Aurélie Mourier Lancer le diaporama : 8 photos

A l’été 2010, le Bon Accueil à Rennes présentait la première exposition personnelle d’Aurélie Mourier (1).

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Fouille suspension / volume 05981.001, mousse, fil et grille métalllique, 2010

« Fouille » était composée d’une image numérique sérigraphiée, de deux grandes sculptures et de plusieurs graphiques issus de dessins d’études. Occupant les deux plus grandes salles des deux niveaux du lieu d’art, les sculptures surtout ne pouvaient manquer d’interpeller le visiteur. Intitulée Fouille suspension / volume 05981.001 (2010), la sculpture du rez-de-chaussée était composée de centaines de fils bleus tendus entre sol et plafond sur lesquels avaient été enfilés, à intervalles réguliers, de nombreux cubes de mousse blanche. Alors qu’elle était solidement amarrée à l’architecture de la pièce, l’œuvre semblait pourtant flotter, les petits cubes de mousse évoquant des particules – atomiques ? – provenant d’un corps en désagrégation.

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Fouille enveloppe / surface 05981.001, maille plastique cousue, 2010

Intitulée Fouille enveloppe / surface 05981.001 (2010), la seconde sculpture, tout en maille de plastique blanche modelée, s’étalait, telle une flaque d’eau, sur le plancher de la salle du premier étage et, en dépit de la solidité effective de son matériau, semblait s’être liquéfiée d’elle-même et vouloir inonder la pièce.

Contrastant avec ces énigmatiques objets, les supports en deux dimensions tels la sérigraphie accrochée à l’entrée de l’exposition (Fouille sérigraphie / Image-modèle 05981.001, 2010) et les graphiques disposés dans la salle du fond intervenaient comme éléments de documentation. Tandis que la première représentait, en blanc sur noir, un module géométrique de la même forme que Fouille suspension / volume 05981.001, les seconds montraient différents développements de cette forme à travers le coloriage plus ou moins étendu de trames quadrillées.

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Fouille sérigraphie / image-modèle 05981.001, 2010

Le schéma de l’exposition révélait enfin les liens unissant les deux sculptures et les dessins, qui se trouvaient être des représentations du même « objet ». Ainsi l’exposition présentait-elle, semblable à une fugue et ses variations, plusieurs versions du même module géométrique traduit successivement de deux à trois dimensions, en volume (Fouille suspension / volume 05981.001) et en surface (Fouille enveloppe / surface 05981.001).

Si le terme fouille - titre de l’exposition - correspond plutôt bien au travail d’Aurélie Mourier, en ce qu’il suppose l’excavation et la révélation d’un matériel jusqu’ici invisible et caché, il s’adapte également bien à la démarche de l’artiste qui, scientifique, nécessite justement quelques « fouilles » pour être saisie dans son intégralité. C’est donc par ces procédés d’études de formes que nous commencerons.

Dans la lignée de l’art conceptuel, l’œuvre d’Aurélie Mourier se base sur un système processuel mis au point par elle-même. A l’aide d’un logiciel informatique permettant de travailler en trois dimensions, l’artiste transforme les images en voxels (pixels en trois dimensions) et traduit les objets les plus banals en unités cubiques suivant une matrice arbitrairement choisie de 25 unités maximum. Fragmenté en de nombreux petits cubes, l’objet se révèle à travers son potentiel volumétrique. Quel est, par exemple, le volume d’une fourchette ? Combien d’autres objets est-il possible de réaliser avec le potentiel volumétrique d’une fourchette ? Qu’en est-il à présent d’une assiette, d’un lièvre ou d’un microscope ? Si dans la réalité le lièvre nous semble plus grand que l’assiette, en est-il de même si, suivant la même échelle, on appréhende ces deux objets à travers le nombre d’unités cubiques qui les compose ?

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Voxem lièvre / surfaces 01580.001 et 15625.001, maille plastique cousue, 2010

Ce faisant, Aurélie Mourier a établi, et continue d’établir, un « répertoire de formes » composé des modèles 3D des différents objets qu’elle a passés au tamis de son protocole informatique. Tel le travail d’un scientifique, d’un archiviste ou d’un archéologue, les modèles sont soigneusement numérotés suivant un code précis qui achève de dématérialiser l’objet de départ, la nomination de celui-ci disparaissant du référencement. En complément, un grand nombre de patrons d’objets, à l’instar des patrons de vêtements, ont été produits, sous forme d’image vectorielle ou, sous forme de sculpture en médium comme c’est le cas pour Galerie le 4Bis / surface 01300.001 (2009), sculpture qui fut exposée à la galerie du 4Bis (CRIJ Bretagne ; 2) et sur laquelle nous reviendrons plus tard.

