, il s’agit moins d’annuler une représentation que de donner à la voir autrement.

Jérémie Bennequin, Estompage 158, Du côté de chez Swann, 2010. Page de la Recherche effacée à la gomme à encre

Depuis quelques années, Jérémie Bennequin gomme des pages entières des tomes de l’édition Gallimard de La Recherche de Marcel Proust, « du côté bleu » de la gomme d’écolier, le plus râpeux. Il nomme ces actions des estompages, comme pour éviter de heurter les amateurs de littérature qui lui reprocheraient de vouloir littéralement gommer le grand œuvre de Proust. On pourrait presque les qualifier d’évanouissements, où les rares mots non effacés, désormais privés de leur contexte, gagnent en poésie et en mystère[1]. Les pages fragilisées par ces effeuillages sont exposées individuellement, puis rééditées en livres d’artistes les reprenant en fac-similé.

Jérémie Bennequin, Mots perdus, 2012. Poudre bleue de gomme à encre

Conservant en de petites fioles ses poussières de gomme comme des reliques, invariablement bleutées, Jérémie Bennequin se rapproche de la pratique d’Estefanía Peñafiel Loaiza. Il y a néanmoins chez lui une attention plus prononcée, de par la mise en scène méthodique de ses estompages – photographies, performances – à en faire des actions au caractère itératif, si ce n’est religieux.

Estefanía Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009, photographie Marc Domage, courtoisie de l'artiste

Chez Estefanía Peñafiel Loaiza, la pratique de l’effacement est une constante de son travail : des empreintes de dermatoglyphes apparaissent sur les vitres avant d’être effacés par d’autres traces de doigt, un mur absorbe lentement les matériaux avec lequel un dessin a été tracé, des photographies semblent disparaître sous une lampe rouge… Elle a utilisé la gomme à plusieurs reprises, dans des installations où les copeaux blancs reposant sur le sol conservent la trace d’une action quasi inexistante (Mirage(s) : ligne imaginaire (équateur), 2005), ou rappellent, sur des étagères, la tragédie de l’atomisation d’Hiroshima (Gone, 2008).

Estefanía Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009, courtoisie de l'artiste

Dans la série sans titre (figurants), elle s’intéresse aux « sans titre » qui hantent les photographies de journaux, oubliés des iconographes et bien vite des lecteurs. Gommés par l’artiste, leurs visages désormais pulvérulents se retrouvent placés dans des petits flacons, en regard des extraits de presse où seule leur ombre apparaît. Le gommage garant d’un souvenir qui s’étiole, voilà qui pourrait rapprocher Estefanía Peñafiel Loaiza de Jérémie Bennequin, ce dernier ayant également estompé des dessins reproduisant de photographies de famille jusqu’à ce que les visages adoptent une apparence des plus lointaines.

Florian Cochet, Dahut, 2011, courtoisie de l'artiste

C’est peut-être également ce qui est en jeu dans l’œuvre Dahut (2011) de Florian Cochet, cette fois-ci sous la forme du conte. Reprenant une célèbre légende bretonne, celle de la ville d’Ys, engloutie sous les flots, du fait de l’inconsistance de Dahut, la fille du roi Gradlon, l’artiste a repris une ancienne carte postale représentant le gouffre d’Huelgoat, dans le Finistère. Aujourd’hui considéré comme un des lieux probables de la submersion de la mythique ville d’Ys, dont on dit qu’elle pourrait un jour resurgir, le gouffre d’Huelgoat semble avoir disparu dans Dahut : gommé, ses restes ont été conservés dans de petits sachets. Dans le conte, c’est la montée de l’eau qui fait disparaître Ys ; la voilà ici tombée en poussière mêlée de carton jauni et de bribes de gomme, telle une Sodome et Gomorrhe contemporaine. Mais sous le gommage, les ombres du gouffre ne disparaissent pas totalement, et la résurgence de l’image semble prolonger le mythe.

