Rieko Koga Lancer le diaporama : 8 photos

Le pouvoir magique du point de couture

par Sonia Recasens ; novembre 2013
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Start here, 2010

Malgré la grande distance entre Tokyo et Paris, environ 9730 kilomètres, j’ai pu vous rencontrer ici. C’est comme un miracle. Un fil invisible mais très solide m’aurait entraînée ici de toute façon. Je rembobine ce fil, fil de la rencontre et du souvenir. J’ai réalisé mes œuvres avec ce fil.
Selon une vieille croyance japonaise que je partage toujours, les points de couture ont un pouvoir magique.
J’ai appris au Japon l’existence du tissu de prière. Je me suis aperçue que coudre est un acte spirituel. Les vêtements que me faisait ma mère quand j’étais petite me couvraient toujours de son grand amour. Et leurs points de couture sur le dos me protégeaient contre l’angoisse et la peur.
Une douleur… Quand je pique mon aiguille dans le tissu, Je superpose à cette douleur la blessure au cœur de quelqu’un. Je soigne cette plaie avec mes gestes, avec mon aiguille.
Je voudrais coudre un tissu magique pour celui qui m’attend et protéger son cœur avec mes points de couture.
Noire, la couleur de mes yeux et de mes cheveux.
Blanc, Vide, Rien.
Cet instant est vanité, Cette rencontre est unique et nécessaire.
Car un fil immaculé m’a guidée jusqu’ici pour vous rencontrer.

Rieko Koga décembre 2012.

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Drop, 2010

Pour l’artiste japonaise Rieko Koga, installée à Paris depuis 2004, la broderie est une pratique éminemment spirituelle dont le patient travail de mise en forme invite au recueillement. Le fil de « la rencontre et du souvenir » qu’elle tisse devient le sismographe de ses humeurs comme si ses prières accompagnaient l’aiguille dans l’écriture poétique des points de couture.

Rieko Koga utilise des points de couture dits « sashiko », qui sont issus de la broderie traditionnelle japonaise et qui forment le précieux souvenir des vêtements conçus avec amour par sa mère. De cet héritage matrilinéaire, elle retient un goût prononcé pour la couture et le vêtement, qu’elle développe en intégrant le Bunka Fashion College de Tokyo en 1990 puis le Fashion Forum de Paris en 1994. Grâce à un stage chez Miller et Bertaux, un duo de designers et stylistes, Rieko Koga laisse libre cours à sa créativité et pose les bases de son langage plastique qui sort du cadre du strict stylisme devenu bien trop contraignant pour elle.

broder l’Esprit

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He is, 2010

Le tissu n’est plus seulement un vêtement mais une membrane, comme une seconde peau où s’impriment les traces du réel, de la mémoire et de la psyché. Le tissu se fait alors cocon ou enveloppe protectrice servant de révélateur à l’enveloppe spirituelle. Cette dimension spirituelle est liée aussi bien à son enfance passée dans les 26 temples bouddhistes qui jalonnent son quartier qu’à l’histoire de la broderie japonaise elle-même. Cette dernière remonte au VIème siècle et à l’introduction du bouddhisme depuis la Chine. Dans un premier temps religieuse, la broderie évolue au fil de l’histoire vers une pratique plus décorative. Mais pour les grands maîtres japonais, la broderie reste une pratique méditative, source d’équilibre et de beauté : « Par les mains s’exprime l’Esprit ». On retrouve cette dimension spirituelle dans la pratique artistique de Rieko qui par ce geste répété invariablement cultive son esprit dans une fusion sensible entre broderie et spiritualité.

broder ses prières

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Tourne tourne, 2010

Dans un enchevêtrement de fils, Rieko Koga enferme ses pensées les plus profondes mais aussi ses prières pour accompagner les personnes qui lui sont chères. Nous viennent alors en mémoire les tissus de prières tibétains dont les formules sacrées sont censées se répandre dans l’espace au contact du vent et ainsi s’exaucer. De la même façon, armée de fils et d’une aiguille, l’artiste japonaise insuffle vie à ses prières destinées au bonheur de la personne qui occupe ses pensées dans un intense et poétique don de soi. Elle explique la forte réception du Senninbari. Très populaire pendant la seconde guerre mondiale, le Senninbari est une pièce de tissu brodée aux points de nœuds par un millier de femmes pour donner chance et courage aux soldats ainsi protégés des blessures. Il est intéressant de noter que le nœud formé par le fil et l’aiguille est un geste caractéristique de nombreux rituels de guérison et de protection à travers le monde. « Dans la magie de la Grèce ancienne, l’aiguille assurait le lien entre l’objet et son bénéficiaire » . Rieko Koga entretient ce lien ésotérique avec ces pratiques millénaires en parlant du pouvoir magique des points de couture à l’instar de l’artiste Louise Bourgeois qui parle du « pouvoir magique de l’aiguille ». Au contact du fil et de l’aiguille les vœux de l’artiste japonaise s’incarnent dans le réel créant un lien mystérieux entre l’œuvre et le spectateur.

