Vasque-monde, Sophie Gaucher, par Circé
Pénélope a parlé, à moi maintenant de faire entendre une voix différente. Je suis Circé la magicienne, pas une couturière délaissée. Passons aux choses sérieuses, le sexe, tout masculin soit-il, c’est bien joli, mais je suis là pour vous parler de magie, de métamorphoses, d’enchantement, de vie, de mort, de lieux dont on ne revient pas indemne.
Céramique, 2011
Tout cela tenait dans une vasque. Une céramique rosée aux lignes incertaines, une chair rose boursouflée fichée en hauteur sur une colonne de métal évidée, à la fois haussée, débordante, maintenue et prisonnière de cette géométrie froide. La couleur et l’organicité du latex de la Fillette de Louise Bourgeois (1968) mais alliées à la dureté de la céramique cuite. Une chair de ce rose pourceau que je connais bien, et qui fait courir sur mes lèvres un sourire de jouissance quand sous mes yeux et en mon pouvoir, touché par ma froide baguette et mes philtres, un homme lentement se change en porc. Et cette vasque elle-même se changeait : de l’assiette épaisse prise dans le fer se dégageaient des jambes qui s’agitaient impuissantes dans les airs. Homme ? femme ? Le ventre enflé qui surmontaient les jambes pouvait évoquer une fécondité féminine, une autre gestation en cours. Mais un homme gras peut présenter le même aspect. Et la vasque devenait-elle homme, femme ? Ou bien l’homme, ou la femme, se faisaient-ils vaisselle ? La métamorphose qui est un si beau spectacle et si fascinant car elle se déroule dans le temps, lorsqu’on la représente, pose à son tour la question du temps, et montre combien celui-ci n’est visible que dans l’espace sublunaire du changement des choses. Ces jambes vont-elles glisser jusqu’au sol et tirer après elles un corps ? Ou bien vont-elles s’absorber dans cette vaste assiette charnelle ? Et d’où viennent-elles ?
Je suis Circé la magicienne et j’ai le pouvoir de la métamorphose, de défaire ce que les dieux ont fait ; je peux changer ce qui a été décidé dans le passé et pour toute éternité ; je peux faire revenir un être de la mort à venir. Grâce à ma puissance, Ulysse est descendu au Enfers et en est revenu. Je bouleverse l’ordre du temps, je fais voyager dans des espaces incertains des corps à la forme mouvante, je change. Je suis une plasticienne. Ma puissance est considérable. Face à elle, vous êtes aussi impuissants que ces petites jambes qui s’agitent dans les airs. Je peux incarner le destin ; un autre artiste avait compris cela, le ridicule de l’agitation des hommes face au destin. Dans la mer de la Chute d’Icare (1558), Bruegel a peint deux petites jambes qui s’agitent vainement – celles de cet Icare qui a voulu défier les dieux.
La vie, la mort, gestation et métamorphose, une effrayante affaire de femme, me direz-vous, une histoire de sorcières, et cette vasque, un chaudron ? la coupe, dans une sorte de métonymie, où je prépare la potion qui provoque la métamorphose en porc ? Plus que cela : cette vasque est un antre habité, et ouvre sur l’Autre Monde. Des silhouettes de femmes sont posées sur ses bords et dans son creux. Nymphes, faunesses, sorcières, fées ? des sœurs, en tout cas, oisives et méditatives, des Pythies peut-être qui regardent comme moi dans les profondeurs de la faille en céramique. Elles ont de longs cheveux et des têtes léonines ; elles sont d’argile, comme Eve dans certaines légendes, ou plutôt comme Lilith la rebelle, ces cousines en miniature de celle de Kiki Smith (1994). Elles semblent posées là sur les flancs de ce cratère volcanique et attendre, dans une sorte de conversation démoniaque. Elles parlent, malveillantes ?, comme les Causeuses (vers 1897) de Camille Claudel, vont-elles bientôt danser comme celles de la Vague (1902-07) à la lumière de la « lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l’herbe terrifiée » ? (Baudelaire, Le Désir de Peindre)
Elles transforment par leur présence la vasque en monde, la vaisselle en paysage. Elles en font la bouche des Enfers, dont je connais le lieu et les secrets pour y pénétrer et en revenir sain et sauf. Ce sont des gardiennes. Femmes, elles féminisent aussi ce paysage en lieu sexuel. La vie, la mort, je vous l’avais annoncé.
Mais elles allègent aussi la sculpture de leur présence légère ; elles rappellent que le mystère n’est pas forcément lourd et pesant. Qu’il y a du jeu dans les choses et que là est le danger, là où cela s’immisce. Elles semblent à peine posées, prêtes elles aussi à bouger, à changer. Elles sont comme ces petites bonnes femmes de plâtre que Rodin posait sur des vases antiques, êtres naturels, amoraux, venus du fond des âges, plus anciens en fait que les vases sur lesquels elles s’accrochaient un instant. Elles sont elles aussi en mouvement, ces petites femelles fin-de-siècle. Sortent-elles de la vasque ? S’apprêtent-elles à y descendre ? Avec moi, ou vous, dans leur cortège ?
Cette vasque raconte une histoire de coupe, de gouffre infernal, de désir et de métamorphose avortée ou en cours. J’aurais voulu rejoindre mes consœurs dans leur sabbat métamorphique à venir, attirée par la profondeur. J’ai préféré retrouver ma puissance et ne pas céder au vertige. Un texte vaut bien quelques maléfices. A votre tour de vous risquer au bord du gouffre.
Circé
Sophie Gaucher est exposée au Hublot, Ivry-sur-Seine, jusqu’au 8 juillet.