Isabelle Ferreira, Marbres # (Diptyque), 2010. Cartes postales de Piet Mondrian grattées, 28,5 x 37 cm encadré. Edition: 6/6 + 2EA

Enfin, l’usage que fait Isabelle Ferreira de l’effacement se rapproche paradoxalement des dessins de recouvrement de Jan Fabre au stylo Bic bleu. Elle réalise de grands formats, où des reproductions d’œuvres célèbres (Le promeneur au-dessus d’une mer de nuages de Friedrich, Les raboteurs de Caillebotte, entre autres) sont grattées à certains endroits, de façon à faire ressortir des détails, des fragments de corps inquiétants. Mais c’est sur son multiple Marbres (2009) que mon attention s’est portée en préparant ce texte, où des plages rectangulaires d’un blanc bleuté, jaune pâle ou grisé apparaissent sur un fond blanc que l’on devine gratté à l’aide d’une épingle ou d’une lame de rasoir. Il faut au spectateur attentif un certain temps avant de comprendre que ces douces couleurs correspondent, dans des reproductions en cartes postales d’œuvre de Piet Mondrian, aux plages de blancs, mal reproduites ou ayant mal vieilli. Le grattage révèle des structures incompréhensibles sans la présence des trois couleurs primaires, mais également une façon différente de voir ces peintures, tout juste effleurées.

Il doit bien exister un conte moderne moralisateur où les maux du monde sont effaçables par une grande gomme magique (des réminiscences de dessins animés, assez peu claires, me reviennent) ; fort heureusement, ces artistes nous rappellent que tout matériau, y compris le plus – disons-le franchement – scolaire, peut se voir transformé, et devenir, le temps d’une œuvre d’art, révélateur.

Jérémie Bennequin, Classe, 2007. 29x42 cm, fusain sur papier

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[1] On se demandera bien sûr si l’artiste ne sélectionne pas ces bribes avant estompage : « Regarder tomber la poussière et l’émotion », « Heures silencieuses,  sonores, odorantes et limpides » ou « La beauté d’une ruine immortelle » lit-on ainsi au gré des pages…

Written by Camille Paulhan

mai 21st, 2012 at 2:28

La pierre et l’aimant.

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Il était une fois un château.

 

Il était une fois la mer et des animaux marins, phoques, mouettes ?, au milieu de la campagne ponctuée de Limousines – des vaches, sans moteur, sinon celui de l’herbe grasse et humide des environs de Limoges. Il était aussi un tourniquet de miroirs renvoyant la mer à elle-même, tandis que des fenêtres anciennes au bois peint en blanc regardaient des coteaux vallonnant aux reliefs bocageux ; le tout à ce moment très spécial du soleil couchant où le vert de la nature glisse vers un violacé en se mélangeant au ciel. Un mince cylindre vertical, une pique ou lance ?, à cet étage maritime, tentait semble-t-il de poser un axe, de rappeler le nord, entre la campagne environnante et la mer prise dans les murs du château. Il était aussi un couloir dont les murs partiellement mal repeints faisaient voir, à deux mètres cinquante du sol, un niveau de peinture blanche comme après une inondation.

Il était aussi un chemin de pierres claires de Dordogne mesurant une grande salle aux murs blonds recouverts de fresques Renaissance, aux cernes noirs, aux couleurs chaudes et rougeoyantes, dans lesquelles de belles dames du temps jadis et leurs compagnons devisent et s’occupent à des loisirs oubliés. Il était une série d’étalons, de toises, très peu duchampiennes, matérielles, confrontant le métal au verre et au plâtre, fins cylindres de longueurs différentes alignés parallèlement, et posés sur des tables comme des outils attendant que l’on s’en serve ou les touche, d’un bout à l’autre d’un grenier – pour mesurer quoi ? Et au bout de ce grenier, il était une tapisserie vivante, animée par le film, s’embrassant elle-même infiniment, s’enroulant sur elle-même comme un vieux livre-rouleau, par le milieu, mais dans une embrassade guerrière faisant s’engloutir l’une dans l’autre deux armées de soldats en armure, harnachés et à cheval.

