Milène Guermont Lancer le diaporama : 11 photos

Des paradoxes en béton

Repas

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J’ai fait la connaissance de Milène Guermont en 2006, alors qu’elle était encore étudiante aux Arts Déco (ENSAD). Elle participait à une exposition qui eut lieu au VIA en juillet 2007 autour du thème de la « Matrice ». Milène Guermont présentait deux projets : la table marée matrice et nOsTRA CENA. Ces deux objets étaient liés au thème de la matrice à plusieurs titres, et se révéleront fondateurs dans l’évolution de son travail jusqu’à aujourd’hui.

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A-Temps, 2010

La « matrice », pour la table, c’était la marée, la mer, le bruit de la mer mais aussi son mouvement – l’artiste est originaire de Normandie. Milène Guermont s’attaquait aussi d’une façon élaborée au béton, le matériau « matriciel » qui pour le moment lui est associé. En effet, la table est composée d’un plateau en béton recouvert d’une plaque de verre qui coulisse. En se déplaçant, le panneau coulissant imite le mouvement des vagues sur la plage, ou le rythme de la marée, et rend accessible à l’effleurement la plaque de béton rugueuse, lunaire, parsemée de cratères. La tentation de toucher est forte, et si l’on y cède, un dispositif sonore est enclenché et diffuse le bruit de l’eau sur le sable. Cette structure fondamentale (béton, bruit de la mer, sensation tactile) est récurrente dans le travail de Milène Guermont.

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nOsTRA CENA, plaque de béton blanc, 2007

nOsTRA CENA est une œuvre étrange et difficile à interpréter. On dirait que l’artiste prend au pied de la lettre la notion de « mémoire des matériaux », et doublement. Cette œuvre se présente sous la forme d’un grand panneau de béton de quasiment deux mètres sur un sur lequel apparaissent les ombres blanches du Christ et des apôtres de la Cène de Léonard de Vinci, à l’exception d’un quadrilatère sombre qui met en valeur l’expressivité des mains des deux apôtres qui se trouvent à la gauche du Christ. Cette œuvre est réalisée grâce à un procédé particulier de Gravure Colorée sur Béton®, un des trois brevets déposés par Milène Guermont. Or, celle-ci explique que ce procédé lui a été inspiré par cette ombre d’un homme qui à Hiroshima lors de la catastrophe, s’est gravée dans le sol. Il est donc question d’Histoire de l’Art, d’une image occidentale connue universellement, partagée par tous, et d’Histoire, d’une catastrophe japonaise dont le monde entier porte le deuil. De plus, et la gamme chromatique sombre (noir, blanc, gris) confirme cette impression, il est question de mort. La Cène, si elle annonce la Résurrection, est le dernier repas du Christ et précède directement la Passion, Hiroshima est un cataclysme humain – et marque la fin d’une guerre meurtrière.

« Luxe émotionnel » ?

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Ces deux œuvres posent déjà une première spécificité du travail de Milène Guermont. Elles se situent entre art et design – un champ à peu près inexploré, dans la mesure où le design et les arts décoratifs ont eu tendance justement à acquérir dans les musées et chez les collectionneurs le statut et la valeur de l’œuvre d’art. Mais les objets de Milène Guermont occupent un espace ambigu : ce n’est pas du design prétendant au statut d’œuvre d’art ni des œuvres d’art pénétrant davantage dans l’univers domestique. Apparentés pour certains à des objets du quotidien, table, tapis, panneau coulissant, claustra, en béton de surcroît, leur dimension poétique au sens le plus strict les fait échapper au champ du design, car la poésie vient ici distinguer fonction de l’objet et charge symbolique ou émotionnelle. On « décolle », comme dit l’artiste. Par exemple, l’usage de la métaphore de la mer dans la Table Marée Matrice crée pour le spectateur un rapport symbolique à l’objet qui renvoie à autre chose qu’à lui-même : la fonction de table est oubliée. Et on est extrêmement loin du coup de ce purisme fonctionnel qui a longtemps caractérisé la doxa en matière de design, malgré la pureté des lignes qui caractérise ce travail. On comprend pourquoi Milène Guermont cite Gaetano Pesce parmi les designers qui l’inspirent.

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Grey Wavy, 2009

D’autres objets pourraient appartenir à première vue au champ de la sculpture : c’est le cas par exemple de Grey Wavy, des petites Planets en béton, exposées à la Biennale d’Issy les Moulineaux en ce moment et dans l’installation Mon Amour l’année dernière (2008) à la Foire de Miami, au cœur d’une pièce recouverte de parpaings en béton. Grey Wavy (2009) est une feuille de béton d’1,20 m de long comportant un pli et qui semble ramper. Elle est lisse sur une de ses faces et rugueuse sur l’autre. Grey Wavy est mise en scène dans une photographie comme s’échappant en volant de l’atelier. C’est donc une sculpture mais qui semble ne rien représenter de particulier, et qui donne l’impression d’une matière vivante.

