Marion Balac Lancer le diaporama : 8 photos

Une chambre à votre image à louer sur AirBnb, un journal de bord et des cartes postales qui racontent un voyage fictif et stéréotypé, des souvenirs d’Espagne fabriqués à Madrid mais avec des matériaux importés de Chine, le territoire féérique de Disneyland décortiqué sous l’angle de la vie quotidienne... Les voyages de Marion Balac prennent le tourisme à contre emploi. Et pour cause, ses travaux sont inspirés par l’immobilité même : c’est depuis son ordinateur qu’elle pratique son « tourisme en ligne », s’inspirant de tout ce qui peut passer par sa connexion Internet pour partir en vadrouille.
Dans le travail de Marion Balac, les distances sont tellement raccourcies que du dessin (sa pratique initiale) au voyage, il n’y a qu’un pas. Réalisant d’abord de petites éditions de dessins, elle déplace bientôt son regard sur le paysage qui, en tant que genre pictural traditionnel, rend compte d’une construction conceptuelle plus que d’une expérience de terrain. Et puisque l’expérience physique du terrain semble accessoire, Marion Balac a tôt fait de s’en passer pour parcourir les territoires depuis son ordinateur. C’est donc naturellement qu’elle se tourne vers les problématiques en jeu dans le tourisme, pratique artificielle par excellence. D’où une pléthore de médiums usant des réseaux sociaux, rappelant la médiation technologique, plus ou moins « sociale », de notre appréhension du monde.
Et si elle caractérise sa pratique comme celle d’une voyageuse immobile, Marion Balac ne s’en déplace pas moins géographiquement – et souligne d’autant plus l’absurde familiarité d’une expérience mondialisée. De vacances exotiques en résidences de recherches, ce portrait se propose comme une tentative de cartographie de ses derniers travaux.

Dans le périmètre de son domicile : Disney Long Paris

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Disney Long Paris (2014), page d’accueil du site

C’est en 2013 qu’en collectant sur Google Earth des paysages vus du ciel qui dessineraient des cercles, Marion Balac découvre le fascinant écosystème de Val d’Europe, territoire au sein duquel est né le parc Disneyland Paris. Après avoir dessiné des paysages sous divers angles pendant plusieurs années, l’artiste se met à explorer un authentique dessin grandeur nature et in situ : un boulevard en forme de cercle, d’une dizaine de kilomètres de périmètre.
Cela lui inspirera un hommage contemporain et décalé aux marches de Richard Long : Disney Long Paris (2014), une marche – réelle – tout le long de ce boulevard, et ponctuée de prises de vue. Ces photographies sont mises en scène à la manière d’un Google Maps du secteur, chacune associée à une branche de la boucle. En dépit de la situation géographique exceptionnelle de cette randonnée, les images qui en découlent sont d’une déconcertante banalité : des champs, des zones industrielles plutôt proprettes, des ronds-points, des jolis pavillons et parfois, rarement, une apparition du parc Disneyland dans une enseigne que l’on devine à travers les arbres, le sommet d’une attraction ou les hauteurs du château de la Belle au Bois dormant. Le tout photographié un jour de grand soleil, ce qui n’enlève rien au charme tranquille de la zone.
Dans d’autres travaux de cette période, Marion Balac cherchait à amasser des preuves de ce que le tourisme de masse pouvait faire au paysage. À Val d’Europe, ce ne sont pas les accès prévus pour des milliers de visiteurs qui sautent aux yeux, mais la tranquillité apparente de ces espaces. Ce qui amène l’artiste à se poser la question : qu’est-ce que ça signifie, vivre et grandir à côté du parc d’attraction le plus visité d’Europe ? S’en suit une série d’entretiens réalisés par l’artiste auprès de jeunes gens qui ont l’âge du Parc, ou guère plus. La mise en forme de ces entretiens ne viendra que plus tard, enrichie indirectement par d’autres projets qui mettent en lumière les contradictions entre aménagement du territoire, tourisme, développement de la société de services et mondialisation.

