Cire humaine

sans commentaire

Petite, j’avais été fascinée de voir dans Sciences et vie junior des photographies de moulages d’oreilles utilisées par les fabricants de baladeurs, afin d’améliorer leur offre de services. Ces séries d’oreilles m’impressionnaient car justement, il était impossible en les regardant de deviner que c’était pour leurs qualités internes qu’elles avaient été réalisées. Cette année, deux œuvres de jeunes artistes, évoquant non pas l’oreille mais ce qui peut s’y introduire, ont retenu mon attention.

Guillaume Constantin, 'song of the minerals', 2010, cailloux, perspex, polyéthylène, 27,4 x 15 x 5,5 cm, courtoisie galerie B. Grimont

La première, poétiquement intitulée Song of the minerals (2010), est une installation de Guillaume Constantin, que l’on a pu voir chez Bertrand Grimont au printemps 2011 ; la seconde est une sculpture de Jean-Baptiste Calistru, Sans titre – Hypersomnie, que nous avons exposée lors de l’exposition collective des artistes de Portraits, en septembre 2010. L’œuvre de Guillaume Constantin, composée d’un sachet de boules Quies et de deux étranges amas légèrement orangés, m’a immédiatement rappelé un souvenir universitaire assez lointain, lorsque ma chargée de TD nous amena les objets sur laquelle sa thèse portait, de petits coprolithes. Il n’y avait rien de très sale là-dedans, ces fossiles d’excréments d’animaux ressemblant aujourd’hui à de petites pierres grises, comme si une matière molle avait sous le poids des ans durci et rétréci au lieu de tout bonnement se transformer en compost. J’ai cru, en voyant les deux petites pierres présentées par Constantin – car c’est bien de pierres qu’il s’agit – qu’il s’agissait en réalité de cérumen collecté et modelé, idée relativement écœurante[1]. Minérale, l’œuvre n’en devenait alors pas moins ductile ; au moment où je reconnus les cailloux, l’œuvre changea de sens mais il m’était d’autant plus possible d’apprécier cette ambiguïté que l’artiste avait fait naître. Il était alors question de se mettre, littéralement, des petits cailloux dans les oreilles, et les façonner de façon à ce qu’ils puissent s’épanouir à loisir dans notre conduit auditif.

Jean-Baptiste Calistru, Sans titre, 2007, noir de fumée et coton sur verre, courtoisie de l'artiste

La sculpture de Jean-Baptiste Calistru, quant à elle, semblerait plutôt placée sous le signe de l’aérien : au fond d’un petit cube de verre tapissé d’un miroir, deux légers morceaux d’ouate ont été collés. Les parois transparentes ont été en partie opacifiées par du noir de fumée, matériau fort résistant au temps mais beaucoup moins au toucher ; il nous est cependant interdit, puisque disposé à l’intérieur du cube. Je crois avoir inventé ce souvenir, mais il me semble bien avoir possédé étant enfant un recueil de contes illustré dans lequel un géant, lassé des jérémiades des humains, se confectionnait très sommairement des boules Quies en triturant un cumulo-nimbus qui passait par là et qui ne lui avait rien demandé. Le titre de l’œuvre tout autant que les matériaux semblent évoquer une bulle silencieuse, oscillant entre opacité et transparence, dans tous les cas cotonneuse.

Si la dimension organique d’un coton hydrophile filandreux et celle minérale de cailloux semblent s’opposer, ce n’est qu’en apparence seulement : de toute évidence ces deux œuvres évoquent à leur manière le corps, non d’aspect mais d’inspect[2].

Camille Paulhan – avril 2011

 

[1] J’ai de cette manière toujours trouvé parfaitement nauséeux l’épisode d’Ulysse face aux sirènes.

[2] Le terme inspect est un néologisme inventé par Jean Paulhan dans sa « Petite aventure en pleine nuit », dans La peinture cubiste, 1971, et désigne en quelque sorte l’antonyme d’aspect.

 

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Écrit par admin

6 juin 2011 à 11:54

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