Cependant, le répertoire de formes ne constitue qu’un volet de l’œuvre d’Aurélie Mourier. Dématérialisé à travers le logiciel informatique, l’objet est ensuite re-matérialisé en trois dimensions.

Utilisant des matériaux industriels facilement accessibles dans tous bons magasins de bricolage, tels de la mousse ou de la maille plastique habituellement utilisée pour les grillages, Aurélie Mourier traduit les modèles 3D en sculptures blanches pouvant s’étendre sur quelques centimètres comme sur plusieurs mètres.
Suivant la matrice numérique établie pour le répertoire, les sculptures se basent sur un mètre-étalon comportant 25 unités cubiques. Les sculptures en maille plastique suivent ainsi les quatre versions du mètre-étalon que l’artiste a réalisées, variant selon les quatre échelles de maille plastique que l’on peut trouver dans le commerce. Avec une grande méticulosité, le matériau est d’abord découpé en de multiples surfaces, les unités cubiques étant à chaque fois comptabilisées. Les surfaces sont ensuite cousues les unes aux autres à la main et c’est après plusieurs heures d’un patient travail que l’objet réapparaît enfin. L’objet ? ou plutôt sa forme, sa silhouette car contrairement à la sculpture traditionnelle, les sculptures en maille plastique d’Aurélie Mourier sont creuses, habitées d’un vide appréciable à travers le matériau nécessairement ajouré. Ainsi n’avons-nous en réalité que l’idée de son volume, suggéré par la surface modelée et non face à nous, un objet en volume.

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Mètres étalons / surface 00025.001, maille plastique cousue, 2009

L’œuvre d’Aurélie Mourier propose également d’autres représentations du volume par le vide, ou par le creux. Lors d’une résidence à l’Aparté en novembre dernier par exemple, l’artiste a répertorié différents arbres de la flore environnante (Herbier / volumes 02029.001, 00821.001, 00569.001, 00651.001 et 02994.001, 2011).

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Herbier / volumes 02029.001, 00821.001, 00569.001, 00651.001 et 02994.001, 2011

Après les avoir classé par formes, elle les a voxellisé et découpé en de nombreuses strates qui s’étagent les unes aux autres, du tronc jusqu’à la cime. Chacune des formes d’arbre voxellisés a ensuite donné lieu à la fabrication d’un livre dont la planéité et l’épaisseur ont été mises à profit pour figurer le volume de l’arbre. Plutôt que de reproduire simplement les images issues de la voxellisation, l’artiste a en effet creusé une strate dans chaque page de droite : la première page expose la strate 1, la deuxième page, la strate 2 et ainsi de suite suivant le sens habituel de lecture. Si chaque page de droite montre donc la formation du volume strate par strate, son revers, en se superposant aux pages précédentes, révèle l’arbre dans tout son potentiel volumétrique. Ainsi le « lecteur » voit-il « grandir » l’arbre, en forme et en volume, au fur et à mesure qu’il progresse dans le livre.

Différentes sont les sculptures réalisées suite à l’enfilage de cubes de mousse blanche le long de fils bleus. Si elles ne sont pas circonscrites par un contour précis, l’idée de volume y est tout aussi perceptible. Sculptures sans surface, sans peau, elles sont pourtant pleines. Même si les cubes ne se touchent pas, le concept de volume est immédiatement appréhendable, aussi bien à l’œil qu’à l’esprit.

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Galerie le 4Bis / surface 01300.001, médium et charnières nickel, 2009

Dans Galerie le 4Bis / surface 01300.001 (2009) enfin, c’est à révéler le potentiel volumétrique du lieu dans lequel elle est invitée à exposer que l’artiste se confronte. Les murs et l’espace intérieur de la galerie se retrouvent mis à plat sous la forme d’un patron en médium, déployé au sol. Comme ses surfaces sont reliées entre elles par des charnières, le patron peut également être replié par le visiteur, se transformant alors en la maquette 3D de la galerie. A l’instar des deux sculptures exposées au Bon Accueil, le potentiel volumétrique de l’objet-galerie est perceptible en surface et en volume.

