Jean-Baptiste Clavé

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Jean-Baptiste Clavé

 

Retenir l’objet et ce qu’il porte de souvenir au bord de la disparition, au moment le plus intense de l’émotion puisqu’il est proche du désastre ; dans ce qu’il garde de visibilité, de lisibilité, alors qu’il jette ses derniers feux cumulant mémoire et restes d’usage, bribes d’histoires, nostalgie et parfois rage d’impuissance, c’est la manière de Jean-Baptiste Clavé. Archéologue des décharges et des friches, dans lesquelles il puise ses matériaux et des éléments de vécu qu’il réactive par une morale de leur effacement, comme une leçon du temps qui passe. Ce n’est pas l’objet pour et en lui-même qu’il ramène au bord du visible ou qu’il détourne de son usage, mais le support d’une pratique, le lieu d’inscription d’un savoir, le jalon sauvegardé d’une histoire.

Sa méthode de travail des volumes, relève du collage. Procédé d’autant plus pertinent ici, qu’il est spontané, consistant à assembler des objets ou des débris d’objets selon des associations éminemment subjectives, guidé par un ressenti immédiat. Permettant des rapprochements analogiques qui débordent l’apparence et plongent au cœur des formes afin d’en dégager des connexions inédites qui font sens. D’abord sur un plan plastique, c’est-à-dire principalement
esthétique au sens d’un équilibre émotionnel improbable des contraires, ensuite sur un plan critique par la mise en relation des concepts implicitement convoqués, des résonnances conjuguées, des tensions qu’il ménage entre les connotés et/ou les dénotés.

Critique ou nostalgique le travail de Jean-Baptiste Clavé est tout entier dans cette émotion qu’il déclenche, à même d’amorcer une attention réflexive et par-delà une réflexion positive. La forme- objet, jouant à la place du mot, permettant dans ces collages, comme dans la phrase, des agrégations de sens selon des connections plus libres, plus nombreuses, plus riches et surtout plus immédiates que ne le permet le langage. Un en de ça et au-delà des mots, dans lequel se projettent, par le truchement des assemblages, autant l’émotion physiquement ressentie, que la saisie mentale de l’œuvre qui est en face de soi. Laquelle est d’abord, pour celui qui regarde, un moyen de se situer dans l’espace et dans le temps, avant de l’être par rapport au monde dans sa complexité et son histoire.

Le bureau d’écolier Ressources, fouetté par le vent qui souffle depuis le souvenir qui en a retourné les pupitres, projette devant lui comme une ombre portée, la poussière du temps qui s’écoule, sous laquelle apparaissent enfouis des disques éparpillés, évocations bousculées des pas d’une marelle, ou des pierres d’un gué. Métaphore de l’apprentissage dont la trajectoire, avec le temps, se brouille et se dilue dans un éparpillement de directions possibles.

Le tapis de prière Beau tapis orienté sud-est, si râpé – autre image du temps qui efface- qu’il faut les yeux d’un spécialiste pour deviner qu’il vient d’une Perse aujourd’hui disparue, est cloué sur le sol par un miroir facture année 70, en forme de lame, ou de signe de ponctuation, pareil à un point d’exclamation au graphisme oriental, dans lequel se reflète comme un leurre le glissement des nuages. Verticalité qui pèse, horizontalité qui s’arase. Evocation symbolique de la situation iranienne : entre privations de liberté, sanctions économiques et mirage.

Les miettes de caoutchouc vulcanisé Zone de freinage provenant elles aussi d’une usine disparue, dessinent sur le sol, comme une poussière de charbon de bois, la géographie d’un espace, ici amazonien. Evocation d’une mondialisation qui est, depuis l’origine de l’exploitation du latex, responsable des forêts dégradées, pour lequel des hommes ont grillé comme le moustique contre la lampe, laissant des montagnes de pneumatiques qui attendent qu’on les brûlent.

Un empilement de matériaux, sorte de mille feuilles de consistances diverses (acier, caoutchouc, carton), forme une section de main courante Main courante et droite courbe. Jeu sur les mots, entrecroisant plusieurs niveaux de sens. L’inscription durable du temps éphémère au travers de plaintes, dénonciations, comme une mémoire inquiète, moche, voire retorse, dont la raison affichée est l’équilibre du corps social; mais aussi, appui, guide dans le sens de garde-corps, pour le maintien du corps physique en équilibre.

Une table de jeu, sanglée d’une enseigne de fast-food Modern/Warfare, flotte dans l’espace, plateau en bas, les pieds en l’air. Tout est lié. Dans un monde qui marche à l’envers, la consommation de hamburger est un jeu à risque, dans lequel on a toutes les chances de perdre aussi bien, si ce n’est autrement, que ceux qui risquent leur fortune au bridge. Tête-à-queue d’infortunes, dans lequel tout le monde perd.

Senza titolo, un disque fait d’un assemblage de rouleaux de mousse verte de polystyrène, dessinant en relief un sceau possiblement sassanide, maintenue par une chambre à air qui sert de sangle en caoutchouc. Sans titre, car tout est dit.

Chacune de ces explications données comme hypothèses de significations possibles, dans une approche prioritairement formelle. D’autres informations moins directes enrichissent en effet les propositions. Elles sont significatives des niveaux progressifs de complexité, que Jean-Baptiste Clavé ménage dans son travail. L’œuvre étant un lieu média dont l’artiste facilite l’accès en utilisant comme éléments premiers, des objets et des matériaux identifiables; un lieu d’échange, dans lequel les intentions se croisent. Et que ces intentions activent, de manière d’autant plus riche que l’association
de départ est juste. Exemples :
-savoir que les granulés de caoutchouc proviennent d’une usine réquisitionnée par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale, donne à la déforestation des confins amazoniens, dont les nodules de caoutchouc dessinent la carte sur le sol, une résonnance historique qui en qualifie la gravité.

- Comme un écho au tapis usé jusqu’à la trame, le miroir qui le surplombe, provient d’un atelier abandonné, dont les bâtiments sont promis à une démolition prochaine. Mise en abîme de la disparition.

A noter que chaque pièce présente un équilibre intrinsèquement fragile, ou qu’elle a un aspect éphémère. Instabilité et fragilité constitutives, qui sont celles du souvenir et de l’émotion jamais étales, qu’elles véhiculent, mais qui reviennent par vague, ou de la pensée qui émerge, hésite et s’évanouit. Devant chaque œuvre, le regardeur est comme le promeneur sur la digue, face à la mer, guettant l’horizon infini qui se dérobe. Il se laisse bercer par l’émotion (ou la pensée) qui monte ou se retire, clapote ou roule sur le sable. Et parfois le submerge.

 

Jean-Paul Blanchet

Écrit par Camille Paulhan

7 janvier 2013 à 5:45

Posté dans Meymac

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