Résidence à Madrid : des souvenirs made in Madrid et un voyage semi-fictionnel

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Made in Madrid (2015), photographie

Dans la perspective d’une résidence à la Casa de Velázquez à Madrid à l’été 2015, Marion Balac se prépare à étudier sur place les marques visibles du tourisme, dans la continuité de ses recherches sur Google Street View. Une fois là-bas, ce n’est cependant plus le flux des personnes qui la frappe mais celui des marchandises. Remarquant l’omniprésence des bazars tenus par des familles chinoises dans toute la ville, elle décide d’en faire les fournisseurs exclusifs des matières premières des souvenirs qu’elle confectionne elle-même durant son séjour (Made in Madrid, 2015). Elle combine alors l’esthétique du do it yourself à celle des objets typiquement vendus sur les sites touristiques, et fabrique une série de gadgets aux couleurs de l’Espagne. Ainsi naissent une casquette « Madrid », un mug décoré d’un taureau ou encore une paire de tongs. Pour la réalisation de ces objets, l’artiste s’impose le double défi de n’utiliser que des matériaux trouvés dans ces bazars tout en produisant des choses tout à fait utilisables. L’œuvre finale est, de surcroît, une photographie de ces souvenirs : le façonnage de ces objets n’aura été qu’une étape vers leur devenir image.

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Ruta por España (2015), textes et cartes postales (extraits).

Pour Ruta por España (2015), pièce réalisée au même moment, Marion Balac prend cette fois-ci des images comme point de départ d’un voyage raconté en récits à la première personne du singulier.
L’artiste a commencé par décider elle-même d’un parcours de vacances en s’inspirant non pas de guides touristiques mais de cartes postales anciennes trouvées à Madrid. Et tant qu’à faire les choses dans le désordre, pourquoi vivre soi-même un périple à travers toute l’Espagne quand on peut simplement le faire écrire, pour 5 dollars la page, sur commande et depuis n’importe où dans le monde ?
Ce sont donc vingt-sept auteurs recrutés sur Fiverr, plateforme sur laquelle on peut acheter des services divers, qui ont écrit cette aventure virtuelle. Ce récit à plusieurs voix a quelque chose d’étrange, car fondé sur des présupposés parfois très intimes quant à la personnalité de l’artiste – le surgissement épisodique de son vrai prénom dans les récits apparaît alors comme une intrusion violente de la réalité dans cette fiction – et de risible, tant les stéréotypes du genre sont présents.
En effet, l’héroïne de ce roman quasi initiatique visite les points de vue les plus époustouflants, goûte les spécialités locales, rencontre des autochtones auprès de qui la barrière de la langue est rarement un problème (elle rencontre même l’amour plusieurs fois et sauve la vie d’une jeune fille) et séjourne dans des hôtels confortables voire luxueux. Elle achète des souvenirs à des artisans locaux et, en tant qu’artiste, se nourrit littéralement de tout ce que ces étapes proposent en architecture, peinture et sculpture. Elle ressort bien sûr enrichie de ces nombreuses expériences et n’oublie pas, en repartant, de garder ancrées en elle toutes les aventures qu’elle a vécues. Au fil de ces clichés en chaine on se surprend, comme devant une série de fiction, à accueillir avec joie les nouvelles aventures de chaque épisode.
Loin d’être dupés, les auteurs (qui sont nommément cités dans le document final, accessible en ligne), jouent le jeu jusqu’au bout ; certains accentuent d’ailleurs avec humour le besoin qu’a l’artiste voyageuse de privilégier l’expérience réelle des lieux et ce qu’ils offrent comme sensations uniques. C’est certainement ce qui fait de l’œuvre Ruta por España un témoignage assez drôle de l’absurdité d’une société de services éclatée entre des millions de prestataires individuels, mais qui de fait n’échappe pas toujours à la standardisation.

Résidence à Buenos Aires : des voyageurs qui se sentent « chez eux »

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Paola (2016 – série Feel like Home), page sur AirBnb, matériaux divers.