Bref, de quoi être fabuleusement désorienté. Il est pourtant une boussole, un pendule, dans une tour circulaire et froide, au fond du château : une pierre blonde, australienne et légère, dont le poids suffit cependant à faire se tendre une corde du lointain haut de la charpente. Elle oscille en permanence et voltige au dessus d’un socle bas, cherchant elle aussi le nord, dans une aimantation à la fois mesurée et folle. Il est aussi des griffonnages de la taille d’un tableau, des journaux, des livres, illustrés de photographies, de schémas, de dessins peut-être anatomiques, des livres scientifiques, des traités philosophiques, mais que l’on ne peut approcher, ou bien sous vitrine, que l’on ne peut pas lire, et dont il est difficile de voir ce qu’ils montrent avec leur air de fac-similés. Il est des caisses, qui témoignent qu’il y a bien eu déplacement d’objet, et une mystérieuse plaque en fer apparemment vierge, nue, mais ancienne et cachant un horrible secret.

Il était un conservateur qui s’en va vers d’autres soleils, deux commissaires, deux livrets, trois ou quatre artistes, un peintre, un préfet, une présidente et une vice-présidente du Conseil Général, un DRAC, une stagiaire, une critique, une conservatrice parisienne, un photographe, Raoul Haussmann, Richard Long, et une foule navigant d’une œuvre à l’autre. Il était de petits comic strips acides et discrets, dispersés d’un mur à l’autre et dans les escaliers, et qui semblaient se foutre ouvertement de cette même foule.

Bravo à Rochechouart pour ce dernier voyage !

Emilie Bouvard

Irmavep Club

Château de Rochechouart,
29 février au 10 juin 2012

Livret IV

Dove Allouche, Lonnie van Brummelen & Siebren de Haan, Mel O’Callaghan, Giovanni Giaretta, Volko Kamensky, Guillaume Leblon, Anthony McCall, Thomas Merret, Gustav Metzger, Bruno Persat, Gerald Petit, Michelangelo Pistoletto, Olve Sande, Ettore Spalletti, Bruno Serralongue, Clémence Torrès, Michel Verjux.

Livret V

Maurice Blaussyld

Site du Musée de Rochechouart

http://www.irmavepclub.com/

 

Written by Emilie Bouvard

mars 3rd, 2012 at 2:08

Le regard mélancolique de Benjamin Girard

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Le regard mélancolique de Benjamin Girard

par Camille Paulhan – janvier 2012

 

Il est très injuste que face à un travail que l’on juge particulièrement troublant, il se trouve parfois qu’on n’ait rien à en dire. Il y a d’abord un saisissement, puis les mots viennent, mais bien après, légèrement bégayants.

 

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Les photographies de Benjamin Girard sont de celles-là, et il me serait bien malaisé de décrire en quelques lignes le programme iconographique qu’il a mis en œuvre pour ses deux séries, Le chemin noir (2010) et la plus récente, Tristia (2011). Au risque de faire valser l’intelligence des procédés qui sont au cœur de ces deux ouvrages, de leur mise en page, du rapport texte/image, je voulais en extraire quelques photographies, de celles qui m’ont le plus marquée. Bien qu’elles gravitent autour de la question du regard, elles ne sont pas toutes, loin s’en faut, des portraits.

 

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

 

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

Dans Tristia, une statue de pierre au visage noirci par le temps nous laisse voir  ses yeux sans pupille, Vénus d’Ille mélancolique. Des armures aux arêtes étincelantes s’avancent en armée aveugle, leurs heaumes fendus ne permettant pas de deviner si elles sont habitées par des êtres humains ou simplement mises en scène. Il y a, dans les fissures de la colonne détruite du Désert de Retz qui s’en vont toucher les oculi, quelque chose de désagréable qui rappelle la célèbre scène d’Un chien andalou. Un jeune homme aux paupières fermées, ornées de très longs cils, semble faire un effort particulier pour les ouvrir, sans pourtant y parvenir.

