Les – nouvelles – gommes

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Les – nouvelles – gommes

par Camille Paulhan – mai 2012

Dans un ancien numéro de Sciences & Vie Junior, un article consacré à l’Égypte ancienne m’avait fait découvrir, adolescente, le martelage systématique qui suivit le culte d’Aton et visa à effacer, détruire les visages de Néfertiti et d’Akhenaton. Les reproductions étaient pour le moins fascinantes : sur certains bas-reliefs, la silhouette des souverains avait été grattée, laissant intacte le reste de l’illustration. Ces destructions semblaient tout à fait paradoxales : tout en faisant disparaître la figure, les effaceurs mettaient sans le vouloir l’accent sur celle-ci.

De nos jours, face à la crue considérable des images, alors que certains artistes se tournent vers l’abstraction, d’autres vers l’art conceptuel, une dernière catégorie d’artistes, plus discrète peut-être, a choisi l’effacement.

Dans la lignée d’un Robert Rauschenberg effaçant assez patiemment un dessin de Willem de Kooning profondément ancré dans une feuille de canson (Erased de Kooning Drawing, 1953), de jeunes artistes, effaceurs armés de gommes et d’autres outils – épingles, lames de rasoir ? – s’attaquent à des images ; mais comme dans le cas de Rauschenberg en 1953, si leur geste paraît violent, il s’agit moins d’annuler une représentation que de donner à la voir autrement.

Jérémie Bennequin, Estompage 158, Du côté de chez Swann, 2010. Page de la Recherche effacée à la gomme à encre

Depuis quelques années, Jérémie Bennequin gomme des pages entières des tomes de l’édition Gallimard de La Recherche de Marcel Proust, « du côté bleu » de la gomme d’écolier, le plus râpeux. Il nomme ces actions des estompages, comme pour éviter de heurter les amateurs de littérature qui lui reprocheraient de vouloir littéralement gommer le grand œuvre de Proust. On pourrait presque les qualifier d’évanouissements, où les rares mots non effacés, désormais privés de leur contexte, gagnent en poésie et en mystère[1]. Les pages fragilisées par ces effeuillages sont exposées individuellement, puis rééditées en livres d’artistes les reprenant en fac-similé.

Jérémie Bennequin, Mots perdus, 2012. Poudre bleue de gomme à encre

Conservant en de petites fioles ses poussières de gomme comme des reliques, invariablement bleutées, Jérémie Bennequin se rapproche de la pratique d’Estefanía Peñafiel Loaiza. Il y a néanmoins chez lui une attention plus prononcée, de par la mise en scène méthodique de ses estompages – photographies, performances – à en faire des actions au caractère itératif, si ce n’est religieux.

Estefanía Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009, photographie Marc Domage, courtoisie de l'artiste

Chez Estefanía Peñafiel Loaiza, la pratique de l’effacement est une constante de son travail : des empreintes de dermatoglyphes apparaissent sur les vitres avant d’être effacés par d’autres traces de doigt, un mur absorbe lentement les matériaux avec lequel un dessin a été tracé, des photographies semblent disparaître sous une lampe rouge… Elle a utilisé la gomme à plusieurs reprises, dans des installations où les copeaux blancs reposant sur le sol conservent la trace d’une action quasi inexistante (Mirage(s) : ligne imaginaire (équateur), 2005), ou rappellent, sur des étagères, la tragédie de l’atomisation d’Hiroshima (Gone, 2008).

Estefanía Peñafiel Loaiza, sans titre (figurants), 2009, courtoisie de l'artiste

Dans la série sans titre (figurants), elle s’intéresse aux « sans titre » qui hantent les photographies de journaux, oubliés des iconographes et bien vite des lecteurs. Gommés par l’artiste, leurs visages désormais pulvérulents se retrouvent placés dans des petits flacons, en regard des extraits de presse où seule leur ombre apparaît. Le gommage garant d’un souvenir qui s’étiole, voilà qui pourrait rapprocher Estefanía Peñafiel Loaiza de Jérémie Bennequin, ce dernier ayant également estompé des dessins reproduisant de photographies de famille jusqu’à ce que les visages adoptent une apparence des plus lointaines.

Florian Cochet, Dahut, 2011, courtoisie de l'artiste

C’est peut-être également ce qui est en jeu dans l’œuvre Dahut (2011) de Florian Cochet, cette fois-ci sous la forme du conte. Reprenant une célèbre légende bretonne, celle de la ville d’Ys, engloutie sous les flots, du fait de l’inconsistance de Dahut, la fille du roi Gradlon, l’artiste a repris une ancienne carte postale représentant le gouffre d’Huelgoat, dans le Finistère. Aujourd’hui considéré comme un des lieux probables de la submersion de la mythique ville d’Ys, dont on dit qu’elle pourrait un jour resurgir, le gouffre d’Huelgoat semble avoir disparu dans Dahut : gommé, ses restes ont été conservés dans de petits sachets. Dans le conte, c’est la montée de l’eau qui fait disparaître Ys ; la voilà ici tombée en poussière mêlée de carton jauni et de bribes de gomme, telle une Sodome et Gomorrhe contemporaine. Mais sous le gommage, les ombres du gouffre ne disparaissent pas totalement, et la résurgence de l’image semble prolonger le mythe.

Isabelle Ferreira, Marbres # (Diptyque), 2010. Cartes postales de Piet Mondrian grattées, 28,5 x 37 cm encadré. Edition: 6/6 + 2EA

Enfin, l’usage que fait Isabelle Ferreira de l’effacement se rapproche paradoxalement des dessins de recouvrement de Jan Fabre au stylo Bic bleu. Elle réalise de grands formats, où des reproductions d’œuvres célèbres (Le promeneur au-dessus d’une mer de nuages de Friedrich, Les raboteurs de Caillebotte, entre autres) sont grattées à certains endroits, de façon à faire ressortir des détails, des fragments de corps inquiétants. Mais c’est sur son multiple Marbres (2009) que mon attention s’est portée en préparant ce texte, où des plages rectangulaires d’un blanc bleuté, jaune pâle ou grisé apparaissent sur un fond blanc que l’on devine gratté à l’aide d’une épingle ou d’une lame de rasoir. Il faut au spectateur attentif un certain temps avant de comprendre que ces douces couleurs correspondent, dans des reproductions en cartes postales d’œuvre de Piet Mondrian, aux plages de blancs, mal reproduites ou ayant mal vieilli. Le grattage révèle des structures incompréhensibles sans la présence des trois couleurs primaires, mais également une façon différente de voir ces peintures, tout juste effleurées.

Il doit bien exister un conte moderne moralisateur où les maux du monde sont effaçables par une grande gomme magique (des réminiscences de dessins animés, assez peu claires, me reviennent) ; fort heureusement, ces artistes nous rappellent que tout matériau, y compris le plus – disons-le franchement – scolaire, peut se voir transformé, et devenir, le temps d’une œuvre d’art, révélateur.

Jérémie Bennequin, Classe, 2007. 29x42 cm, fusain sur papier

Permalien de l’article


[1] On se demandera bien sûr si l’artiste ne sélectionne pas ces bribes avant estompage : « Regarder tomber la poussière et l’émotion », « Heures silencieuses,  sonores, odorantes et limpides » ou « La beauté d’une ruine immortelle » lit-on ainsi au gré des pages…

Écrit par Camille Paulhan

21 mai 2012 à 2:28

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