Par contre, elle pourrait avoir pour cousin le Tapis-Plis (2007), qui apparaît quand on retourne et que l’on pose sur le sol le plateau du Bureaurose (2006). Un bureau fonctionnel et solide se change en tapis, mais un tapis de béton et qui comporte un pli. Grey Wavy hésite ainsi entre sculpture abstraite et étrange tapis volant en béton.

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Tapis plis, 2007

Quant aux planètes, on découvre vite que leur intérêt tient dans la caresse et la manipulation. Des trois planètes en béton de Mon Amour, la première diffuse une vague de lumière quand on l’effleure, la seconde une vibration, la troisième fait entendre le battement du cœur de l’artiste. « Prière de toucher », mais ici, pour faire se juxtaposer les sensations – l’artiste parle elle de synesthésie, comme en poésie.

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Mur Océane, 2007, détail

Les concepts ne manquent pas pour affiner cette première analyse : on parle en design de « luxe émotionnel », en art, d’« art sensoriel », mais on bute cependant sur la spécificité de ce travail profondément inscrit dans plusieurs dimensions à la fois. Cela tient peut-être à la formation de Milène Guermont qui a entre autres un diplôme d’ingénieur (ENSIACET, Mines de Nancy) et a fait les Arts Déco à Paris (ENSAD). Ainsi, elle a la capacité de se servir du béton comme un peintre des pigments et d’inventer véritablement et profondément à partir du matériau et de ses propriétés, mélangeant création et expérimentation. Elle a ainsi déposé trois brevets : le Béton Cratère®, un béton qui présente à sa surface des cratères uniques et aléatoires, le Béton Polysensoriel®, dans lequel des capteurs et un système électronique sont intégrés au béton fibré ultra haute performance qui réagit au champ magnétique de chacun, et la Gravure Colorée sur Béton®. Du côté des artistes, le fait qu’Yves Klein soit une source d’inspiration transparaît ici.
« Qu’est ce qui est le plus lourd ? Une tonne de plumes ou une tonne de béton ? »

A prendre un peu de recul, on perçoit vite une seconde dimension dans le travail de Milène Guermont. Si c’est un lieu commun que de dire que de l’adversité naît la créativité, il apparaît assez clairement que Milène Guermont a fermement décidé de rendre le béton chaleureux et léger. Cette matière semble représenter pour elle une forme de défi, de rendre le matériau le plus ingrat désirable et aimable. Elle s’inscrit ici dans un mouvement général en matière d’architecture d’intérieur qui développe depuis plusieurs années des revêtements pour sol, et des éléments mobiliers en béton, des bétons lisses et doux ou aux surfaces travaillées.

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Milène Guermont avec Barrel, 2008 au Grand Palais, Paris

L’allègement du béton passe d’abord par cette suggestion qu’il s’agit d’un matériau sensible et réactif, comme une peau, voire animé, et qui peut être traversé. Les Planets offrent au regard à première vue comme des incrustations de pierres précieuses ; mais on constate vite en les manipulant que l’éclat obéit à d’étranges lois optiques et pour cause : de la fibre optique traverse la boule de béton. Triple légèreté : celle d’une boule de béton que l’on tient dans la main, celle, imaginaire, d’une « planète » en suspension dans l’espace, et celle d’un petit être traversé de lumière. Les Polysensual Panels (2007) sont de grands panneaux cousins des claustras ou des revêtements pour mur. Mais quand on les touche, apparaît de la lumière et on entend le bruit de la mer. L’élément liquide transforme le béton. C’est en fait un système simple reposant sur la transformation d’un élément en un autre : terre (béton), eau (mer), feu (lumière), air (vibrations, déplacement). A ce système est combiné celui des deux sens « nobles », poétique et musical : vue et ouïe, auquel la dimension tactile apporte sensualité, le tout organisé dans un imaginaire cohérent et très personnel – où le mur de l’Atlantique n’est jamais très loin. Barrel (2008), un tonneau de 60cm en béton polysensoriel, exposé à Art Paris en 2008, diffuse aussi le bruit de la mer – comme une bouteille à la mer, et nous fait croire qu’il peut flotter.

Et en 2008, M. Guermont grave une trace de pied sur le Pont du Diable de l’architecte Rudy Ricciotti à saint-Guilhem le désert – comme si un ange y avait posé le pied – allégeant ainsi toute la structure.