Processus, démarche rationaliste et mathématique, logique, calculs, utilisation de nouvelles technologies : Aurélie Mourier est sur plusieurs points la bonne héritière des artistes conceptuels, et en particulier de Sol LeWitt et de Mel Bochner à leurs débuts. Si esthétiquement parlant, les sculptures tout en maille cubique blanche font immanquablement penser aux Serial project n°1 (A, B, C, D) (1966) ou aux Incomplete Open Cube (1974) de LeWitt, la réflexion qu’elle mène sur le volume et l’espace se rapproche plus de celle de Bochner, telle qu’elle se manifeste par exemple dans son installation Measurement Room réalisée à la galerie Heiner Friedrich à Munich en 1969. Décrite par Peter Osborne, Measurement Room avait consisté pour l’artiste américain à « souligner tous les contours de l’architecture de la pièce avec un ruban adhésif divisé par la notation exacte (en pieds et en pouces) de leurs mesures. Les lignes de ruban adhésif étaient disposées près d’une autre ligne indiquant leur référent : par exemple, les lignes horizontales marquant la longueur du mur s’étiraient en continu le long du plan de ce dernier, à quelques centimètres du sol ; les mesures verticales de la hauteur de la porte et de la distance séparant le plafond du chambranle étaient tracées à côté de ce dernier. Aucune mesure n’était répétée. Bochner mettait ainsi en évidence la géométrie de la pièce » (3). Et comme le disait Bochner lui-même : « Lorsque je mesure une pièce, cela rend le vide de l’espace objectif. Les mesures projettent une construction mentale de l’espace sur l’espace lui-même » (4). S’appuyant sur un système métrique rigoureux, les œuvres d’Aurélie Mourier ne projettent-elles pas elles aussi « une construction mentale » du volume inhérent de tel objet ou de telle architecture ?

Mais contrairement à l’art conceptuel des années 1970, Aurélie Mourier ne tend pas à la dématérialisation de l’objet. A l’inverse, la jeune artiste tient à produire ses modèles virtuels en trois dimensions et pour ce faire, choisit de travailler avec des matériaux qui, s’ils sont produits industriellement, n’en demeurent pas moins des matériaux dont les propriétés imposent une certaine marge d’imperfection.

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Sphère / surface 07633.001, maille plastique cousue, 2009

Aux cubes en aluminium blanc parfaitement droits de Incomplete Open Cubes ou des Serial Projects de LeWitt, les sculptures d’Aurélie Mourier, faites main, donnent une impression de souplesse et d’élasticité qui rejoint le caractère organique des sculptures d’autres artistes des années 1970 telles celles en textile d’Eva Hesse ou de Robert Morris ou, plus récemment, de l’artiste brésilien Ernesto Neto. Rigides et molles à la fois, les sculptures d’Aurélie Mourier sont sujettes à un léger affaissement et, contrairement à l’« image-modèle » dont elles sont extraites, contiennent en elles cette part de hasard et d’imprévu qui les éloignent de la netteté et de la perfection du numérique. Selon la dialectique usuelle opposant science et nature, ses œuvres dans leur ultime réalisation viennent ainsi corrompre l’idée d’un réel mathématiquement parfait. A la vue de Sphère / surface 07633.001 (2009) ou de Fouille enveloppe / surface 05981.001, il semble en effet qu’inconditionnellement, le vivant compris dans les aléas de la matière ait repris ses droits.

Fruits d’une démarche scientifique et rationnelle ayant pour objectif de rendre perceptible l’invisible, les sculptures d’Aurélie Mourier échappent cependant à la représentation d’un réel parfaitement maîtrisé par la logique et le calcul. Si elles se présentent comme une démonstration, ses œuvres contiennent une part de poésie non négligeable qui rappelle, avec modestie, que toute rationalisation du monde relève également d’une utopie.

(1) : « Fouille », exposition présentée au Bon Accueil, Rennes, du 9 au 31 juillet 2010
(2) : « e[SPACE]s », exposition collective en trois volets, présentée galerie du 4Bis, CRIJ Bretagne, du 6 au 27 avril 2009
(3) : Osborne, Peter, Art conceptuel, Paris : Phaidon, 2006, p. 100
(4) : Mel Bochner cité dans Ibid.

NB : les œuvres Fouille suspension / volume 05981.001 et Fouille enveloppe / surface 05981.001, 2010, ont été produites par le Bon Accueil. L’œuvre Fouille sérigraphie / Image-modèle 05981.001, 2010, a été produite par le Bon Accueil imprimée par Presse Purée. L’œuvre Herbier / volumes 02029.001, 00821.001, 00569.001, 00651.001, 02994.001 a été produite par l’aparté, lieu d’art contemporain du Pays de Montfort.

Consulter le site Internet d’Aurélie Mourier.