Victor-Alexis Turbelier

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Victor-Alexis Turbelier

 

Une cimaise n’est rien. Ce n’est même pas un « parergon », selon la définition qu’en donne Derrida, pas plus qu’un « subjectile », à moins de se faire cadre, écrin. Dans le White Cube de l’espace d’art contemporain, la cimaise est faite pour se faire oublier, pour s’effacer. Une cimaise longue et haute d’au moins 2 mètres, épaisse d’au moins 80 cm, flotte au centre d’une salle hypostyle. Elle est accouplée à une colonne grâce à des sangles et tient en l’air comme par le tour d’un apprenti sorcier féru de physique, et capable, en Hercule ou en nouvel Atlas, de soulever cette cimaise sur ses épaules et de la faire tenir en lévitation. Cette manipulation implique une puissance imaginaire qui ressuscite un rapport héroïque – et « viril » – à la sculpture. Une cimaise est un élément architectural et scénographique. Elle a un poids et une structure, de manière à porter les œuvres sur ses flancs. Les cimaises forment l’enveloppe solide de l’exposition, elles sont la peau sur laquelle les œuvres ressortent. Elles sont surface, projection, elles sont à la fois épaisses et sans épaisseur théorique.


Deux cimaises sont en équilibre au milieu de la pièce et forment un V. Des sangles pendent dans l’espace vide du V mais, relâchées, ne servent manifestement pas à les tenir. Les cimaises tiennent sur leur tranche, reposent sur un coin. Exploitation consciente de la dimension théâtrale du minimalisme, à faire hurler Michael Fried (Art and Objecthood, 1967) ? Il s’agit en tout cas d’une sculpture, d’une installation, impressionnante, reposant sur le détournement d’un objet, qui, d’usage, devient d’art.
Une cimaise est un élément qui appartient au monde du montage et de la régie d’exposition – les coulisses où travaillent les régisseurs, les monteurs, hommes de l’ombre pour les commissaires et les artistes, qui trouvent les solutions techniques et refont, réinventent les œuvres qui le nécessitent. Les artistes sont souvent aussi monteurs (il faut bien gagner sa vie), et manipulent alternativement leurs œuvres et les cimaises des œuvres des autres. Le bois, l’échelle, le chariot, sont des outils de montage.
Un billot de bois brut, naturel, est posé en équilibre sur un escabeau. Ni l’un ni l’autre ne peuvent être utilisés. Un serre-joint pend du plafond. Ils ont été pris dans l’univers invisible de la régie et mis sur le devant de la scène. Confusément, on voudrait s’en servir, mais leur usage est interdit. Victor-Alexis Turbelier retourne la construction d’un exposition comme un gant : les entours, outils, supports et le travail qu’ils impliquent ont pris place au centre. L’intérieur et l’extérieur sont inversés, l’exposition est écorchée et sa peau exposée.

Emilie Bouvard

Écrit par Camille Paulhan

7 janvier 2013 à 5:01

Posté dans Meymac

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