Wissem El Abed Lancer le diaporama : 5 photos

L’art du déplacement

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Zmigri

Wissem El Abed est un artiste plasticien tunisien, et il vient de soutenir une thèse de doctorat en Arts Plastiques. Son travail de recherche universitaire exerce une grande influence sur sa production artistique, marquée par une démarche d’investigation rigoureuse. Le thème qu’il a choisi de développer dans sa thèse est la rencontre de l’autre, ou plutôt, le déplacement qu’implique la rencontre de l’altérité. Il se passionne pour toutes les réactions (curiosité, violence, attraction, rejet) qui accompagnent et déterminent la forme de ce déplacement. Ce thème construit une cohérence, celle du sujet, dans toute l’œuvre de W. El Abed qui se compose de dessins, de peintures et d’objets.
Wissem El Abed vient d’un pays fortement concerné par l’émigration. Il a grandi à Sfax, où il a suivi les cours de l’Institut Supérieur des Arts et Métiers. Major de promotion, il a reçu une bourse de troisième cycle pour poursuivre ses études en France. Il obtient alors un master d’Arts Plastiques à l’université de Paris I et s’est inscrit en thèse en 2000. Il a déjà exposé en groupe ou seul, notamment à la galerie Itinérance, et jusqu’en juin 2008, dirigeait avec Najah Zarbout l’Atelier de Recherche en Art Contemporain (A.R.A.C.) à la maison de la Tunisie de la Cité Universitaire à Paris.

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Charte

En arabe les « zmigris » sont les émigrés, d’après une déformation du mot français. Chez W. El Abed, les zmigris prennent la forme de petits personnages noirs et ailés, qui volent dans le ciel comme une nuée de mauvais augure. Les yeux souffrants de ces personnages nous rappellent qu’ils sont finalement moins une menace pour les terres riches où ils vont se poser que pour eux-mêmes. Dans Zmigris 3, on ne discerne même pas de sol pour accueillir les zmigris, ceux-ci paraissent condamnés à errer perpétuellement entre ciel et terre, sans point de chute réconfortant. En voyant ici un personnage plus grand, accompagné de deux figures plus petites, on ne peut s’empêcher de penser au mythe d’Icare qui trouverait une actualité nouvelle. En effet, dans les pays du Sud, la jeune génération qui aspire au départ va ingénument se faire brûler les ailes, dans l’espoir d’un hypothétique avenir meilleur. Le contraste du volume noir sur le blanc du support, ainsi que le dépouillement de la mise en page font des œuvres de cette série les véhicules d’un discours de dénonciation particulièrement efficace.

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Internaute

Chez W. El Abed, le tragique de certaines situations humaines, loin de l’empêcher, semble plutôt faire naître un certain humour dans la représentation, notamment dans les dessins. Ceux-ci sont réalisés à l’encre sur du papier népalais, un papier particulièrement fragile qui demande beaucoup de minutie dans le tracé du dessin à la plume. Wissem El Abed aime prendre le temps de faire naître les formes petit à petit, et il laisse sa main le guider pour créer ce qu’il appelle des « grosses têtes », ces petits personnages au corps fluet et à la tête énorme et pleine de vide. Ces personnages évoquent la bande dessinée, avec leurs visages très expressifs et leurs attitudes corporelles particulièrement animées.
Dans Charter, trois petits personnages sont dessinés d’un trait qui vient dans la continuité de la ligne du sol. Ces figures représentent des hommes entravés dans leurs déplacements et contrastent fortement avec l’aviateur au dessus de leurs têtes. Ce personnage disproportionné (il maîtrise d’ailleurs un tout petit avion) dispose d’une parfaite liberté de mouvement et paraît ainsi décider du destin des autres. Entre le Nord et le Sud, les distances ne sont pas les mêmes pour tous, que ce soit sur le plan symbolique ou même de l’expérience vécue : alors que certains, insouciants passent la Méditerranée pour profiter de vacances peu onéreuses, d’autres attendent longtemps un voyage périlleux, et parfois se voient contraints de revenir sur des lieux qu’ils ont cherché à quitter à tout prix.
Mondes anciens et nouvelles technologies

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Cap pas bon

W. El Abed est fasciné par les nouvelles technologies en ce qu’elles permettent de reposer la question du déplacement en de nouveaux termes. C’est à travers la peinture, mode d’expression traditionnel s’il en est, qu’il aborde ce terrain : il ne s’agit pas de se laisser fasciner mais bien de penser la façon dont les progrès techniques se conquièrent une place dans nos vies. Internautes représente un café internet traité sur un mode volontairement ludique, avec ses figures à grosses têtes rassurantes réparties dans un espace clairement lisible, ses lignes en arabesques et ses couleurs douces. Or, cette douceur n’est qu’apparente : l’œuvre rend bien compte de l’atmosphère étrange de ces lieux dédiés à la communication où chacun cependant est enfermé dans son propre cercle de liens. Cet aspect est rendu explicite par les casques qui soulignent la courbe des visages, et surtout par la présence insistante des câbles qui tirent des lignes tire-bouchonnées du centre vers la périphérie du tableau.

