Marc Desgrandchamps, l’histoire de l’art en tongs

sans commentaire

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris présente en ce moment une très belle rétrospective consacrée au peintre lyonnais Marc Desgrandchamps. On ne parlera pas ici de la construction rigoureuse de ses toiles, ou alors tout à l’heure, ni des transparences mélancoliques qui signalent ces œuvres comme autant d’énigmes visuelles faisant apparaître des formes et des profondeurs à mesure que l’on se déplace et scrute le tableau. On ne dira rien des choix picturaux passés et présents de Marc Desgrandchamps, Dali pour certains fluides s’épandant dans le désert, Beckmann pour l’évidente dimension allégorique et mystérieuse de cette peinture à la fois expressive et muette, peut-être Picabia pour ces fameuses transparentes et pour cette capacité à réaliser des collages visuels – Max Ernst ? On ne parlera pas de Malevitch, ni de cette façon d’affirmer et de nier la profondeur de la toile. Tout cela a été dit. Marc Desgrandchamps, avec les paysages du Grand Ouest-Far West américain qu’il déploie, les crânes de bisons et les chevaux transparents qu’il entremêle dans cette pampa, est un cow-boy de l’histoire de l’art ; flegmatique, disent ceux qui l’ont rencontré, mais au coup de lasso très sûr, et qui a constitué au cours des années un magnifique domaine aux « ciels brouillés », où l’on ne rêve que de se perdre.



Sans Titre 2010 Huile sur toile 200 x 150 cm Collection privée © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York

On s’intéressera ici à un motif récurrent de la peinture de Desgrandchamps, souligné par de très nombreux commentateurs : la tong. Les personnages, pour la plupart féminins de ce « Women’s World », portent des tongs. Du même modèle : « simplissime » comme on dit dans les revues spécialisées, souvent noir, visiblement souple et s’adaptant aux pas pesants, légers, aux courses, pointes, demi-pointes et acrobaties diverses de ces femmes parfois transparentes. La tong est figurée par trois lignes : l’une cerne la plante du pied, les deux autres, les lanières, isolent sommairement le gros orteil et surtout se croisent sur le dessus du pied, en marquant la limite supérieure. Première fonction des tongs, donc : délimiter un monde où tout tend à se fondre avec la zone picturale connexe. La tong, plastiquement, permet comme certaines interventions de peinture fluo ou très vive, « sortant du tube », de rétablir une ligne nette et discrète dans l’univers ocre et bleuté, mélange de terre et de mer qu’évoque la peinture de Desgrandchamps. Car la tong n’est jamais gagnée par ces phénomènes de transparence, contrairement aux cheveux éternellement noirs de ces héroïnes, autre limite sombre des corps. De plus, la tong fait partie de ces « O.P.I.R » (Objet Picturaux Identifiés et Récurrents), par exemple pour les Cubistes la triade pipe-bouteille-éventail, supports de l’expérimentation plastique. La tong est en effet à la fois en une et trois dimensions. C’est une ligne et un objet. Ruban de Moebius, elle peut se voir à plat ou en volume, comme la peinture de Desgrandchamps.

Sans Titre 2010 Huile sur toile 200 x 300 cm – diptyque Collection privée © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York

Mais me direz-vous, si ces personnages portent des tongs, c’est qu’ils sont pieds nus. La dimension balnéaire de la peinture de Desgrandchamps a été abondamment soulignée. La tong est unisexe, elle est aussi universelle. Sur un yacht, à la Bourboule ou dans un bidonville, on porte des tongs. La tong vient ainsi contribuer à l’atmosphère d’anonymat qui entoure la peinture de Desgrandchamp, point sur lequel il se rapproche par exemple de Djamel Tatah, qui, lui, procède plutôt à cette uniformisation par la couleur en monochrome. Anonymes, les personnages de Desgrandchamps le sont tout d’abord parce qu’on ne distingue souvent pas leur visage. Ces femmes ont des traits génériques, ou bien leur épaisse chevelure masque leurs yeux, quand elles n’ont pas la tête coupée par un parasol ou le bord de la toile. Les figures sont souvent de dos – et ici, on pense à certains « portraits » photographiques de Valérie Jouve où les personnes apparaissent de dos. Elles portent des vêtements de confection qui pourraient venir de n’importe quelle chaîne de mode : un débardeur, une jupe, tous deux sans coupe, sans forme particulière. Elles ne sont pas singularisées. La première impression est ainsi celle d’une « ultra moderne solitude », d’un monde où nous serions tous, enfin, toutes, des touristes anonymes en villégiature sur une plage de Bali ou d’Hossegor. Mondialisation et uniformisation, le même look partout dans le monde, bref, une vieille rengaine dont la tong est le symbole.