Début 2016, Marion Balac obtient avec l’artiste catalan Carlos Carbonell une résidence de quatre semaines à Buenos Aires au Salon Bellefour. C’est l’occasion de faire une expérience inverse du trip imaginaire en Espagne, en proposant à une personne en voyage de « se sentir chez elle » à Buenos Aires (Feel Like Home). Via le site AirBnb, les deux artistes mettent leur chambre à la location et expliquent à leur future locataire que la relation initiée sur AirBnb, en amont de leur rencontre effective, doit être complétée par une connexion via les réseaux sociaux.
Marion Balac et Carlos Carbonell recréent alors dans la chambre une décoration très personnelle qui condense diverses informations trouvées sur le profil Facebook de leur future invitée : goûts musicaux, photos de familles et d’animaux domestiques, citations sur l’amitié ou sur la vie ou encore icônes de la littérature populaire. Ils prennent soin d’introduire çà et là de petits décalages ironiques : une image du Petit Prince est associée à un triste constat sur l’amitié, les portraits du chanteur de U2 sont présentés en alternance avec ceux des derniers papes, et les images de son chien préféré jouxtent une photo de sa propre famille. Lorsque l’invitée découvre la chambre, elle fait l’expérience, en voyant la photo de ses parents, d’une étrange familiarité – cette même familiarité parfois malvenue qui habite les publicités de plus en plus ciblées apparaissant dans nos navigations surtracées sur Internet.

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Paola (2016 – série Feel like Home). Photographie encadrée 50cm x 50cm : impression sur papier Hahnemule Rag Satin 310g. Documentation NB sur papier 110g format A0. Vue de la foire Variation Media Art Fair, Cité Internationale des Arts, Paris, 18-23 oct. 2016.

Détournant la célèbre plateforme de location en un réseau social, l’œuvre Feel Like Home a anticipé de quelques mois l’évolution de AirBnb en une véritable communauté. Depuis novembre 2016, les membres de AirBnb doivent en effet s’engager (en cliquant sur « j’accepte »...) à traiter chacun, hôtes et invités potentiels, sans préjugés ni discrimination. Le débat éthique et politique qui s’est invité dans un système qui semblait au départ seulement pratique et économique fait écho à un autre, bien plus large : celui du partage de données en ligne qui nous permet d’obtenir des services de plus en plus personnalisés, mais au risque d’une vie privée rendue presque publique. Le projet de Marion Balac et Carlos Carbonell sonne comme un avertissement soft quant au partage d’informations personnelles sur les réseaux sociaux, notamment quand ces derniers sont utilisés pour se mettre en relation avec de parfaits inconnus, bien que « rencontrés » sur AirBnb...

Retour en Ile-de-France : Les enfants de Val d’Europe

À son retour d’Argentine, Marion Balac reprend les entretiens réalisés avec des personnes ayant grandi autour du parc Disneyland Paris, dans la suite de sa marche Disney Long Paris. Le boulevard circulaire qu’elle avait parcouru alors entoure un très grand territoire aménagé par Disney selon l’accord entre l’État français, les collectivités territoriales, la Walt Disney Company et la RATP signé dans les années 1980 en prévision de l’ouverture du Parc.

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Les Enfants de Val d’Europe (2014-2016), vidéo, env. 30 min (en cours)

En plus des deux parcs d’attraction (Disneyland et Walt Disney Studios), se trouvent dans cette boucle plusieurs zones commerciales, de véritables mini villes conçues autour de la consommation. Enseignes de luxe, lieux de sorties nocturnes et de restauration pour tous les budgets y sont savamment agencés, notamment sur Disney Village – quartier commercial aux couleurs de Disney – et la Vallée Village, quartier urbain aux multiples services et peuplé de boutiques de luxe et de restauration. Le cercle presque parfait que dessinent les boulevards du Grand Fossé et le boulevard de l’Europe autour de ce territoire n’est donc que l’un des signes, le plus visible depuis Google Maps, de l’artificialité du secteur. Le fait que l’on soit là dans la première destination de tourisme en Europe accentue encore le caractère irréaliste, surréaliste même de cette région.
Alors que Marion Balac recherchait, quelques années plus tôt, l’empreinte de la transformation de sites historiques en zones de tourisme, il semble qu’elle a trouvé à Val d’Europe un exemple où c’est la création ex nihilo d’une destination touristique qui a modifié profondément un territoire. Outre les zones directement liées aux activités du Parc, l’accord avec la Walt Disney Company comprenait l’aménagement des villes existantes, influant directement sur la vie de leurs habitants.
C’est sur ces habitants que Marion Balac centre son projet Les enfants de Val d’Europe, en cours de finition à l’heure actuelle. En partant des témoignages recueillis depuis 2014, l’artiste se focalise sur l’expérience réelle, quotidienne et pragmatique, des jeunes adultes ayant grandi dans un univers urbain conçu par Disney. La vidéo qui en résulte propose une promenade parmi des images fixes et animées qui nous font visiter Val d’Europe de manière morcelée et subjective.
Les images confrontent, et superposent parfois, différents degrés de réalité : cartes du territoire empruntées à Google Maps, plans serrés sur des détails du corps des personnages de Walt Disney joués par les cast members au sein du Parc, visite des zones pavillonnaires désertes, déambulations sur Google Street View et plans 3D du château de la Belle au Bois dormant. La bande son, elle, alterne musiques synthétiques rappelant parfois les chansons des dessins animés de Walt Disney et entretiens réalisés, réécrits et énoncés par des comédiens.