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Le chemin noir déroule une série de photographies silencieuses, sous l’égide d’yeux exorbités qui semblent nous faire face, qu’il s’agisse de ceux d’une sculpture en céramique écaillée au regard légèrement déviant, ou ceux,  pendus à un mince fil, d’yeux bovins. Une modèle à la prunelle oblique semble perdue dans ses pensées, engoncées sous son bonnet gris, tandis qu’en exergue de l’ouvrage, la pupille inquiétante d’une tête de poisson mort trônant dans une assiette nous fixe inexorablement.

 

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Le chemin noir, 2010, Courtoisie de l'artiste

Le regard de Benjamin Girard sur les objets, les personnes, les paysages qu’il met en scène et qu’il compose – à la façon d’un compositeur – est loin d’être froid ou distant. Bien au contraire, il cherche toujours à faire en sorte que ses objets, ses sujets se retournent contre le regardeur, dès lors contemplé par des dizaines d’yeux clos.

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

Tristia, 2011, Courtoisie de l'artiste

Nota Bene : Ce n’est pas vraiment mon habitude, mais j’avais voulu soumettre ce maigre texte à Benjamin Girard avant sa publication. Dans sa réponse, il me renvoyait vers une autre œuvre, inspirante, l’Orphée de Gustave Moreau (1865). Alors que je me remémorais cette étonnante toile de l’artiste, je me dis décidément, que Benjamin Girard était un étonnant photographe, qui choisissait pour me parler du regard d’un tableau où le personnage a, faut-il le rappeler, les yeux scellés…

 

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Written by Camille Paulhan

janvier 22nd, 2012 at 12:04

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Open City : Rethink your Steps

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par Emile Ouroumov.

Depuis 2006, Andrew Brown, Katie Doubleday, Simone Kenyon et Emma Cocker sont à l’origine d’une curieuse psychochorégraphie qui prend corps dans l’espace urbain. Participer à un évènement Open City équivaut à abandonner les certitudes de la position de spectateur pour se retrouver immergé dans un mélange de natation urbaine synchronisée, dérive post-situationniste, Flash Mob, audioguide de trottoir… Shake well before use.

La rue commerciale, le port, l’hôtel de ville, le lit. Autant d’endroits pour lesquels la sobre typographie des cartes postales distribuées lors de Nottdance 07[1] propose des énoncés performatifs. Seul ou en nombre, contempler l’horloge du Council House pendant la durée du carillon de midi. Suivre une couleur dans la ville. Retracer son chemin avant de s’endormir. Entamer une course à pied le long des rails du tramway, juste après le lion à droite. Se sentir bercé en public par les instructions de l’Ipod Shuffle après la calme soumission à votre GPS de voiture, instrument merveilleusement paradigmatique du nomadisme et pourtant en passe de déchoir de son orbite satellitaire pour devenir symbole de la sédentarité urbaine façon monospace.

Redécouvrir la ville, redéfinir ses artères. Les propositions de Open City oscillent ainsi constamment entre traversée, arrêt ; poésie, machinisme ; intimité, robotisme collectif. Plusieurs strates sont à l’œuvre ; les instructions audio factuelles sont ainsi à l’opposé des essais elliptiques de Emma Cocker (au verso des cartes postales) qui prolongent l’expérience dans le domaine du vécu personnel, oscillant eux-mêmes entre poésie, invitation et statement. Comme s’il s’agissait de finir de noyer le participant dans un nombre infini de repères, d’énigmatiques numéros de notes de bas de page font référence au blog Internet du groupe de recherche[2], où le promeneur devenu lecteur puis internaute est libre de recomposer les liens unissant les essais et les notes.

A la prochaine intersection, tournez en cercle. Vous êtes arrivé.


http://open-city-project.blogspot.com/

http://pay-attention-to-the-footnotes.blogspot.com/

http://not-yet-there.blogspot.com/

 


 

 

 


[1] Festival Nottdance, Nottingham, Royaume-Uni, 2007

[2] http://pay-attention-to-the-footnotes.blogspot.com/

 

Written by Emilie Bouvard

janvier 15th, 2012 at 12:45

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