Sans Titre 2008 Huile sur toile 200 x 150 cm Collection privée, Paris © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York

Cependant, c’est insuffisant. Ces femmes en tong pensent. Elles sont contemplatives, pensives, assises, la tête appuyée sur le poing, expriment par leur attitude topique de mélancoliques (cf Dürer, Rodin, etc), une certaine lucidité quant à leur universelle condition. Ou bien elles passent et marchent avec la gravité d’une Gradiva – la référence est explicite et a été très soulignée. Ou alors elles dansent comme des bacchantes acrobates. Universelles et humaines, elles sont aussi éternelles et s’ennuieraient de leur éternité. Cette hypothèse de l’ennui divin est une image qui traverse la littérature et l’art occidental, d’Ovide à Sandor Marai.

Sans Titre 2010 Huile sur toile 200 x 300 cm – diptyque Collection privée © Jean-Louis Losi © ADAGP, Paris 2011 Courtesy Galerie Zürcher, Paris – New York, détail

A moins que ces transparences n’évoquent la décomposition de la mort qui toucherait même ces paysages d’éternité, de désert ou de bord de mer : Et in Arcadia ego. La référence à Poussin est récurrente chez Desgrandchamps, et va jusqu’à la citation, quand on retrouve dans un coin d’un Sans Titre de 2010  un morceau d’Orphée et Eurydice. Ailleurs, sur une ligne perpendiculaire au plan d’un autre tableau (le dernier de l’accrochage au MAMVP), le peintre reproduit Les Bergers d’Arcadie. Telle autre femme juchée sur une sorte de tabouret, un grand livre ouvert sur les genoux (le genre de livre que l’on n’emmène pas à la plage), jambes croisées avec une élégance négligée, évoque une Sybille de Michel-Ange (chapelle Sixtine) (Sans Titre, 2008). Un cow-boy, vous disais-je. Ces femmes sont des dieux, conscientes de leur mort à venir, non pas parce que leur nature serait d’être mortelle, mais parce que l’homme, celui qui porte des tongs en Floride, les oublie, produisant cette effritement de leur apparence. Les dieux ne meurent pas de leur belle mort, ils meurent de ce que nous ne les célébrons plus. C’est la résolution du mystère : la tong est une spartiate. Celle que chaussent de toute éternité les Grecs, les Romains et leurs dieux.

Athéna contemplative, 460 avt JC, Athènes, musée de l'Acropole

Marc Desgrandchamps, avec ses tongs, pratique donc l’art de la syllepse. Littéralement, ces nuées de touristes en tongs et jupettes sont aussi, figurativement, les dieux que ces mêmes touristes oublient. Il est intéressant que cette rencontre se fasse par la représentation d’un corps féminin (« l’éternel féminin »), mais traité selon une perspective plus rare dans l’histoire de l’art que celle du nu érotique, celle de la statuaire, de la monumentalité, du drapé devenu ourlet de jupe et de débardeur, Athéna et non Vénus. Peut-être parce qu’Athéna est la déesse de la mémoire. Elles sont des « images survivantes », des traces mnésiques au bord de l’effacement, une métaphore courante pour évoquer l’oubli. L’homme, et ici c’est la femme qui symbolise l’universalité du genre humain, souffre dans sa folie du syndrome de Cotard, et, oublieux de lui-même, de ses dieux et de l’art, risque de devenir pour de bon transparent.

Emilie Bouvard

Merci à Hélène Chesneau, Maxime Freton, Isabelle Salmona et Mohamed-Ali Gorsane pour leur concours.

L’exposition se tient au MAMVP jusqu’au 4 septembre ; Marc Desgrandchamps est représenté par la galerie Zürcher.

A lire :
- la revue de presse de la galerie Zürcher,
- le catalogue de l’exposition (textes de Fabrice Hergott, Julia Garimorth, Philippe Dagen, Erik Verhagen, David Cohen, Marie de Brugerolle,  éditions Paris Musées, 2011),
- Rodeo, Philippe Dagen/ Marc Desgrandchamps, Liénart, 2011,
- toutes sortes de polémiques sur l’évolution et la réception de la peinture en France depuis les années 1980 qui circulent sur internet.

 

Écrit par Emilie Bouvard

18 août 2011 à 10:26

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