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Les Enfants de Val d’Europe (2014-2016), vidéo, env. 30 min (en cours

En présentant une réalité aux multiples strates de lecture, Marion Balac s’éloigne résolument du documentaire mais conserve une composante surprenante : une très grande sensibilité. De fait, les témoins racontent les rapports particuliers développés avec le Parc à travers leurs habitudes familiales, leurs premiers rendez-vous amoureux, leurs premiers boulots aux contraintes réelles dans ce monde à l’apparence féérique. Au fil des témoignages, on perçoit un attachement profond (bien que parfois paradoxal) à Disney, créé par la proximité et de ce fait, très éloigné de l’expérience festive et temporaire faite par les millions de visiteurs annuels de Disneyland Paris. Aucun doute possible : même en grandissant dans un territoire exceptionnel à tous points de vue, il semble inévitable d’intégrer ce territoire à son histoire personnelle et à la construction de soi.
Au fur et à mesure de la vidéo, l’appropriation de l’univers Disney par les jeunes habitants de Val d’Europe devient de plus en plus lisible. D’un attachement attendri aux lieux emplis de souvenirs, on passe à une appropriation plus créative. Un habitant de Val d’Europe raconte en effet comment la culture Disney (et non plus seulement le territoire : ses longs métrages, ses personnages, ses produits dérivés) inspire de très nombreuses réinterprétations, détournements et autres objets de fan art (que l’on peut d’ailleurs trouver par n’importe quel moteur de recherche sur Internet). Lui-même présente furtivement une compilation de ces détournements, documentaires, reportages, et même un scénario en construction mettant en scène les cast members.
Et tandis que les mains de Mickey s’agitent sur fond d’images d’un château irréel et lointain, on ne peut que penser à l’artiste elle-même façonnant son propre fan art inspiré de sites et de pratiques touristiques.

Un voyage au bout de soi-même

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Wanderlust (2016 – série Le Grand Tour), photomontage. 94,4 x 74,8 cm

Les voyages que pratique Marion Balac sont une exploration périphérique, de biais, des espaces consacrés au tourisme de masse. S’arrêtant sur les matériaux les plus communs plus que sur les vues pittoresques d’exception, ou sur les déplacements des habitants de longue durée plus que sur les parcours labellisés par les guides touristiques, elle détourne les possibilités offertes par la société de services en termes de mise en scène de soi, en révélant au passage les dérives possibles des réseaux sociaux à l’échelle mondiale. En filigrane apparaît, sous différentes formes, l’image de la quête individuelle traditionnellement rattachée à celle du voyage.
Et c’est précisément cette image que propose l’artiste dans l’un de ses derniers travaux. Pour le poster Wanderlust (série Le Grand Tour), elle fait rejouer le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich par un utilisateur de Segway, ce véhicule individuel qui permet d’avancer à une vitesse à peine supérieure à celle de la marche à pieds, tout en étant debout et immobile. Seul face à l’infini mais à bord d’une machine hautement technologique (et particulièrement chère), le voyageur pourrait ne conserver que les avantages de son voyage initiatique – du moins s’il parvenait à faire abstraction du ridicule de la démarche ainsi dénuée de sa substance.

Avec une complicité un peu moqueuse mais jamais cynique, Marion Balac nous invite non seulement à explorer le monde depuis notre ordinateur, mais aussi et surtout à prendre un peu de recul sur nos réflexes façonnés par les réseaux sociaux. Sans rejeter en bloc les possibilités offertes par Internet, elle lui rend un peu de sa substance "sociale", en réinjectant une part de défi dans la pratique du voyage – qui devenait vraiment trop facile, avec toutes ces technologies...