"Une coutume veut, au Japon, que l’on écrive les vœux parce que c’est important de les visualiser. Nous pensons que les mots dans l’écriture sont une force de volonté. En brodant mes vœux, je les écris, je les grave, je les imprime de toutes mes énergies pour donner aux gens du bonheur par mes œuvres. C’est pour ça que je suis née. Vis en ce monde."
Rieko Koga, Si je brode le ciel, DMC, 2013

Ses vœux sont soigneusement dissimulés, protégés sous des couches de fils, provoquant un effet de secret. Ce qui renvoie à l’approche de Walter Benjamin pour qui l’un des critères de l’aura de l’objet est l’absence-présence des forces dérobées à nos regards. Ce secret ajoute de la puissance et renforce le pouvoir magnétique de l’œuvre de Rieko Koga.

une écriture poétique

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Kodo Beat, 2009

Les points de coutures répétés invariablement par le même geste forment dans l’œuvre de l’artiste japonaise une écriture poétique qui varie selon son humeur à l’image de l’œuvre de Pierrette Bloch dont le rythme des nœuds tressés oscille en fonction de son état émotionnel. Par exemple dans Kodo Beat (2009), les points de couture noirs et denses, compactes et chaotiques expriment la frustration de l’artiste japonaise de ne pouvoir exposer son travail, ainsi que sa colère pour le triste anniversaire d’Hiroshima évoqué par de discrets 6 et 8 brodés de fils blancs. Dans un autre registre Décalage horaire (2012) manifeste son statut d’exilé dans l’attente de sa carte de séjour et reflète son incertitude quant à son avenir en France ou au Japon. Un fourmillement de formes circulaires, récurrentes dans son travail, renvoie au cycle de la vie où tout n’est qu’un éternel recommencement.

une écriture lyrique

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Décalage horaire, 2012

Rieko Koga brode des tissus sonores, lyriques composés de signes et d’images entrelacés comme dans Rythme (2012), nous faisant l’effet d’une écriture lyrique, comme celle d’une partition musicale. Les points de couture forment des signes énigmatiques, tel un langage secret, codé. On pense alors au travail de l’artiste Hessie. Cette Nouvelle Pénélope qui participe dans les années 1970 à la revalorisation des arts textiles, élabore un vocabulaire d’une grande complexité. Composé de boucles de fils répétées à l’infini jusqu’à saturation de la toile, comme dans Sans titre (1978), le langage impénétrable de Hessie joue des tensions entre plein et vide. De la même façon, Rieko Koga entretient le lien intime qui unit depuis la Grèce antique la pratique du tissage et de l’écriture. En effet, un lien étymologique évident unit les mots textile et texte, faisant du tissage une métaphore privilégiée de la création poétique. Le mot texte vient du latin textus qui a aussi donné en français les mots tissu et textile. Le texte est alors considéré comme une matière fabriquée, composée artisanalement de réseaux comme une tapisserie de mots tissés fil par fil (Marella Nappi in Texte, texture, textile, 2013). Une œuvre comme Langage secret (2012), où le fil donne naissance à des points de couture semblables à des signes formant un vocabulaire sibyllin, illustre parfaitement cette comparaison commune à plusieurs langues (par exemple en arabe le mot hak signifie en même temps « tisser » et « raconter » ).

un journal intime universel

Ces liens étymologiques et métaphoriques trouvent leur pleine expression dans les récits mythologiques de Pénélope, Hélène ou encore Philomène et Procné, dans lesquels

Le tissage est une écriture, un art graphique, une tapisserie, la représentation silencieuse et matérielle d’un discours.

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Futur diary, 2010

Comme une façon de garder la maîtrise de son histoire, de son présent et de son avenir, ces grandes figures mythologiques tissent d’un geste obsessionnel le fil du souvenir et de la destinée. Your Future Diary (2010) s’inscrit pleinement dans cet héritage mythologique. Avec cette installation textile entièrement réalisée à la main en un mois et demi, Rieko Koga invite le spectateur à un jeu de marelle de questions le projetant dans son futur : Qui embrasseras-tu ? Avec qui voudras-tu partager cette bonne nouvelle ? Quelle musique écouteras-tu ?....Des questions simples, quotidiennes, intimes autour desquelles fourmillent des chemins de vie en noir et blanc représentant la multiplicité des choix qui s’offrent à nous. Ce poétique parchemin de 15 mètres de long renvoie indéniablement aux Trois Parques, les fileuses de la destinée humaine, ainsi qu’aux grandes figures mythologiques citées plus haut. Dans le sens où la science du fil met en forme un récit de soi dans une volonté de reprendre le contrôle d’une vie bercée par la destinée et l’inconnue. Ainsi, Pénélope fige le temps en attendant le retour d’Ulysse tandis que Rieko défilent et projettent le temps pour l’imaginer à sa guise. Avec Your Futur Diary l’artiste japonaise fait s’entrecroiser les fils de l’intime et de l’universel, du public et du privé. De la sphère intime de l’artiste brodant ses doutes et fantasmes, inquiétudes et rêves, l’œuvre passe à l’extime de l’exposition qui est l’espace public, pour finalement retourner dans l’intimité de la lecture et projection du spectateur. D’autant plus que l’artiste garde la fin de son chemin de vie secrète, invitant le spectateur à continuer ce journal intime universel.

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The tree of life, 2011

Ne faisant aucun dessin préparatoire, Rieko Koga brode comme elle pense, comme elle écrit, comme elle respire, comme elle rêve. Le secret, l’intime, la spiritualité et le don de soi traversent l’œuvre de l’artiste japonaise. Elle étire le fil du temps de son aiguille pour une intense exploration d’un moi profond projeté hors soi sous la forme de points de couture. Cette subtile alchimie d’une pensée et d’un corps soigneusement entrelacés par la magie du fil et de l’aiguille, nous touche et nous trouble.

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