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Bavures

Les postures des figures procèdent d’une observation fine du comportement des internautes, projetés en imagination vers un ailleurs, mais étrangement immobiles dans la réalité. Enfin les ciseaux blancs, brandis sous cape par un internaute qui fait mine d’être absorbé par le travail de son binôme, fait clairement allusion à la censure. Dans une des expositions de W. El Abed, ces mêmes ciseaux blancs à bouts ronds étaient accrochés, très grands et en carton, à la vitrine de la galerie.
La peinture de Wissem El Abed procède de sa pratique du dessin, dont elle reprend l’iconographie. D’une manière générale, en dépit une mise en page plutôt dépouillée, l’œuvre de cet artiste donne souvent l’impression d’un certain foisonnement. Les dessins et peintures de W. El Abed jouent les uns par rapport aux autres pour former un véritable petit monde indépendant qui nous rappelle le nôtre.
La multiplicité des figures et les lignes tortueuses traduisent la vieille idée stoïcienne selon laquelle les hommes ne peuvent pas s’empêcher de se déplacer, de s’agiter en tous sens. On peut s’émouvoir de ce besoin si humain, mais les implications liées aux mouvements de population sont toutes politiques : W. El Abed défend une position selon laquelle chacun a droit au voyage, au changement, à la perspective d’un recommencement.
Car face à ce désir de changement, il y a tous les obstacles qui empêchent l’homme de voyager. Les objets de Wissem El Abed, en particulier explorent cette dimension. Cap pas bon, reprend le nom du Cap Bon, au Nord-Est de la Tunisie, et qui est une des portes empruntés par les clandestins en route vers l’Europe. L’œuvre est constituée d’un bateau aux formes naïves de cocotte en papier, réalisé avec des emballages de Harissa colorés (de la marque Cap Bon), et presque entièrement coulé dans un bloc de résine d’inclusion transparent : seul le haut de la voilure émerge de ce bloc d’eau figée. L’un ex-voto est d’une ironie plombante.

Bavures et glissements

Les œuvres de W. El Abed laissent souvent leur place aux mots, à l’écriture. Les titres jouent sur plusieurs niveaux de sens, mais au sein de l’œuvre, l’écriture n’est pas réellement déchiffrable et figure plutôt pour sa valeur symbolique ou pour la richesse visuelle de sa calligraphie. Le texte est présent pour poser la question de son interprétation, et dénonce ainsi l’utilisation qu’en font certains comme d’une autorité indiscutable. Dans Dessin 2, l’homme de droite a la tête littéralement farcie de deux lignes écrites en arabe qui lui barrent le front comme deux rides d’inquiétude. L’expression de cet homme n’est pas particulièrement sereine, d’autant qu’il se trouve face à une figure accroupie, la bouche grande ouverte, dans laquelle il semble prêt à envoyer la boule de bowling qu’il tient à la main. On peut faire le rapprochement entre cet envoi violent (on imagine les dents qui culbutent comme des quilles) et les idées sans nuance que certains essaient d’inculquer à des jeunes incapables d’une distance critique suffisante. La référence aux islamistes est transparente : dans une réflexion sur la rencontre de l’altérité, le refus de cette altérité et le repli qu’elle fait naître ont une place de premier ordre.
Parfois, comme dans ce dessin, des accidents se produisent et des taches viennent ajouter leur rythme aléatoire à la composition. Wissem El Abed les interprète comme une expression de mélancolie, une giclure de bile noire.
D’autres taches, sur un oreiller bien rembourré, viennent tracer une géographie brouillée du monde. Contre une cartographie scientifique et objective, l’artiste présente le flou des frontières éprouvé dans l’expérience du déplacement. La bavure évoque aussi la situation qui échappe au contrôle et provoque des conséquences dramatiques. La couleur même des taches, d’un marron rougeâtre, peut rappeler le sang séché, et plus encore si l’on comprend qu’elles sont en fait du café, symbole et enjeu par excellence de la question d’une parité dans le commerce entre le Nord et le Sud.
Sur un sujet grevé par les idéologies et les incompréhensions mutuelles, les petits bonshommes à grosse tête de Wissem El Abed nous offrent une démonstration qui a la légèreté des bulles de savon, sans naïveté ni indulgence.
Consulter son site : http://www.wissem-elabed.com/