Cet allègement trouve un aboutissement cohérent dans le monde du virtuel. Le 24 décembre 2008, Milène Guermont crée une nouvelle planète dans Second Life : Second Moon. Puis, elle divise cette planète virtuelle en « pieds carrés », et produit de vraies dalles de Béton Cratère® de 30,48cm*30,48cm, qui sont ensuite diffusées, faisant le pont entre virtualité et réalité.

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Concrete Feather, 2008

Enfin, les deux projets que Milène Guermont réalise cet automne trouvent justement place dans ces processus d’allègement passant par le biais du virtuel : pour la Nuit Blanche, le projet Plume investit l’Eglise saint Merri à Paris. Ce projet part d’une vidéo plus ancienne, Concrete Feather (2008), une vidéo couleur sonorisée de 2min qui passe en boucle, accompagnée d’un Pied Carré sur lequel on lit « touchez ». Mais ici, il ne s’agit pas de Béton Polysensoriel® mais bien de Béton Cratère® : rien ne déclenche la vidéo, le spectateur a l’illusion d’intervenir mais la vidéo passe en boucle. Il est ici aussi question de la force de l’imaginaire, qui se trouve comme testée par Milène Guermont. On croit à son avatar Second Life, on croit à cette Second Moon, et elle apparaît dans le monde réel – non pas, ce qui serait facile, comme une petite planète mimant la planète virtuelle, mais dans son équivalent mathématique, par le biais d’une équation qui la matérialise en pieds carrés. Pour Concrete Feather, on croit dur comme fer que l’on agit sur la vidéo – pas besoin de capteurs sophistiqués ! A Saint-Merri, il sera question de croire à des plumes de béton flottant dans l’espace. Ainsi, quoique très scientifique et technologique, il n’y a pas dans le travail de Milène Guermont d’abus de technique ou de démonstration de prouesse microélectronique – au contraire il est question d’économie de moyens, de rigueur de démonstration mathématique, et d’une poétique finalement classique. Elle est exposée cet automne en novembre chez Nathalie Gaillard avec une exposition qui confronte béton et nuage.

Milène la Riveteuse

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Tags, 2011

On voudrait juste conclure cette présentation du travail de Milène Guermont en suggérant une analyse gender de son travail qui a à voir avec la construction d’une figure d’artiste accompagnant la création des œuvres. Milène Guermont est une petite femme brune, très vive, bavarde, stylée, séduisante et qui façonne sa figure d’artiste – très loin de la saleté silencieuse du béton et de la force physique qu’on imagine que le choix d’un tel matériau implique. Le béton est un matériau associé au monde très masculin de la maçonnerie et du BTP. En son temps, la sculpture fut aussi un monde d’hommes, sale, physique. Le choix d’un tel matériau chez cette artiste femme fait écho pour moi au choix de la sculpture, éventuellement monumentale, par des artistes femmes désireuses de se confronter à ce bastion masculin dans les années 60 et 70, et de s’y imposer. Cette transformation du béton masculin, viril, en mer (je vous épargne les jeux de mots psychanalitico-lacaniens sur « mer »…), peut ainsi dans une certaine mesure apparaître comme une sorte de dérangement dans l’imaginaire sexué des matériaux. Dans les photos de ses vernissages, à Miami par exemple, Milène Guermont s’amuse à porter robe de soirée, talons hauts et casque de chantier jaune au milieu des parpaings en béton.

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Tags, 2011

D’une façon amusante, et dans cette perspective, c’est à une femme « masculine », Rosie the Riveter, que Milène Guermont fait appel pour célébrer l’élection de Barack Obama. Rosie dit « We can do it », et Obama « Yes we can ». M. Guermont dispose 15 dalles en forme de US, sur lesquelles sont gravées en alternance des images de Rosie remontant ses manches et d’Obama, grand homme fin et élégant au costume d’un parfait tombé, en campagne, qui nous pointe du doigt – qui est le/la plus virile des deux ? Rosie the Riveter encourageait pendant la Seconde Guerre Mondiale les femmes américaines à palier par leur travail l’absence de leurs maris enrôlés ou disparus dans les combats. Ces dalles ont été exposées récemment au New Art Center à New York. Cette Rosie qui se débrouille avec ténacité, toute seule, au milieu de la guerre et de ses morts, apparaît comme un avatar de cette artiste acharnée à changer le lourd en léger et à entamer le béton – et là encore revient en filigrane le mur de l’Atlantique – et l’inquiétude qui sourdait dans nOsTRA CENA.

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